Chapitre IV : La honte
Hora sexta
Vers 12 heures
La lumière blanche, cruelle, écrasait les dalles du hortus, ce jardin de service caché derrière les cuisines. Ici, plus de colonnes de marbre ni de bassins ornés. Juste un sol inégal de pierres usées, des jarres fêlées empilées contre un mur, et l'odeur âcre des déchets qui macéraient dans l'attente d'être évacués.
L'intendant m'y avait conduit d'une bourrade dans le dos, à travers un couloir étroit que les visiteurs ne voyaient jamais.
— Enfile ça, grogna-t-il en me jetant un subligaculum à même le sol.
Je baissai les yeux vers ce morceau de toile grossière. Usé, gris de sueur et de terre, les bords s'effilochant comme une peau morte. Le lin rêche me grattait déjà la peau avant même que je l'enroule autour de mes hanches. Un simple pagne, à peine assez large pour cacher ma nudité, retenu par un nœud fragile.
Dans le hortus, mes trois compagnons travaillaient, leurs propres subligacula accrochés à leurs tailles. Taris, à genoux près d'un bassin d'eau sale, frottait des amphores vides avec une brosse en crins de sanglier. Ses mains étaient rouges, sa peau de lin déjà maculée de taches grises. Vladis et Dacius, plus loin, déplaçaient des jarres trop lourdes pour un seul homme, leurs épaules luisant de sueur sous le soleil.
Personne ne leva les yeux quand j'entrai.
Ou plutôt, personne n'osa me regarder.
Je connaissais ce silence. Chez nous, en Dacie, quand un guerrier revenait d'une défaite, les autres détournaient le regard. Non par mépris. Parce qu'ils savaient que la honte était une blessure invisible, plus douloureuse que le fer, et qu'elle avait besoin d'ombre pour cicatriser.
Je m'assis contre le mur, le dos à la pierre rugueuse, non loin de Taris et commençai à trier les tessons qu'on m'avait désignés. Le geste mécanique m’aidait à ne pas penser. Mais les souvenirs revenaient, comme des coups de fouet.
Les mains du maître sur moi.
Son souffle contre mon cou.
L'ordre de m'agenouiller.
L'odeur du cuir de ses sandales.
Mes lèvres sur ses pieds.
Et puis...
Mon estomac se contracta, violent. Je serrai les paupières, mais les images dansaient derrière mes yeux
Mes compagnons savaient. Pas les détails — ceux-là, je les garderais pour moi, enfouis sous ma langue comme un poison qu'on n'ose recracher — mais ils savaient l'essentiel. Ils avaient vu le maître me choisir. Ils avaient entendu l'intendant m'emmener.
Et ils savaient, aussi, que leur tour viendrait.
On était là pour ça. Nous n'étions pas juste des esclaves. Nous étions des jouets. Des corps vivants, chauds, musclés, offerts au fils d'un patricien pour qu'il apprenne ce que Rome lui enseignait depuis toujours : que le monde lui appartenait, et que tout ce qui respirait finirait sous ses doigts.
Je rouvris les yeux. Taris avait cessé de frotter ses amphores. Il me regardait maintenant, ses yeux marron brillants d'une terreur qu'il n'osait pas nommer.
Il voulait que je lui mente. Que je lui dise que non, ce ne serait pas si terrible. Que c'était supportable. Que ça passerait.
Je ne lui mentis pas.
Je détournai simplement le regard. Et dans ce silence, il eut sa réponse.
Nous reprîmes nos tâches, les épaules plus lourdes. Le grattement des brosses sur les amphores, le frottement des tessons entre mes doigts, le raclement des jarres sur les dalles : tous ces bruits semblaient étouffés, comme si l’air lui-même retenait son souffle.
Alors que Dacius et Vladis transportaient une jarre, j’entendis Dacius jurer en dace. Ses doigts glissèrent sur le ventre trop lisse de la terre cuite. La jarre bascula, heurta le sol avec un craquement sec. La terre cuite s’ébrécha sur le bord — un éclat pas plus grand qu’une phalange.
L’intendant, qui surveillait depuis l’ombre du couloir, surgit en un instant. Ses sandales claquèrent sur les dalles. Il s’accroupit, fit tourner la dolia entre ses mains calleuses, pinça l’ébréchure entre pouce et index. Puis il releva la tête. Ses yeux noirs, durs comme l’obsidienne, balayèrent l’atelier.
— Un accident, dit Dacius. La jarre nous a glissé des mains.
— Un accident, hein ?
Il se releva lentement.
— Cinq coups de fouet pour chacun. Le prix de la négligence.
Il détacha le flagrum de sa ceinture, un fouet fait de lanières de cuir de chèvre, fines et souples, sans éclats de métal ni nœuds de plomb. Il les avait lui-même tannées dans du vin et de la cendre, une recette apprise des bourreaux de Capoue, pour qu’elles mordent sans déchirer, brûlent sans saigner. Le manche, en os de bœuf poli, était léger et court, parfait pour des coups précis.
Dacius serra les dents. Le premier coup claqua, un son net, presque musical. La lanière s’enroula autour de son épaule, laissant une traînée rouge. Il ne cria pas, mais ses doigts se crispèrent, ses ongles s’enfonçant dans ses paumes comme des griffes.
Vladis, à côté de lui, se raidit quand son tour vint. L’intendant frappa en diagonale, du bas du dos vers l’épaule. Le cuir siffla, puis claqua, soulevant une vague de chaleur instantanée. Vladis étouffa un gémissement, ses lèvres tremblant comme celles d’un cheval qu’on dresse. L’intendant sourit en voyant la réaction, ajustant la force de son geste pour que la douleur soit maximale, mais la marque, éphémère.
Mon frère regardait Vladis.
Je savais qu’il avait des sentiments pour lui. D’abord, il m’avait confié son attirance pour les garçons, en Dacie. Il avait eu des relations avec Duras, le fils du forgeron. Mais pour Vladis, je compris au fil de notre voyage vers Rome. Chaque fois que Vladis passait près de lui, il retenait son souffle. Ses yeux suivaient l’autre, toujours.
Et là, sous le fouet, Taris regardait Vladis. Il regardait son corps se raidir sous l’impact du cuir. Et quand Vladis gémissait, Taris gémissait en silence, ses propres ongles labourant ses paumes, comme si la douleur de l’autre pouvait devenir la sienne.
Un garde remarqua son regard.
— Toi, qu’est-ce que tu fixes ? grommela le Gaulois en le poussant.
Taris baissa la tête. Il retourna à son travail. Mais ses yeux revenaient sans cesse vers Vladis, comme une aiguille vers le nord. Comme un condamné vers la lumière.
Soudainement, l'intendant revint.
Ses doigts, épais et pâles comme des vers, tambourinaient contre sa cuisse.
— Toi.
Sa voix fendit le silence, sèche, sans appel. Son doigt se tendit vers Taris, comme une lame.
Mon frère se figea, la brosse en crins de sanglier suspendue au-dessus de l’amphore. Une goutte d’eau sale glissa le long de la panse, creusant un sillon noir dans la poussière. Il ne bougea pas.
— Lève-toi. Le filius domini t’attend.
Je le regardai. À la honte de ce que m'avait fait subit le romain, s'ajouterait désormais la honte de ne pas pouvoir protéger mon propre frère.

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