Chapitre 19
La forêt changea avant même que je ne m’en rende compte.
Au début, ce fut subtil.
Un silence plus dense.
Un souffle plus froid.
Une lumière qui glissait différemment entre les branches.
Puis, peu à peu, les arbres se mirent à s’écarter, comme si quelque chose les poussait doucement de l’intérieur.
Le sol devint plus humide, couvert d’une mousse argentée qui brillait sous nos pas.
Calywen ralentit.
— On approche, murmura-t-il.
Sa voix était basse, presque un souffle.
Comme s’il craignait de troubler un lieu qui ne lui appartenait pas.
Je sentis quelque chose dans ma poitrine.
Un tiraillement.
Un appel.
Comme si un fil invisible me tirait vers l’avant.
— Tu le sens ? demanda-t-il.
J’hochai la tête.
Je n’aurais pas su mettre de mots dessus.
Ce n’était pas de la magie.
Pas vraiment.
C’était… un souvenir.
Un souvenir qui n’était pas le mien.
Nous avançâmes encore.
La lumière devint plus bleue, plus douce, comme filtrée par de l’eau.
Le vent changea de direction, tournant autour de moi comme une main qui cherche à me guider.
Puis, soudain, la forêt s’ouvrit.
Et Sylven‑Maar apparut.
Une vaste clairière circulaire, entourée d’arbres pâles dont les feuilles translucides vibraient comme des ailes.
Au centre, un lac.
Pas un lac ordinaire.
Une eau immobile, parfaitement lisse, d’un bleu si profond qu’il semblait avaler la lumière.
Le silence était total.
Pas un oiseau.
Pas un souffle.
Juste… l’eau.
Calywen s’arrêta à la lisière.
Il ne posa pas un pied de plus.
Je me tournai vers lui.
— Tu… tu ne peux pas entrer ?
Il secoua lentement la tête.
— Le Feu n’a pas sa place ici. Ce lieu… est ancien. Plus ancien que les royaumes. Plus ancien que les Esprits...Il ne reconnaît que l’Eau.
Je sentis ma gorge se serrer.
— Et moi… est‑ce qu’il me reconnaîtra ?
Il me regarda longuement.
Ses yeux dorés brillaient d’une inquiétude qu’il ne cherchait même plus à cacher.
— Je ne sais pas, Kara. Personne ne sait. Tu es née de deux mondes qui ne se rencontrent jamais.
Je baissai les yeux vers l’eau.
Elle semblait m’attendre.
Elle semblait… respirer.
— Et si elle me rejette ? murmurai-je.
Calywen s’approcha, sans franchir la limite invisible qui séparait la forêt du sanctuaire.
Il posa une main sur mon bras.
— Alors je serai là...Juste ici. Je ne partirai pas.
Je levai les yeux vers lui.
Il ne mentait pas.
Il ne mentait jamais.
Je fis un pas vers l’eau.
Le sol devint plus froid.
Plus souple.
Comme si je marchais sur un souffle.
Un deuxième pas.
L’air vibra autour de moi.
Un murmure.
Un chant.
Une voix que je ne reconnaissais pas… mais que je connaissais.
Je m’arrêtai au bord du lac.
L’eau était si calme qu’elle reflétait le ciel comme un miroir.
Mais quand je me penchai, ce ne fut pas mon visage que je vis.
C’était… autre chose.
Une silhouette.
Une femme.
Ses cheveux flottaient comme des algues dans un courant invisible.
Je tendis la main.
— Maman…
L’eau frissonna.
Et Sylven‑Maar s’éveilla.

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