Chapitre II : La défaite
Roma,
Hora tertia die postridie Kalendas Apriles
anno ab Urbe condita DCCCLIX.
Rome,
Le lendemain des Calendes d'Aprilis, 859 AUC
2 avril 106 après J.-C., vers 9 heures.
La cour était trop blanche.
Trop propre. Trop romaine.
Le soleil me frappait comme une insulte, différent de celui de nos montagnes. Là-bas, la lumière filtrait à travers les pins, brisée par les branches, vivante. Ici, elle tombait droit du ciel, dure, comme un regard qui juge.
Mes pieds nus se crispèrent sur les dalles glacées. Chez nous, la terre gardait la mémoire des pas — la boue, les racines, les feuilles mortes. On marchait sur quelque chose de vivant.
Ici, la pierre était morte.
Je me souvenais encore du jour où tout avait basculé.
Nous avions tenu les légions de Trajan pendant des lunes.
Dans les gorges, ils n’étaient plus qu’une file d’hommes écrasés sous leurs armures. Nous les observions depuis les hauteurs, immobiles, invisibles. Puis venaient les flèches. Les pierres. Et quand ils tentaient de grimper, nous descendions.
Je revois encore la courbe de ma falx accrocher un bouclier, glisser, trouver la chair derrière. Le cri bref. Le sang chaud sur mes mains.
Nous n’étions pas une armée comme eux.
Nous étions la montagne.
Mais ils étaient trop nombreux. Toujours trop nombreux. Ils avaient fini par nous encercler, nous affamer, nous assoiffer, nous réduire à nous battre avec des pierres et des couteaux de chasse.
Et nous avions tenu pourtant.
Jusqu’à ce qu’un centurion me frappe à la tempe avec la garde de son glaive.
Quand je m’étais réveillé, nous étions enchaînés.
Je n’ai pas crié. Aucun de nous n’a crié. Nous savons que la mort n'est pas la fin. Chez nous, en Dacie, on nous enseigne que l’âme des guerriers ne meurt jamais. Les anciens disaient que ceux qui mouraient dans l’honneur rejoignaient les ancêtres dans un royaume au-delà, un lieu où l’esprit devenait éternel. C'est ce que nous croyons. Le sacrifice était un passage, pas une fin. La mort d'un guerrier dans la bataille n'était pas une tragédie, mais une célébration. On devenait un avec la montagne, une partie de la terre, de l'air, du feu.
Zalmoxis, notre dieu, nous enseignait cette vérité : le corps est faible, mais l'âme est éternelle. Ceux qui suivaient son enseignement avaient l'immortalité promise, un retour dans l’au-delà en tant qu’êtres d’esprit. L’unité avec la nature et les ancêtres était ce que nous chérissions.
Allongé dans la boue, le goût du sang dans la bouche, j’avais cru que j’y étais presque.
Mais ils ne m’avaient pas laissé partir.
Nos blessures à peine pansées, et les légionnaires riaient en nous montrant du doigt comme des bêtes curieuses. Des trophées. On nous avait traînés jusqu’à Rome, entassés comme du bétail, nourris juste assez pour ne pas mourir avant d’arriver sur le marché aux esclaves. Et maintenant, nous étions là.
Une main me poussa dans le dos. Je trébuchai, les chaînes entre mes poignets cliquetant comme un rire sarcastique.
Trois autre garçons étaient avec moi. Mon frère Taris, bien sûr, les yeux baissés comme s’il craignait déjà ce qui nous attendait. Dacius, un guerrier comme moi, les muscles encore bandés par la colère, les cicatrices de nos dernières batailles luisant comme des serments sous le soleil. Et puis il y avait Vladis. Ses cheveux blonds, pâles comme l’écorce des bouleaux des Carpates, tranchaient avec nos ombres. Chez nous, une telle chevelure était rare, un signe, disaient les anciens, ou une malédiction
Et puis lui apparut.
Un garçon de notre âge.
Un Romain.
Il avait les yeux qui brillaient d'une lueur que je haïssais déjà. La même lueur que j'avais vue chez les officiers romains quand ils brûlaient nos villages. La même lueur que dans les yeux des loups avant qu'ils ne déchirent leur proie.
— Ils sont à toi.
La voix de son père résonna comme une condamnation. Mon estomac se tordit. Un cadeau. Comme si nous étions des chevaux, des épées, des objets à offrir à un enfant gâté.
Puis vint l'ordre.
— Déshabillez-les.
Les gardes arrachèrent nos tuniques. L'air froid me glaça, mais ce n'était rien comparé à la honte qui me montait aux joues. Nus. Comme des animaux. Pour eux, nous n'étions que des corps, des muscles, des choses à posséder.
Le garçon commença son inspection. Il inspecta, Dacius, Taris et Vladis. Puis ce fut mon tour. Ses doigts passèrent sur mes cicatrices. Pour lui, ce n’étaient que des marques. Pour moi, c’étaient des preuves. Des combats. Des fragments de vie.
Il nous examinait comme on jauge des animaux. Une vague de dégoût me submergea. Ne me touche pas. Mais je ne reculai pas. Je ne lui donnerais pas cette satisfaction. Il caressa chacun de nos corps jusque dans nos détails les plus intimes. Il y prenait du plaisir.
Puis il ordonna à Dacius de prendre une amphore et de courrir autour de la cour. Dacius hésita quelques instants alors le fouet s'abattit sur son corps. Puis ce fut le tour de mon frère. Taris était un garçon moins costaud que moi, courir avec l’amphore lui était difficile, je le voyais.
Puis, Vladis eut à courir. Ses boucles blondes collaient à son visage, sa peau luisait sous le soleil, et chaque mouvement de ses hanches, de ses cuisses, semblait dessiner une danse, une offrande involontaire à ceux qui le regardaient. Le maître romain le dévorait des yeux. Mon frère aussi regardait Vladis, ses yeux rivés sur sa peau nue, sur la sueur qui coulait le long de son dos.
Puis ce fut mon tour, je fixai le romain droit dans les yeux. Tue-moi, semblai-je dire. Tue-moi plutôt que de me soumettre. Mais il sourit.
Et ce sourire me glaça plus que les chaînes.
Alors je restais moi. Je courus avec l'amphore.
La sueur coulait dans mes yeux, salée, brûlante. Comme des larmes de rage. Au bout de dix tours, il m'en inflgea dix de plus.
Je repris l'amphore et repris la course.
Quand j'eus terminé, épuisé mais toujours debout, l'intendant s'approcha.
Je sentis les mains des esclaves nubiens sur moi avant même de les voir. Deux brutes silencieuses, leurs doigts épais comme des cordes, me poussèrent sous le jet glacé de la fontaine. L’eau me fouetta la peau comme une insulte, lavant la poussière de mes montagnes, la sueur de ma résistance, tout ce qui me restait de chez moi. Ils me frottèrent avec un linge rugueux, comme on nettoie un cheval avant de le seller, et je serrai les dents pour ne pas crier. Le savon au cèdre me brûla les cicatrices. Celles de la bataille contre les légions, celles de mon serment à Zalmoxis. Ils ne savent même pas ce qu’elles signifient. Pour eux, ce n’étaient que des marques sur un corps à dompter.
Un rasoir de bronze me glissa sur la peau, laissant seulement cette toison sombre autour de mon sexe. Une moquerie. Regarde, semblaient-ils dire, nous te laissons ton apparence d’homme, mais nous savons que tu n’es plus qu’un jouet. Leurs mains m’enduisirent d’huile parfumée, froide et gluante comme leur empire, faisant briller mes muscles sous les torches. Je frissonnai, non pas à cause du froid, mais de rage.
— À genoux.
L’ordre de l’intendant me transperça comme une lame. Je m’agenouillai sur le marbre, les genoux meurtris par la pierre froide, et sentis une coupe de vin dru contre mes lèvres. Pour m’adoucir, ricana un serviteur. Je tournai la tête, mais il me versa le liquide de force, le vin coulant sur mon menton comme une insulte. L’un d’eux l’essuya d’un geste, comme on caresse un chien avant de le battre.
Puis, on m’attacha les poignets avec des lanières de cuir souple, assez longues pour que je puisse bouger, assez courtes pour que je sache que j’étais prisonnier. On y ajouta des chaînes.
— Tu apprendras l’obéissance, murmura l’intendant en dace, avec un accent romain qui salissait ma langue.
Je me relevai, nu, huilé, enchaîné. On me poussa vers un escalier de pierre. Mes jambes tremblaient encore. L'odeur du cèdre et de l'huile montait de ma peau.
Une fille se tenait sur les marches. Jeune, blonde, les yeux clairs. Elle ne bougea pas à notre approche. L'intendant s'inclina.
— Domina Claudia.
Elle ne répondit pas. Ses yeux glissèrent sur moi, sur ma peau luisante, mes chaînes, ma nudité, avec l'expression de quelqu'un qui regarde un meuble neuf dans l'atrium. Puis elle reporta son attention sur l'intendant.
— Mon frère attend, je suppose.
— Oui, Domina.
— Alors ne le fais pas attendre.
Elle s'écarta pour nous laisser passer. En la frôlant, je sentis son parfum de rose et quelque chose de plus amer, comme l'absence de pitié. Je gravis les marches sans me retourner.
Je passai devant le miroir de bronze poli, je dus me voir. Pas un guerrier. Pas un homme libre. Un corps luisant, marqué, enchaîné. Un jouet prêt à être utilisé.
Et dans mes yeux, malgré toute ma haine, une lueur trahit ma chair.
Trahi par mon propre corps.

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