Chapitre V : Balneum
Hora septima
Vers 14 heures
Je quittai la domus d'un pas lent, le soleil d'avril me brûlant déjà la nuque. Derrière moi, un esclave nubien marchait en silence, portant une outre d'huile de cèdre et une strigile enveloppée dans un linge de lin usé. Ses sandales de cuir épais, usées par des années de service, ne faisaient aucun bruit sur les pavés, malgré le poids de ses charges. Il n'était pas à moi, simplement un serviteur de la domus, désigné pour m'accompagner aux thermes ce jour-là, interchangeable et silencieux.
Je n'allais pas aux thermes pour me laver — Rome ne salit pas ses fils — mais pour y noyer mes pensées dans la vapeur et le marbre chaud. J'y allais aussi pour le coté social. Les thermes, pour nous, n'étaient jamais seulement des bains. C'était le Forum en plus intime : on y rencontrait son banquier, on y croisait un tribun qu'il fallait flatter, on y laissait traîner une oreille attentive aux rumeurs.
Les thermes de Titus s’élevaient devant moi, monument de marbre et de puissance, leurs murs aux teintes variées qui reflétaient le soleil comme des miroirs. Les colonnes corinthiennes, hautes comme des chênes, encadraient l’entrée, leurs chapiteaux dorés scintillant sous la lumière de cette fin d’après-midi. Déjà, je pouvais entendre le murmure des conversations et le cliquetis des strigiles sur les peaux huilées. L'odeur du cèdre et de la sueur montait des bassins, mêlée à celle, plus âcre, des torches qui brûlaient dans les couloirs sombres.
Sous mes sandales, les mosaïques représentaient Neptune et ses nymphes, leurs corps entrelacés dans des jeux que même les patriciens les plus vertueux ne pouvaient ignorer.
Dans le vestiaire, l'esclave nubien déposa l'outre sur un banc de marbre. Il en dénoua l'ouverture de cuir et l'huile de cèdre s'écoula dans sa paume. Puis il déplia le linge usé, révélant la strigile : une lame de bronze courbe, comme une cuillère allongée, dont le bord émoussé raclait la peau sans la couper. Les Grecs l'avaient inventée ; nous, Romains, l'avions perfectionnée.
L'esclave recula d'un pas, les mains jointes, attendant mon ordre. Autour de nous, d'autres serviteurs s'affairaient autour de leurs maîtres, certains massant des épaules tendues, d'autres tenant des coupes de vin coupé. La chaleur du tepidarium — la salle tiède, entre le frigidarium glacé et le caldarium brûlant — m'enveloppa dès l'entrée, épaisse et humide, comme une étreinte.
Tiberius Aelius Paetus était déjà là, allongé sur un lit de marbre près des bassins tièdes. Un esclave gaulois, le crâne rasé selon la mode des serviteurs de bain, était accroupi à ses pieds, lui versant du vin de Falerne dans une coupe d'argent gravée. Le vin rubis étincelait sous la lumière tamisée des lampes à huile qui pendaient aux piliers de marbre.
— Enfin, Lucius ! s'exclama-t-il en me voyant. Il écarta d'un geste négligent la main de son esclave, qui recula aussitôt. Je commençais à croire que tu avais oublié le chemin.
— J'étais occupé, dis-je avec un sourire en coin qui en disait beaucoup, tout en m'allongeant sur le lit de marbre voisin.
Tiberius était mon aîné de deux années, déjà un homme, bien qu'il n'eût que vingt-et-un ans. Nous nous connaissions depuis l'enfance. Lui le fils aîné d'un sénateur, moi le fils d’une lignée moins illustre mais plus riche. Entre nous, il y avait toujours eu cette rivalité feutrée.
— Tu les as reçus ? demanda Tiberius, la voix soudain plus basse, plus complice.
— Oui. Ce matin même. Quatre Daces.
— Quatre ? Tiberius siffla, ses sourcils se haussant.
Il se redressa sur un coude, renversant une gorgée de vin sur la main de son esclave, qui n'osa même pas la secouer.
— Ton père t'a gâté, ajouta-t-il.
Je souris. Le vin de Falerne me brûla agréablement la gorge.
Tiberius se pencha vers moi, sa voix tombant à un murmure.
— Et… tu les as tous essayés ?
Sa question me surprit moins qu'elle me flatta. Tiberius était curieux de nature, avide de détails scabreux qu'il recyclait ensuite dans d'autres dîners. Et je savais qu'il me jalousait un peu.
— Pas encore. J'en ai essayé deux. Les deux autres ce soir.
— Deux ? Il ricana, mais ses yeux brillaient d'une curiosité mal dissimulée. Et alors ? Raconte. Ne me fais pas languir.
Je bus une nouvelle gorgée, savourant l'attention. Tiberius s'était rapproché, son épaule contre la mienne, son parfum d'huile de rose mêlé à la sueur tiède du tepidarium. Son esclave gaulois, immobile, tenait toujours la cruche de vin, les yeux rivés au sol, comme s'il espérait devenir invisible.
— Le premier s'appelle Zalmo. Grand, les épaules taillées comme celles d’un guerrier des Carpates, les muscles roulant sous sa peau à chaque mouvement. Des yeux verts qui te transpercent. Il ne cède pas. Il endure. Et quand il me regarde, ce n’est pas de la peur que je vois dans ses prunelles, mais un défi, une insolence.
— Un esclave à dompter, ça doit être… excitant, murmura Tiberius, un sourire en coin, comme s’il savourait déjà la scène.
— Ça l'est, dis-je, et mon propre sourire dut être carnassier car il recula d'une fraction de pouce. Il y a plus de plaisir à briser un homme fier qu'à posséder un homme déjà soumis.
— Et l'autre ?
Je bus une gorgée, laissant le silence s'étirer. Le souvenir de Taris — ses yeux marron dilatés par la peur, ses lèvres tremblantes, la façon dont son ventre s'était creusé sous mes doigts comme s'il voulait se dérober — fit naître en moi une chaleur différente, plus douce, plus perverse.
— Taris. Il est fragile. Il retenait ses larmes, il tremblait sous mes doigts comme une feuille sous le vent lorsque j'ai effleuré son ventre. Il a une vulnérabilité qui appelle la protection… et la violation.
Tiberius me dévisagea un long moment, son expression indéchiffrable. Puis il secoua la tête, lentement.
— Attention, Lucius. Ne t'attache pas. Ce ne sont que des esclaves.
— Je ne m'attache pas. Je les...
Je n'achevai pas ma phrase. Tiberius vida sa coupe d'un trait, puis la tendit à son esclave sans un regard, d'un geste qui en disait autant que « ressers-moi » que « tais-toi ».
— À ta place, je les aurais déjà tous essayés. Les deux autres ce soir ? Pourquoi attendre ?
— Parce que j'aime savourer, Tiberius. Toi, tu bois ton vin d'une traite. Moi, je le déguste. Gorgée après gorgée. Je veux que chaque instant soit une victoire.
Il me dévisagea un instant, cherchant l'insulte — mais je souriais, et il sourit à son tour, incertain.
Il fit signe à son esclave. L'homme s'approcha, une strigile à la main — la sienne était en argent, finement ciselée de feuilles d'acanthe, si différente de ma modeste strigile de bronze. Tiberius se renversa sur le lit de marbre, les bras étendus, dans une pose de statue — un jeune dieu paresseux, trop indolent même pour soulever son propre bras.
— Racle-moi, ordonna-t-il à l'esclave. J'ai trop transpiré à écouter des bêtises.
L'esclave s'exécuta en silence, la lame courbe glissant sur la peau de Tiberius, emportant la sueur, l'huile, les impuretés. Les copeaux blanchâtres tombaient sur le sol en petits flocons, où un autre esclave, au crâne rasé, les ramassait à genoux sans jamais lever les yeux.
Je les regardai un moment, cette chaîne de commandement : Tiberius donnait l'ordre, l'esclave gaulois exécutait, l'autre nettoyait. En bas de la chaîne, personne. En haut, nous. Toujours nous.
Puis je m'allongeai à mon tour. L'esclave nubien comprit le signe : il versa l'huile de cèdre sur mon torse, ses mains épaisses mais douces, comme on graisse une armure avant la bataille. L'huile coula lentement, glissant sur mes pectoraux, s'attardant dans le creux de mon sternum, dégoulinant vers mes flancs. Puis il prit la strigile et commença à racler.
La lame était froide, d'abord. Puis elle se réchauffa au contact de ma peau. Le geste était rythmique, presque hypnotique : de l'épaule vers le bas, le long du sternum, puis le bras, l'avant-bras, les doigts. L'esclave connaissait son travail. Il n'appuyait ni trop fort — ne pas marquer la chair — ni trop faiblement — ne pas laisser de résidu. L'huile de cèdre embaumait, âcre et sucrée à la fois. Une odeur de forêt. Une odeur de Dacie, peut-être.
Tiberius parlait, mais je n'écoutais plus. Ses mots étaient des sons vagues, des syllabes qui se heurtaient aux parois de marbre sans jamais m'atteindre. Mes pensées divaguaient, retournaient à la domus, à la cella où j'avais laissé mes quatre beaux daces.
— Tu es ailleurs, remarqua Tiberius, sortant de ma rêverie comme une pierre dans une eau calme.
— Non. Je réfléchis.
— À quoi ?
— À la meilleure façon de briser un homme sans le tuer.
Tiberius éclata de rire, un rire clair et franc qui rebondit sur les voûtes du tepidarium. Quelques têtes se tournèrent, mais personne n'osa rien dire. Il était Tiberius Aelius Paetus. On ne disait rien à Tiberius Aelius Paetus.
— Tu es un vrai Romain, Lucius. Ton père serait fier.
Je ne répondis pas. L'esclave nubien continuait son travail, silencieux, invisible, déjà oublié. La strigile glissa une dernière fois, emportant l'huile, la sueur, et peut-être un peu de ce qui me restait d'innocence — si jamais j'en avais eu.

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