Chapitre VI : Dieu et esclave

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Hora septima
Vers 14 heures

Lorsque Taris fut ramené dans l’hortus, il baissait les yeux. Comme moi quelques heures plus tôt. Pour les mêmes raisons.

Pendant son absence, Dacius, Vladis et moi avions continué à travailler.

— Reprends le nettoyage, ordonna l'intendant à Taris avec dureté, en désignant les amphores.

Taris vint s’accroupir près de moi, les épaules voûtées, les doigts tremblants, et se mit à frotter une amphore avec un linge rugueux. Ses cils étaient collés par des larmes séchées, et ses lèvres gonflées trahissaient ce que le filius domini lui avait fait subir. Quand il posa l’amphore nettoyée près de moi, ses mains tremblèrent si fort que l’eau à l’intérieur clapota.

Je posai une main fraternelle sur son épaule. Il sursauta, comme si j’avais été un couteau. « C’est moi, » murmurai-je. Il ne me regarda pas. Il n’osa même pas lever les yeux. Mais je vis ses pupilles se contracter, et ça me brûla plus sûrement que le soleil.

Nous continuâmes à travailler.

Dacius et Vladis déplaçaient des jarres. Les marques rouges du fouet sur leur corps étaient encore visibles, alors ils faisaient attention en les manipulant. Dacius grognait sous l’effort, les bras tremblants. Mais Vladis, lui, bougeait plus aisaiment comme si chaque geste était une danse sacrée. Le soleil accrochait son corps comme de l’or liquide, glissant sur ses épaules, ses bras, son dos, où les muscles roulaient sous une peau dorée comme le miel des Carpates. Ses cheveux blonds tombaient en boucles désordonnées sur sa nuque, et chaque fois qu’il se penchait, une mèche collait à sa tempe, humide de sueur comme après un combat.

Je n’avais jamais été attiré par les garçons. Pas comme mon frère. Mais, même moi, je ne pouvais pas nier ce qui crevait les yeux : Vladis était trop beau. Pas comme un homme. Comme une statue grecque, sculptée par les dieux pour être adorée, puis détruite. Ses hanches étroites, ses cuisses fermes, la façon dont ses doigts effilés enserraient les anses des jarres comme s’il cajolait un amant…

C’est alors qu’elle apparut.

La soeur du filius domini traversa l’hortus d’un pas mesuré, sa tunique de lin fin, drapée avec une élégance calculée, épousant ses hanches sans les mouler. Ses cheveux, relevés en un chignon strict retenu par des épingles d’ivoire, ne laissaient échapper aucune mèche rebelle. Derrière elle, une esclave, sans doute une esclave grecque portait une ombrelle de lin pour la protéger du soleil.

Claudia s’arrêta. jeta un œil désintéressé à Dacius, à mon frère et à moi, puis son regard s’accrocha à Vladis.

Elle ne le regarda pas. Elle le dévora.

Ses yeux, glissèrent le long de son corps, s’attardant sur la courbe de ses épaules, sur la façon dont ses muscles jouaient sous sa peau dorée chaque fois qu’il soulevait une jarre. Quand Vladis se pencha pour poser une amphore, Claudia retint son souffle — juste une seconde, juste assez pour que je voie la fissure dans son masque de glace.

— Continue à travailler, ordonna-t-elle à Vladis, fais comme si je n'étais pas là.

Vladis continua à travailler. Mais Claudia, elle, ne bougea pas. Elle resta là, à une distance trop proche pour être innocente, assez près pour que Vladis sente son souffle quand il se penchait, assez près pour que l’odeur de narcisse et de cire d’abeille qui émanait d’elle se mêle à la sueur de Vladis, comme un parfum empoisonné.

Elle observait son dos, la manière dont ses larges épaules roulaient sous sa peau dorée chaque fois qu’il soulevait une jarre, la tension de ses muscles qui se dessinait sous la surface. Les marques du fouet scintillaient de sueur, gonflées, presque vivantes. Ses yeux glissèrent le long de son corps, s’attardant sur la courbe de ses hanches, sur la façon dont le pagne de lin épousait ses cuisses quand il se penchait. Elle suivit du regard une goutte de sueur qui descendait le long de sa colonne vertébrale, imaginant peut-être ce que ce serait de suivre ce trajet avec ses doigts, ou peut-être avec ses lèvres.

D’une voix lisse et froide comme le marbre sous ses sandales, elle ordonna :

— Ôte ton subligaculum. Je veux te voir travailler nu.

Vladis s’immobilisa. Ses doigts se crispèrent sur l’anse de l’amphore, et je vis ses mâchoires se contracter. Il jeta un coup d’œil rapide vers les gardes, postés près de l’entrée. Leurs visages restaient impassibles, mais leurs yeux brillaient d’une curiosité malsaine. Ils attendent, compris-je. Ils attendent qu’il refuse. Qu’il se rebelle. Pour avoir une excuse de le frapper.

Vladis respira un coup, puis ses doigts — lents, trop lents — défirent le nœud de son pagne. Le tissu glissa le long de ses hanches étroites, s’accrocha un instant à ses cuisses musclées, puis tomba en un tas informe à ses pieds.

Il ne se cacha pas. Il ne détourna pas les yeux non plus. Il resta là, droit, les épaules en arrière, comme s’il était encore un guerrier des Carpates et non un esclave nu devant sa maîtresse. La lumière du soleil découpait chaque muscle, chaque cicatrice — les marques des chaînes aux poignets, les traces de fouet dans le dos, la fine ligne pâle là où un coup de couteau avait frôlé ses côtes, lorsque nous étions en Dacie.

Claudia ne toucha pas. Elle n’en avait pas besoin.

Ses yeux parcouraient son corps.

— Tourne-toi, ordonna-t-elle.

Vladis obéit. Lentement. Comme s'il avait tout son temps. Comme si chaque seconde de silence était une victoire. Il pivota sur lui-même, d’abord offrant son flanc — cette courbe parfaite où la lumière glissait comme de l’huile sur du bronze. Puis, enfin, il lui fit face.

Et Claudia cessa de respirer.

Vladis se tenait là, devant elle, splendide dans sa nudité. Son torse, large et musclé, luisait sous le soleil, chaque muscle saillant comme taillé dans le marbre le plus pur, mais vivant, chaud, couvert d’une peau dorée par les étés des Carpates. Ses épaules, larges et puissantes, roulaient avec une grâce presque féline, comme si même l’air osait à peine les effleurer. Et puis, son visage : des traits fins, presque trop parfaits, encadrés par ces boucles blondes qui tombaient en désordre sur son front, comme une couronne de lumière.

Entre ses cuisses, la beauté atteignait son paroxysme.

La verge de Vladis.

Claudia l’avait entrevue ce matin, depuis la galerie du premier étage. Une ombre, une promesse. Mais maintenant, elle était là, devant elle, magnifique et insolente, comme un fruit défendu du jardin des Hespérides. Comme quelque chose qu’on n’est pas censé regarder — mais qu’on ne peut plus quitter des yeux.

Elle était là, parfaite, enivrante. Cette courbe légère, presque arrogante, qui semblait défier les lois mêmes de la nature. La peau, tendue et lisse, brillait sous le soleil, parcourue par une lueur humide au sommet, là où la sueur s’était déposée et refusait de s’évaporer. Et puis, cette veine. Cette ligne bleutée, saillante, qui courait le long de sa longueur — thump, thump — comme si son sang à lui battait plus fort que tout le reste. Claudia la suivit du regard, du début à la fin, lentement, trop lentement, comme on caresse sans toucher.

La base était large, ferme, un véritable piédestal. Les poils, plus sombres, s’enroulaient en une toison drue, presque sauvage, comme si cette partie de lui gardait la mémoire des forêts de Dacie, des nuits passées à se battre, à survivre, à vivre sans maîtres. Comme si cette partie de lui refusait d’être domestiquée, refusait d’être romaine.

Les doigts de Claudia tremblèrent. Ses lèvres s’entrouvrirent. Sous sa tunique, elle serra quelque chose — ses propres cuisses, peut-être, ou peut-être rien du tout, juste le vide de son propre désir.

Elle n’avait sans doute jamais rien vu de tel. Pas même sur les fresques érotiques de Pompéi. C’était trop. Trop beau. Trop vrai. Comme si les dieux avaient forgé cette partie de lui dans le feu des batailles, pour en faire une arme — une arme qu’il brandissait maintenant devant elle, sans même le savoir.

Sans même vouloir.

Et c’était cela, le pire.

Il ne jouait pas. Il ne séduisait pas. Il ne bandait même pas. Il se tenait simplement là, droit, les épaules en arrière, son regard doré accroché au sien, comme si elle n’était qu’une Romaine de plus, qu’une maîtresse de plus.

Il respirait. Lentement. Profondément. Sa poitrine se soulevait, ses côtes se dessinaient sous la peau, comme les arêtes d’un temple oublié. Et entre ses cuisses, cette chose vivante suivait le mouvement, imperceptiblement. Un balancement. Une pulsation. Une vie propre, indifférente à tout ce qui n’était pas lui. Ses yeux, toujours ancrés aux siens, ne trahissaient rien — ni désir, ni mépris, ni même reconnaissance. Juste l’indifférence d’un dieu pour une mortelle qui osait le regarder.

Un esclave qui était un dieu.

Une maîtresse qui n’était qu’une humaine.

Et mon frère, Taris, a coté de moi, subjugué, ses doigts figés sur l’amphore qu’il essuyait, ses yeux écarquillés, comme s’il voyait pour la première fois ce que nous avions toujours su. Que Vladis était trop pour nous. Qu'il était trop pour Rome.

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