Chapitre I : Munus

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Roma,
Hora tertia die postridie Calendas Apriles
anno ab Urbe condita DCCCLIX.

Rome,
Le lendemain des Calendes d'Aprilis, 859 AUC
2 avril 106 après J.-C., vers 9 heures.

La cour intérieure de notre domus, baignait dans la lumière dorée du matin, tamisée par les tentoria, ces toiles tendues au-dessus du péristyle pour offrir de l’ombre et soulager du soleil. C’était le genre de luxe que Rome savait offrir : chaque détail, de l’alignement des colonnes de marbre à la finesse du bassin central, semblait parfait, comme sculpté pour incarner l’ordre et la puissance de l'empire. L’eau de l'Aqua Virgo, acheminée depuis les collines voisines, glissait lentement dans le bassin, apportant une sensation de calme, comme un souffle suspendu.

Mon cœur battait plus vite à mesure que je descendais les escaliers, mes doigts serrés autour de la rambarde. Ce que j’avais attendu tant de mois allait enfin arriver. Ils étaient là, prêts à entrer.

Mon père avait enfin consenti à m’offrir ce que je convoitais depuis longtemps : quatre jeunes Daces, de mon âge, capturés lors des derniers raids romains sur nos frontières orientales, après les affrontements sporadiques avec les tribus daces. Un butin de guerre, comme il disait, avec cette fierté glaciale qui ne le quittait jamais.

Rome écrasait, soumettait. Les peuples voisins tombaient les uns après les autres, leurs trésors fondus pour remplir les coffres du Sénat. Les soldats, ivres de victoire, s’emparaient des femmes des vaincus, tandis que les prisonniers les plus robustes étaient enchaînés et traînés vers le Forum Boarium, vendus aux enchères comme du bétail.

J’avais déjà vu leurs semblables exposés au Forum. On les faisait tourner, ouvrir la bouche, tendre les bras, on les palpait, on les jugeait. Certains acheteurs cherchaient la force, d’autres l’obéissance. Moi, je cherchais autre chose.

Je m’arrêtai au bas des escaliers, le cœur battant. Mon cadeau.

Quatre silhouettes furent poussées devant moi, leurs tuniques de lin grossier collées à leur peau par la sueur et la poussière des routes. Leurs épaules portaient encore les marques des chaînes, leurs bras zébrés de cicatrices fraîches, traces des combats ou des coups de fouet. Leurs regards fuyaient le mien, sauf un. Grand, les cheveux noirs coupés ras à la manière des prisonniers, il me fixa avec une audace qui me fit sourire. Celui-là aurait du caractère.

Mon père s’avança, son visage impassible sous la lumière crue du matin, sa toge blanche immaculée.

— Tui sunt, dit-il simplement. Ils sont à toi.

Pas de discours, pas de leçon. Juste ces mots, et le poids du silence qui suivit. Leurs vies, leurs corps, tout m’appartenait désormais.

Je hochai la tête, les doigts impatients.

— Omnes volo. Je les veux tous.

Mon père hocha la tête, satisfait. Rome m’avait tout enseigné : la force, la domination, le droit de posséder. Je m’inclinai légèrement devant lui, effleurant sa main de mes lèvres en signe de respect. Il me regarda un instant, puis tourna les talons sans un mot. Son silence valait toutes les approbations.

Dès qu’il eut quitté la cour, je fis signe aux gardes,

— Déshabillez-les.

Les tuniques tombèrent, arrachées d’un geste brutal. Quatre corps nus, exposés à l’air frais du matin, se couvrirent instantanément de chair de poule. Leurs peaux, hâlées par le soleil des Carpates, luisaient sous la lumière rasante : torses puissants, cuisses tendues, hanches étroites. Leurs respirations s’accélérèrent, leurs poings se serrèrent, mais aucun ne bougea. Ils savaient qu’ils n’avaient pas le choix.

Ils étaient magnifiques. J’avais hâte de tous les essayer.

Je commençai mon inspection, lentement, comme on savoure un grand cru. Le vin de Falernum, produit dans les vignobles ensoleillés de Campanie, au sud de Rome, était le plus prestigieux de l’Empire : rare, corsé, et réservé aux patriciens et aux empereurs. On le dégustait goutte à goutte, pour en apprécier chaque arôme, chaque nuance. C’est ainsi que je voulais les examiner : avec cette même attention minutieuse, cette même volonté de posséder chaque détail.

Ce n’était pas seulement leur force qui m’attirait, mais cette lueur de défi dans leurs yeux, cette promesse qu’ils ne se soumettraient pas sans lutte.

Je m’approchai du premier, un grand aux épaules larges, aux cheveux noirs et aux yeux noirs. Je posai la paume de ma main sur son pectoral. Sa peau était chaude, presque brûlante, comme si le soleil de Dacie y avait gravé sa marque. Ses muscles, durs comme le marbre, se tendirent sous ma paume. Mes doigts, d’abord immobiles, se mirent à glisser lentement vers le bas.

Ils arrivèrent aux abdominaux, traçant le sillon profond qui séparait chaque tablette. Chaque muscle saillait sous ma caresse, comme les cordes d’une lyre tendues sous les doigts d’un musicien. Je sentis son ventre se contracter imperceptiblement, comme s’il retenait un frisson.

Je laissai mes doigts effleurer la limite de son nombril, puis descendis encore, vers le bas-ventre. La peau y était plus douce, plus secrète, comme si le soleil n’y avait jamais osé poser ses rayons. Je caressai lentement ses cuisses, palpant chaque muscle, chaque tendon tendu. Ses jambes étaient puissantes, faites pour la course et le combat.

Puis je remontai vers l’entre-jambe.

Sa respiration se bloqua. D’un geste délibéré, je serrai légèrement, assez pour qu’il comprenne. Pour lui rappeler qui commandait. Pour lui montrer que même cette partie de lui m’appartenait désormais. Ses paupières se fermèrent, comme s’il pouvait s’échapper par l’esprit, mais son corps, lui, restait offert, immobile, tendu comme un arc. Je sentis sa peau s’échauffer sous ma paume, son cœur battre plus vite. Ses doigts s’enfoncèrent dans ses paumes, ses mâchoires se crispèrent.

— Quel est ton nom ? demandai-je, sans relâcher ma pression.

— Dacius, répondit-il, la voix rauque.

Je maintenais ma main sur son sexe, pressant juste assez pour qu’il sente ma possession. Pas de douceur, seulement la froide certitude qu’il était à moi. Je souris, puis relâchai enfin et passai au suivant, laissant Dacius debout, les joues en feu, le corps marqué par mon inspection.

Le second était moins massif, mais ses muscles dessinaient des courbes nettes sous une peau tendue. Ses cheveux châtains, emmêlés par la poussière du voyage, encadraient un visage aux yeux marron, dilatés par une peur presque palpable. Il tremblait, les lèvres entrouvertes comme pour former des mots qu’il n’osait prononcer. Je glissai un doigt sous son menton, l’obligeant à croiser mon regard.

— Et toi ?

— Taris, murmura-t-il, la voix fissurée.

Une douceur étrange émanait de lui, une fragilité qui tranchait avec la rudesse des autres. Je me penchai, effleurant son épaule de mes lèvres.

— Tu es différent, Taris.

Un frisson le parcourut, ses yeux s’embuant de larmes retenues. Mes mains parcoururent son corps, s’attardant sur chaque courbe, chaque détail intime, chaque tremblement.

Le troisième se tenait droit, les cheveux blonds bouclés encadrant un regard clair, presque doré. Sa beauté était si frappante qu’elle semblait irréelle, comme si les dieux avaient sculpté son visage pour en faire une offrande.

— Vladis, déclara-t-il avant que j’ouvre la bouche, sa voix mélodieuse résonnant comme une note de lyre.

Vladis. Ce nom glissa sur ma langue comme du miel. Je sentis une chaleur inhabituelle monter en moi, une curiosité qui n’avait rien à voir avec la domination.

Je l'inspectai entièrement puis je me tournai vers le dernier : le garçon aux cheveux noirs rasés qui n'avait pas baissé les yeux. Ses yeux verts me transperçaient d’un regard intense, presque provocateur. Pas un frémissement, pas une hésitation. Il me défiait, droit dans les yeux, les pupilles dilatées.

— Zalmo, lâcha-t-il, comme un avertissement.

Une vague de chaleur me traversa. Celui-là serait un défi.

— Tu ne crains donc rien ?

— La peur ne change rien, répondit-il, impassible.

Sa voix, grave et sûre, me traversa comme une lame. Je sentis mon pouls s’accélérer, mais mon visage resta de marbre.

J’esquissai un rire, amusé par son audace, et laissai mes mains explorer son torse. Ma paume descendit, s’immobilisant là où sa respiration se fit saccadée. Il ne cligna pas des yeux, mais ses doigts blanchirent sous la pression de ses ongles. Une veine pulsait à son cou.

— Tu as du cran, dis-je en retirant ma main. J’aime ça. On verra combien de temps ça durera.

Je reculai d’un pas, les observant tous les quatre, nus et vulnérables, mais chacun à sa manière invaincu.

— Vous êtes à moi, désormais.

Mais d’abord, je voulais les voir à l’œuvre, sentir leur force se déployer sous mes yeux. La course serait un bon début.

Je fis signe à Vilicus, l’intendant. Il s’avança, un fouet à la main. Je fis un signe en direction de Dacius.

— Toi, le premier. Dix tours de peristyle, en portant une amphore à moitié pleine, dit l'indentant. Les autres regarderont.

Dacius hésita une seconde. Une seconde de trop.

Le fouet claqua sur son épaule, traçant une ligne rouge vif sur sa peau pâle. Il serra les dents, mais ne cria pas. Juste un frisson, une contraction des muscles sous la douleur, puis il se pencha pour saisir l’amphore avec une lenteur calculée. Ses bras se tendirent, les veines saillantes, les muscles de son dos roulant sous la peau comme des vagues. Il se mit à courir, la sueur faisant briller sa peau sous le soleil matinal.

Je m’assis sur un banc de marbre, une coupe de vin coupé d’eau à la main, savourant le spectacle. Depuis la galerie du premier étage, je sentis un regard. Claudia, ma soeur. Elle observait, un sourire en coin.

Après le dixième tour, Dacius s’arrêta enfin, les bras tremblants après avoir posé l’amphore avec un bruit sourd.

— Suivant.

Taris s’avança. Il saisit l’amphore et commença à courir. Je suivis des yeux la façon dont ses muscles se contractaient à chaque pas, la sueur glissant le long de son dos, soulignant chaque relief de son corps.

Vladis courut avec une fluidité qui attira mon regard, ses hanches oscillant avec une élégance inattendue, malgré la lourdeur de l’amphore. La sueur perla sur sa nuque, coulant entre ses omoplates. Ce garçon dégageait une aura de noblesse sauvage, comme une créature des forêts denses de Dacie, prête à se battre mais aussi prête à céder à celui qui saurait le dominer.

Puis Zalmo. Sa voix, grave et sûre, résonna dans le peristyle. Il prit l’amphore avec une assurance qui me surprit, ses muscles se bandant sous la peau dorée par le soleil. Il courut avec une force tranquille, chaque pas soulignant la puissance de ses cuisses et la fermeté de ses fesses. Je sentis mon souffle s’accélérer en le regardant, mais mon visage resta impassible.

Après le dixième tour, il posa l’amphore sur le sol.

— Dix de plus, dis-je d’une voix calme, la coupe encore tiède entre mes doigts.

Sa colère était palpable, son souffle rauque, mais il obéit.

Je me tournai vers l’intendant et murmurai :

— Prépare-le. Dans ma chambre. Nu.

Quand Zalmo termina, épuisé, il posa l’amphore et me regarda, comme pour savoir si j’allais exiger davantage.

— Va avec les autres.

Je les observai tous, alignés, haletants, tremblants, magnifiques. Leurs peaux brillaient sous le soleil, leurs muscles saillaient sous l’effort, leurs regards brûlaient d’un mélange de haine et de résignation. Ils étaient à moi, désormais. Mais Zalmo… Zalmo me fascinait. Ce n’était pas seulement son audace, mais cette lueur dans ses yeux verts, comme s’il savait déjà qu’il me résisterait plus longtemps que les autres.

Alors que le soleil montait plus haut, je quittai le peristyle, sans un mot, laissant l’intendant s’occuper des détails. Dans mes appartements, l’air était lourd de parfum de roses et de cire fondue. Les esclaves avaient préparé la pièce : les draps de lin étalés sur le lit, une coupe de vin posé sur la table basse, les lampes à huile allumées pour adoucir la lumière crue du matin. Zalmo serait bientôt là. Et cette fois, ce ne serait plus une inspection. Ce serait une conquête.

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