Chapitre VII : Alea et Ephebi
Hora septima ad finem vergens
Un peu avant 15 heures
La strigile glissa une dernière fois, emportant les ultimes traces d’huile. L’esclave nubien recula d’un pas, sa tâche achevée, déjà presque transparent.
Tiberius se redressa sur son lit de marbre, les épaules encore luisantes. Il fouilla dans un sac posé sur un banc voisin et en sortit une petite bourse de cuir noir.
— Jouons, dit-il.
Il versa sur le marbre trois dés d’os, jaunis par les ans, leurs points incrustés de cuivre.
Le ludus duodecim scriptorum — le jeu des douze lignes — nous était aussi familier, à nous Romains, que la marche sur le Forum. On y jouait dans les tavernes, dans les thermes, dans les villas.
— Tu veux perdre ton argent ? dis-je en m’asseyant.
— Je veux gagner le tien.
L’esclave gaulois déploya un plateau de bois incrusté d’ivoire : les douze lignes parallèles, les trente-six cases, les lettres gravées. Un beau travail, grec sans doute. Tiberius ne voyageait jamais sans lui.
Le principe était simple, mais la stratégie moins qu’il n’y paraissait. Chaque joueur alignait quinze pions — noirs pour lui, blancs pour moi — sur les cases de départ. Les dés décidaient du reste. Trois dés, qu’on lançait d’une main négligente ou d’un poing serré selon le caractère. Leurs résultats faisaient avancer les pions. Le but : faire le tour du plateau, case après case, sans se faire capturer par l’adversaire, pour enfin sortir tous ses pions du jeu.
Certains disaient que Mercure avait inventé ce jeu. Moi, je pensais plutôt qu’un tavernier de la Suburre, un soir d’ennui, avait trouvé le moyen de soutirer des sesterces aux poivrots.
— Tu joues ? demanda Tiberius, les dés au creux de la main.
Je haussai une épaule. Pourquoi pas.
Je lançai.
— Cinq, deux, trois, annonça Tiberius, penché sur le plateau comme un augure sur des entrailles de poulet. Tu avances celui-ci.
Il poussa un de mes pions blancs du bout de l’index. Nous jouâmes deux parties rapides, dans le bruit des strigiles et des conversations. Je perdis la première. Je gagnai la seconde. Tiberius, mauvais joueur, fit la moue en poussant trois sesterces vers moi — du bronze, pas de l’argent, l’avare.
— Tu triches, grommela-t-il.
— Tu joues mal.
Des cris montèrent de la palestre, derrière les colonnes ouvertes sur la cour. Nous levâmes la tête sans vraiment nous en rendre compte.
Tiberius posa les dés sur le marbre, comme si le jeu venait soudain de perdre de son importance.
— Viens, dit-il simplement.
Nous nous levâmes et traversâmes les colonnes qui ouvraient sur la cour.
La palestre était une cour carrée ouverte sur le ciel du début d’après-midi, bordée de colonnes qui jetaient des ombres géométriques sur le sol de pierre. Elle s’adossait directement aux thermes, comme c’est l’usage à Rome : un espace d’exercice accolé aux salles de bain.
Des jeunes gens s’y exerçaient, nus. La plupart n’étaient pas des aristocrates — leurs mains calleuses, leurs cous épais, leur peau marquée par le soleil des chantiers trahissaient des affranchis ou des fils d’affranchis. Mais la sueur ne distingue pas les naissances, et la nudité non plus.
Deux éphèbes luttaient au centre de la palestre. Le sable collait à leurs pieds. L’huile faisait briller leurs épaules comme du bronze vivant. Leurs corps s’entrechoquaient dans une lutte continue, front contre front, souffle contre souffle.
Ce n’était pas tant leur beauté qui retenait le regard que la manière dont leurs corps se révélaient dans l’effort, comme si la vérité d’un homme n’apparaissait qu’en mouvement.
Le plus grand cherchait à imposer sa force brute, bras verrouillés autour du dos de l’autre. Le plus petit glissait entre les prises, nerveux, insaisissable.
— Le petit va gagner, murmura Tiberius.
Je regardais le grand resserrer son étreinte, sentir la tension de ses épaules, la certitude de son poids. Il y avait dans cette lutte quelque chose d’étrangement lisible, comme si les corps parlaient plus clairement que les mots.
— Non, dis-je enfin. Le grand.
Tiberius eut un sourire bref.
J’aimais regarder les garçons. Ce n’était pas un secret. Les femmes étaient belles — seins ronds, hanches larges, peau douce — mais c'était les garçons, qui attiraient mon regard.
Leurs torses — pectoraux fermes, abdominaux subtilement dessinés — captaient la lumière lorsqu’une fine pellicule de sueur les recouvrait. La peau brillait, vivante, tendue par l’effort. Chaque mouvement faisait jouer les muscles sous la surface, révélant tour à tour la force et la fragilité. Je pouvais rester là, à les regarder respirer, lutter, se tendre, se relâcher.
Il y avait dans leur odeur, aussi, quelque chose de brut, de presque enivrant, qui troublait les sens plus sûrement que le vin.
Tiberius aussi aimait les garçons. Nous partagions cette inclination sans gêne ni détour, comme on parle du vin ou des courses de chars — avec cette même attention précise, presque gourmande, que l’on réserve aux plaisirs que l’on connaît bien.
À Rome, le désir entre hommes n’appelait aucune condamnation. Un patricien pouvait désirer une courtisane syrienne ou un éphèbe au cou encore imberbe, pourvu qu’il reste du côté de la domination. Ce qui comptait, c’était la position. La passivité, elle, était déshonorante. On aurait parlé dans notre dos, nos parents, nos amis auraient eu honte. Des rires étouffés jusque dans les thermes mêmes. Notre vie sociale en l’air.
Les Grecs avaient érigé l’amour des garçons en art, en philosophie. Nous, Romains, nous en avions fait une question de pouvoir.
Dans la cour, le petit fit une feinte. Le grand mordit. En un mouvement, le petit glissa une main sous le genou du grand, le souleva comme un sac de blé — et le claqua au sol.
Le bruit fut mat, étouffé par la poussière et l’huile.
Le grand resta une seconde immobile, les bras écartés, le torse soulevé par sa respiration haletante. Le petit tourna la tête, et son regard croisa le nôtre.
Il avait les yeux clairs, gris-vert, comme ceux des peuples du nord que mon père avait vus en Germanie. Sa bouche était entrouverte. Sur son flanc, une marque — une cicatrice blanche, ancienne, peut-être un coup de fouet ou une mauvaise chute.
Tiberius se lécha les lèvres.
— Il est joli, murmura-t-il, sans quitter des yeux le petit éphèbe.
Je connaissais ce ton chez lui. C’était le ton de l’envie.
— Le grand ou le petit ?
— Le petit.
Il me regarda une seconde. Le grand se releva, essuya la poussière collée à son torse, et rejoignit un groupe d’autres jeunes gens près du mur nord.
Nous restâmes encore un instant dans la palestre, sans vraiment parler. Le tumulte des corps, les chocs étouffés dans le sable, semblaient nous suivre jusque sous les colonnes.
Puis Tiberius détourna les yeux.
— Assez.
Nous rebroussâmes chemin vers l’intérieur des thermes.
Le contraste fut immédiat. Dans le tepidarium, la chaleur douce nous enveloppa comme une seconde peau. L’air y était dense, immobile, chargé d’huile et de vapeur légère. Les corps s’y déliaient après l’effort, comme si les muscles retrouvaient lentement leur place.
Il dit, sans me regarder :
— Tu avais tort
— Le grand avait la force, pourtant.
Il sourit.
— La force ne suffit pas toujours.
Nous passâmes dans la salle suivante : le caldarium.
La chaleur nous saisit d’un seul coup. Elle était lourde, presque violente. Elle collait à la peau, faisait battre le pouls plus vite. La vapeur montait du bassin comme une respiration lente, continue, enveloppant les corps d’un voile opaque. Ici, tout devenait plus proche : les voix, les gestes, les silences eux-mêmes.
Tiberius s’assit sur le rebord de pierre.
La vapeur brouillait les lignes de la salle, comme si les corps eux-mêmes hésitaient à rester nets. Il jouait avec une goutte d’eau du bout des doigts, sans me regarder lorsqu'il dit soudainement :
— Demain, tu me les montres ?
Je tournai la tête.
— Quoi donc ?
— Tes Daces, dit-il.
Je le regardai un instant, pour mesurer le ton.
— Tu es curieux ?
Il haussait légèrement les épaules.
— Oui.
Je laissai le silence s’installer, lourd comme l’air chargé d’huile et de sueur. Assez pour qu’il commence à douter. Assez pour qu’il se demande si j’allais refuser.
— Demain, après les thermes, dis-je enfin. Quand les ombres seront plus longues que les corps.
Autour de nous, les rires des baigneurs résonnaient, étouffés par la vapeur. Les arômes de thym brûlé, de bois chaud et de cuivre se mêlaient à l’odeur âcre de la transpiration, comme si l’air lui-même était imprégné de désir et de menace. Je fermai les yeux un instant, laissant ces sensations m’envahir : la chaleur qui collait à ma peau, le souffle court des hommes, et cette pointe de soufre, subtile mais tenace, qui rappelait que sous nos pieds, le feu couvait.

Annotations
Versions