Chapitre 3
Le silence dura un battement. Puis ce fut l'explosion. Les fêtards se ruèrent vers les sorties, se piétinèrent. Eldon criait des consignes, essayait de canaliser, de ralentir. ''Ils n'écoutent plus.'' Rien ne passait. La masse humaine se déversait dehors, droit vers la pente.
Quand la première vague de neige apparut, énorme, irréelle, Eldon comprit que l'intérieur ne tiendrait pas. Il attrapa des épaules, poussa, força des gens à se coller aux côtés. Des cris, des refus, des corps qui résistaient sans comprendre.
Alors il resta en arrière. Il regarda dehors, figé, les larmes aux yeux. Les corps furent happés par la neige d'un seul coup.
Plus personne.
Bientôt, plus personne à l'intérieur ne serait en sécurité non plus.
Il pensa à la femme. Celle enfermée à part.
Il courut. Ouvrit la porte. Elle était recroquevillée, le visage ravagé par les pensées qu'elle avait entendues.
— Venez !
Elle se releva à peine quand le grondement devint assourdissant.
Ils sortirent trop tard. L'avalanche était déjà là. Eldon s'agrippa à un poteau. La neige balaya l'esplanade. Il vit des silhouettes disparaître, happées. La femme se jeta contre lui, s'accrocha. Au-dessus d'eux, le plafond commença à céder.
Elle hurlait, les yeux fous.
— Je savais !
Eldon ne la regarda pas. Il paniquait. Il avait peur.
— Il arrêtait pas de le penser... Les mots jaillissaient sans ordre, se heurtaient. Il a fait exprès ! L'avalanche... la douleur... tout le temps, il y pensait !
Elle comprenait enfin. Mais la neige la prit. Ses mains glissèrent. Elle fut arrachée à la poigne d'Eldon. ''Bordel !!!''
Il resta seul, plaqué contre le poteau. ''Ce n'est pas un accident ?'' La structure céda sans violence spectaculaire. Un long craquement, profond, puis la masse. La neige entra de partout, s'infiltra dans l'espace, colmata les angles, avala le son. Le froid s'imposa d'un bloc. Le monde devint dense, étouffé.
Eldon chercha un appui. Une poutre. Un mur. Tout glissait. Tout cédait. Des corps passaient près de lui, heurtés, déjà inertes, déjà ailleurs. Il comprit sans lutter. Il n'y aurait pas de sortie. Ceux qui avaient couru vers la vallée n'avaient eu aucune chance.
''C'est fini...''
Il n'y eut ni cri ni appel. Aucun regret net. Juste l'évidence.
Il ferma les yeux. ''Et merde... j'aurai jamais su c'était quoi, mon pouvoir.''
La pression écrasa tout. Il leva les yeux. Le plafond céda, s'approcha de lui.
Puis plus rien.
Les portes battaient derrière lui, l'air froid s'engouffrait par rafales, chargé d'odeurs de neige, de métal humide et d'alcool sucré. On l'appelait de partout. À gauche, une radio grésillait. À droite, un téléphone vibrait. Quelqu'un l'attrapa par la manche pour lui parler d'un badge manquant, un autre lui glissa un problème de livraison en marchant à reculons.
Eldon s'arrêta d'un coup. Sans répondre. Les mains plaquées sur sa tête, le regard fixé vers le sol. Les employés se regardèrent, hésitèrent une fraction de seconde, puis reprirent leurs courses sans réponse.
Quelque chose se brisa immédiatement en lui.
Sa respiration se coupa net. L'air ne passait plus. La sueur lui coula le long du dos malgré le froid. Son cœur cognait trop vite, trop fort.
''Quoi ?'' Il porta une main au mur, tenta de se stabiliser. ''Je rêve...''
Il ferma les yeux une seconde, inspira trop vite, expira mal. Rien ne changea. Le bruit était réel. Le sol sous ses pieds aussi.
''Bordel... Calme-toi !''
Il décida d'avancer.
À l'angle, il sentit ce sentiment particulier de déjà vu, ''il va me percuter ?'', un employé surgit d'un couloir et le heurta de plein fouet. Eldon perdit l'équilibre et tomba lourdement au sol. La panique explosa en lui. Des mains se tendirent aussitôt.
— Patron ! Ça va ?
L'employé était déjà à genoux, inquiet.
Eldon n'entendait presque plus. Son regard glissa au-delà, accrocha une silhouette qui passait. Une femme. Il la vit ralentir. S'arrêter.
Il murmura, sans réfléchir.
— Elle va éternuer... quatre fois.
L'employé le fixa, interdit.
Le premier éternuement claqua. Puis le second. Le troisième. Le quatrième.
Le silence s'abattit autour d'eux, brutal, comme si l'hôtel avait retenu son souffle. L'employé se redressa lentement, un rictus fatigué aux lèvres.
— Dommage, patron... Il haussa les épaules, amusé. Utiliser son pouvoir pour ça... Il ricana doucement, sans méchanceté. Savoir ce qui va arriver, c'est pas fou.
Il releva Eldon, puis ajouta en s'éloignant.
— Ça aurait été mieux de voir la fin du monde dans une vision spectaculaire, que de voir quelqu'un éternuer quatre fois. Mais bon... c'est ça qui arrive à quatre-vingt-dix pour cent des gens. Des pouvoirs gâchés pour rien. Et après... plus rien. Allez, vous allez vous en remettre, patron. Aujourd'hui, c'est la plus grosse journée de l'année !
Il repartit, déjà ailleurs.
Eldon resta figé. ''Plus rien ?'' Et puis tout s'imbriqua d'un coup. L'avalanche. La chute. Le noir. Le retour. ''C'était ça.'' Son pouvoir. Une utilisation unique. Déclenchée sans le vouloir. ''Je l'ai utilisé.'' Un souvenir le frappa, brutal.
La femme qui hurlait. Les pensées mêlées. La phrase. L'homme qui pensait à l'avalanche. Qui voulait ça.
Eldon avança lentement. ''Tout peut encore être changé ? Je deviens pas fou, hein ?'' Il inspira enfin.
''La police.''
Il fallait prévenir. Comprendre. Identifier. Et surtout ne pas mourir.

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