Chapitre 1
Eldon traversait l'hôtel sans jamais vraiment s'arrêter. Les portes battaient derrière lui, l'air froid s'engouffrait par rafales, chargé d'odeurs de neige, de métal humide et d'alcool sucré. On l'appelait de partout. À gauche, une radio grésillait contre une poitrine nerveuse. À droite, un téléphone vibrait sans sonner, coincé entre une épaule et une joue. Quelqu'un l'attrapa par la manche pour lui parler d'un badge manquant, un autre lui glissa un problème de livraison de fûts de bières, en marchant à reculons. Il répondit sans ralentir, phrases courtes, décisions nettes.
Un employé surgit trop vite d'un couloir et le heurta de plein fouet. Excuses précipitées, regards fuyants. Eldon hocha la tête, reprit sa trajectoire. Juste après, une femme éternua. Une fois. Deux. Trois. Quatre fois d'affilée. Le bruit sec des éternuements se perdit dans le brouhaha. Il n'y prêta pas attention. Pas vraiment.
Il leva les yeux vers les grandes baies vitrées. L'hôtel s'accrochait au flanc de la montagne comme un organisme parasite, étages superposés à la pente, terrasses suspendues au vide. Dehors, les clients partaient skier directement depuis le bâtiment, clipsaient leurs fixations en riant, glissaient trop vite, tombaient parfois, se relevaient sous les applaudissements. Tout semblait léger. Parfait pour cette saison.
Eldon donnait des consignes. Alcool à déplacer. Lumières à vérifier. Accès à fluidifier. Des règles banales, répétées chaque année, mais qu'il vérifiait toujours deux fois. Il anticipait sans s'en rendre compte. Il avait appris à le faire. Le Nouvel An lui nouait l'estomac plus que n'importe quel événement, comme une habitude qu'on ne questionne plus.
Dans la salle de bal, il s'arrêta enfin. Les extincteurs étaient alignés. Les trousses de secours complètes. À côté, du matériel incongru pour une fête : bâches épaisses, sangles, casques, lampes frontales supplémentaires.
Quand il repartit, tout semblait prêt. Trop prêt. La foule se densifiait, les rires montaient, la musique du restaurant gagnait du terrain. Eldon traversa encore l'hôtel. ''Ce soir demandera de la précision.'', pensa-t-il. Puis il se remit en mouvement. Le restaurant appelait à l'aide. ''Midi, bordel, déjà ?''
Il y entra comme on entre dans une zone déjà trop pleine. Les tables débordaient sur les allées, les manteaux pendaient aux dossiers, les verres s'entrechoquaient à chaque passage. À l'entrée, des skis étaient tombés au sol, mal rangés, oubliés là comme un obstacle de plus. Les serveurs couraient, rougeurs aux joues, plateaux tremblants. On criait des numéros de table, des commandes en retard, des excuses jetées à la volée. L'air était saturé de chaleur et de fatigue.
Il ne demanda rien. Il attrapa deux assiettes au passage, puis quatre. Il servit lui-même, posa des plats, esquissa des sourires rapides, calma une cliente d'un geste de la main. Ses pas étaient précis, calculés entre les chaises et les jambes étendues. ''Quelqu'un va finir par tomber...'' Et le choc arriva sans bruit.
Un client avança trop vite, trébucha, bouscula un serveur. Le plateau bascula. ''Et merde... ça va se péter !'' Les verres quittèrent leur cercle humide, les bouteilles pivotèrent, les couverts s'éparpillèrent dans l'air.
Mais tout s'arrêta.
Les objets restèrent suspendus, à hauteur de poitrine, figés dans un équilibre absurde. Le restaurant se vida de son bruit d'un coup. Plus de rires. Plus de voix. Juste des respirations retenues.
L'homme avait tendu les mains par réflexe, sans rien attraper. Les doigts tremblaient, cherchaient quelque chose qu'ils ne voyaient pas. Son visage était contracté, pas triomphant. Concentré. Maladroit. Lentement, il abaissa les bras. Les verres, suspendus dans le vide, tenus par rien, descendirent avec eux, dociles. Les bouteilles se reposèrent sur la table. Rien ne se brisa.
Les souffles reprirent. Puis les discussions. Puis les rires.
L'homme cria.
Un cri rauque, déchiré. Il recula, porta ses mains à sa tête, s'effondra sur une chaise.
— Je l'ai gâché !
Il secouait la tête, incapable de regarder ce qu'il venait de faire.
— C'était énorme... putain !
Sa voix se brisa, déçue, les larmes aux yeux.
Quelqu'un murmura, à une table.
— Son pouvoir était fou... quel dommage.
Des rires nerveux éclatèrent. D'autres détournèrent les yeux. Le service reprit, comme si rien n'avait eu lieu.
Eldon observa. Un de ses employé s'arrêta, et lui parla.
— Quel gâchis... pour des verres. Même pas chère en plus. Il doit être dégoûté.
— Oui... Répondit Eldon.
Il servait encore, attendant les prochains plats près de la cuisine, quand la femme qui avait éternué quatre fois dans la matinée recommença. Cette fois, en éternuant, elle déclencha une électricité diffuse autour d'elle. Pas des éclairs. Juste de l'électricité statique. Les lumières grésillèrent au premier éternuement. S'éteignirent au second. Au troisième, les poils se hérissèrent. Au quatrième, les cheveux se dressèrent droit comme des piquets. Ceux des gens à cinq mètres autour d'elle aussi.
Des jurons fusèrent. On tenta d'aplatir les mèches rebelles, en vain. Les coiffures étaient absurdes, figées dans des angles grotesques. ''Ça commence... et ils sont même pas bourrés.''
Après un court moment, il s'accorda quelques secondes dehors. Juste le temps de laisser le froid lui mordre le visage. Depuis la terrasse supérieure, les pistes s'étalaient sous l'hôtel, larges rubans blancs striés de traces fraîches. Des skieurs dévalaient depuis le haut de la montagne trop vite, passait devant, et continuait jusqu'en bas, d'autres chutaient presque aussitôt arrivés devant le tire-fesse de l'hôtel. On riait fort, on se relevait maladroitement. Le chaos restait joyeux.
Un homme attira les regards. Combinaison criarde, jaune et orange, trop large, casque surmonté de cornes de taureau. ''Et bah voyons... l'attitude et le look qui vont avec. Les snowboardeurs, toujours trop.'' Il descendait en slalom excessif, sûr de lui, bras écartés, gestes théâtraux.
Certains l'encourageaient, d'autres se moquaient déjà.
Un cortège d'enfants traversa la piste sans regarder, skis en travers, trop lent. Le snowboardeur arrivait trop vite. Eldon sentit la tension lui comprimer la poitrine. ''Bordel... garde le contrôle.'' L'impact arrivait. Il le savait. Le genre de collision qui laisse des corps emmêlés et des cris trop aigus.
Le snowboardeur releva la tête. Il vit les enfants. Il tenta de freiner, d'esquiver, en vain. Il croisa les bras, serra les dents, prêt à encaisser.
Il disparut.
Pas de lumière. Pas de bruit. Juste un vide bref. Puis il réapparut trois mètres plus bas, seul, planté dans la pente. L'enfant glissa sans encombre. La piste explosa en applaudissements, sifflets, rires admiratifs.
Une voix monta depuis la terrasse en contrebas, moqueuse, trop forte.
— Bravo ! Maintenant t'as plus rien !
L'euphorie remonta, hilare. Le snowboardeur resta figé, la nausée montante. Son sourire s'éteignit. Il comprit. Lentement. Il tomba à genoux dans la neige, hurla.
— Non mais la blague ! Quel gâchis ! Il tourna la tête vers celui qui avait crié. Mais ferme-la, espèce d'abruti !!
Eldon détourna le regard, déjà prêt à retourner travailler. ''Ils n'ont aucun contrôle.''
Il reprit sa ronde à l'intérieur de l'hôtel. La musique avait gagné en volume, les corps se pressaient davantage, les voix se superposaient. Il avançait entre les groupes, saluait d'un signe, rectifiait un détail au passage, ramassait un ski tombé près d'un pilier. Tout semblait continuer normalement.
Près du bar, un groupe de jeunes adultes occupait l'espace sans vraiment le regarder. Rires trop forts, phrases coupées, alcool déjà bien présent. Eldon ralentit sans s'arrêter. Les mots flottaient, faciles à attraper.
— Franchement, j'ai la haine. Disait une femme, les bras croisés. Cet aprèm, je voulais juste aller plus vite. Rien de fou. Juste glisser un peu mieux sur la piste Soleil Rouge. Et là... la neige a durci. D'un coup. Sur des kilomètres. Les gens se sont vautrés. Y a eu des cris. Des genoux en vrac. Un type évacué. Elle haussa les épaules, lasse. J'ai rien contrôlé.
Un silence bref s'installa, presque gêné. Puis elle lâcha, comme une évidence.
— Ça fait chier que ça soit qu'une fois. Des pouvoirs à usage unique, sérieux, ça craint... mon pouvoir était trop cool. Je suis dégoûtée.
Eldon reprit sa marche. ''Je me demande c'est quoi le mien.''

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