Chapitre 2
La soirée bascula sans annonce.
La musique monta d'un cran, puis d'un autre. Les lumières changèrent de rythme, plus rapides, plus agressives. L'alcool circulait sans pause, verres pleins remplacés avant même d'être vides. Le Nouvel An s'installait.
Eldon le sentit immédiatement. La densité avait changé.
Il repéra l'homme à la téléportation près de la piste intérieure, déjà trop ivre pour tenir droit. Il hurlait, la voix cassée, répétitive, accroché à l'épaule d'un inconnu.
— J'ai tout gâché ! Il riait et pleurait à la fois. J'étais invincible, putain !
Un homme parlant une langue étrangère tenta de le calmer. Les mots coulaient vite, apaisants, dans une langue que personne autour ne comprenait. Il levait les mains, parlait doucement. Le snowboardeur crut à une provocation. Les insultes partirent sans logique. Les gestes suivirent.
Une femme fut bousculée, manquant de tomber. Elle essaya de s'interposer, de parler, mais rien n'y fit. Les deux hommes continuaient de s'invectiver, chacun enfermé dans sa langue, incapable de comprendre l'autre.
Puis le silence claqua.
Sa voix porta trop loin, trop fort, comme amplifiée. les deux hommes se figèrent, comme hypnotisés. Les mots de la femme sortirent sans pause, dans plusieurs langues mêlées, nettes, fluides. ''C'est rare celui-là : polyglossie.'' Elle passait de l'une à l'autre sans reprendre souffle, comprenant tout ce qu'on lui répondait, même l'alcool dans les phrases, même les hésitations. Elle ne semblait pas contrôler. Ses yeux étaient écarquillés.
Quand elle s'arrêta, euphorique, l'effet se propagea par vagues chez les fêtards. Des cris montèrent, admiratifs, excités.
Eldon éleva la voix.
— Faites attention !
Trop tard. Un homme tomba. Un talon se planta dans sa main. Il hurla. Puis sa paume se referma, la chair intacte. L'euphorie redoubla. Les pouvoirs se déclenchaient en cascade. Mélange d'excitation, de joie et d'alcool qui faisait perdre le contrôle.
— Ça commence. Annonça Eldon à ses employés.
« L'alcool, les réflexes... bordel, ça va être long. »
— Tous aux aguets. Maintenant !
Les incidents s'enchaînèrent sans logique apparente. Les lumières passaient par toutes les couleurs, avant de reprendre leur teinte naturelle. Une femme chuta dans l'escalier, gonfla comme un ballon, rebondit en riant trop fort. Un homme sortit sur la terrasse torse nu, affirmant qu'il ne sentait plus le froid, avant de vomir dans un massif de neige. Près des toilettes, quelqu'un cligna des yeux, jurant qu'il venait de voir dans le noir, juste quelques secondes, pas plus.
Les réactions se mélangeaient. Des rires heureux. Des cris de surprise. Des jurons rageurs quand la compréhension arrivait trop tard.
— Merde...
— C'est foutu.
— Sérieux ? Pour ça ?
On se moquait. On imitait. On encourageait parfois. Puis venait le dégoût, bref, poisseux, quand chacun réalisait ce qui venait d'être perdu. Les pouvoirs sortaient de travers, mal déclenchés, inutiles la plupart du temps.
Eldon n'intervenait plus directement. Il distribuait des consignes rapides, déléguait aux chefs d'équipe, indiquait d'un geste où se placer.
— Personne ne connaît son pouvoir avant de l'utiliser ! Faites attention, certains peuvent être très dangereux !
Ses yeux passaient d'une scène à l'autre sans s'attarder. ''Ils sont inconscients. Ils jouent avec quelque chose qu'ils ne comprennent pas.''
La salle de bal changeait de texture. Trop bruyante. Trop dense. Trop instable. Les corps se heurtaient, la musique saturait, l'air devenait lourd. Minuit approchait. Et tout semblait déjà hors de contrôle.
La bagarre éclata sans montée. Deux hommes se faisaient face, fronts collés, insultes pâteuses. Une poussée de trop. Une chaise renversée. Eldon s'interposa par réflexe, posa une main ferme sur l'épaule celui plus proche d'une armoire à glace que d'un homme.
La brûlure fut immédiate.
Il retira sa main en jurant. La peau avait chauffé d'un coup sec, comme posée sur une plaque brûlante. Eldon cria de douleur. L'homme ria. Puis il s'embrasa.
Pas une flamme maîtrisée. Un feu sale, violent, qui lui léchait le torse, les bras, les cheveux. La panique explosa. On recula en hurlant, on se bouscula, on renversa des tables. Les extincteurs furent arrachés de leurs supports, vidés à bout portant dans un nuage blanc étouffant. Le feu mourut aussi vite qu'il était venu.
L'homme restait debout, hébété, noirci. Il regardait ses mains comme si elles ne lui appartenaient plus.
— C'est moi... Sa voix tremblait. J'ai fait ça... c'était trop bien !!
Il se mit à courir nu dans la salle, hurlant que son pouvoir était génial, que personne ne pouvait être plus puissant que lui.
Avant qu'Eldon ne réagisse, un cri perça le vacarme. Une femme venait de s'effondrer près du bar, recroquevillée au sol. Eldon courut, serrant sa main brûlée. Elle se tenait la tête à deux mains, le visage déformé.
— J'entends tout ! Du sang coulait de son nez. Tout... ça fait trop de bruit !
Eldon la mit dans une pièce à part, ''elle est belle... j'aime bien ses rondeurs.'' Il ferma la porte, donna des consignes rapides. Il voyait ses employés courir, colmater, contenir.
''Une fois par an... les boîtes de nuit, c'est tous les soirs. Bordel, je sais pas comment ils font.''
Son regard glissa vers l'extérieur. Un groupe de jeunes traînait dehors, mal couverts, riant dans le froid. Il serra les dents. ''Ils vont mourir de froid.'' Eldon sortit de l'hôtel et le froid le frappa de plein fouet.
La chaleur, la musique, les cris restèrent derrière les portes vitrées. Dehors, la nuit avalait les sons, la neige étouffait les pas. Le groupe était là, une dizaine de jeunes adultes, trop légèrement vêtus, rieurs, excités par l'alcool. Leurs souffles formaient des nuages épais. Ils se lançaient des défis à voix haute, se bousculaient comme pour prouver quelque chose.
— Vous allez rentrer. Dit Eldon.
Ils rirent. N'écoutèrent pas. Quelqu'un fit semblant de trébucher et se jeta volontairement dans une congère. Un autre sauta depuis un muret, atterrit mal, se releva en jurant. Ils testaient. Se cognaient. Se poussaient. Le froid mordait, la neige grinçait sous les semelles. ''Ils font quoi, là ?'' Certains n'obtinrent rien. La frustration monta vite.
— Putain, ça marche pas ! On peut le déclencher sans le vouloir et quand on veut c'est aussi compliqué ?!
— C'est de la merde ! Vous croyez qu'on l'a déjà déclenché sans même s'en rendre compte ? On dit que ça arrive souvent... la plupart savent même pas qu'ils l'ont déjà utilisé.
La colère affleurait sous les rires.
D'autres eurent des effets brefs. Un souffle fit vaciller la poudreuse. Une main laissa une trace brillante sur la neige avant de s'éteindre. Un équilibre trop parfait pendant quelques secondes, puis plus rien. Ils riaient plus fort, conscients d'avoir réussi, même pour presque rien.
Ils faisaient exprès de perdre le contrôle, de provoquer l'instant, de voir ce que ça donnait. ''Finalement, c'est peut-être la meilleure façon... l'utiliser quand on le choisit. Mais là, c'est pas le lieu.''
Un cri jaillit, vulgaire, ricanant.
— P'tain, je vois ta bite !
Le silence tomba d'un coup. Les regards se figèrent, puis glissèrent vers celui qui venait de parler. Il riait, incrédule, les yeux écarquillés.
— Sérieux... je vois tout.
La réalisation passa comme une onde. ''Vision à travers la matière ?'' Les réactions explosèrent. Gêne immédiate. Rires trop forts. Des mains se croisèrent sur les bas-ventres, des pas reculèrent, puis l'admiration malsaine. Certains s'approchaient, bougeaient exprès, testaient les angles. ''Bordel... je devrais changer de métier.''
Eldon s'interposa, la voix sèche.
— Ça suffit. Vous rentrez maintenant. En t-shirt dans la neige, y a de quoi tomber en hypothermie. Et l'alcool ne réchauffe que par illusion.
Ils grognèrent, obéirent à moitié.
À cet instant précis, l'hôtel entier hurla.
— BONNE ANNÉE !
Minuit.
Les feux d'artifice éclatèrent, couleurs violettes et bleues dans le ciel noir. Les cris couvrirent tout. Puis, sous le vacarme, une vibration sourde passa. Presque rien. Un frisson dans l'air, dans la neige. Eldon se figea. ''Ce n'est pas le feu d'artifice... non ?'' Il se tourna vers la montagne. Elle semblait immobile. Et pourtant, elle répondait.
Eldon la vit avant les autres. La pente, au loin, se déformait. Pas un glissement banal. Une ligne entière, épaisse, qui cédait.
— Cachez-vous ! Hurla-t-il aux jeunes. Contre les murs, maintenant !
Ils se figèrent une seconde, puis virent à leur tour. La panique les prit de plein fouet. Cris, courses inutiles, chutes dans la neige. Aucun n'obéit. Ils dévalèrent la pente, espérant atteindre le bas avant l'avalanche. En vain. Dix kilomètres séparaient l'hôtel de la vallée. ''Quels crétins !'' Eldon n'attendit pas. Il tourna les talons et fonça vers la salle de bal.
Il traversa les portes en courant.
— Avalanche ! Sa voix se perdit dans la musique.
Il bouscula des corps, arracha les câbles de la sono. Des protestations éclatèrent, la colère monta, la salle le hua. Il grimpa sur une table, pointa les baies vitrées.
— Tout le monde contre les murs ! Avalanche !!
Certains rirent encore. Puis ils virent.
La montagne entière descendait.

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