Chapitre 5
Ils remontèrent avec l'équipement de ski. Les œufs grinçaient sur le câble, balancés par le vent. Là-haut, l'air cinglait le visage, sec, mordant. Le téléporteur était déjà prêt. Casque à cornes, posture bravache. Il s'élança vers la pente, prêt à descendre, droit vers les enfants.
— Hé ! Cria Eldon. Attends.
Ils parlèrent sans détour. Avalanche. Mort. Retour.
Le déni arriva d'abord, brutal.
— Vous êtes des malades.
Puis la colère.
— Vous voulez me faire rater ma descente ?!
Le téléporteur regarda la pente, puis eux. Il ricana, nerveux.
— L'alcool sera gratuit ce soir au bal, alors ? Si t'es le patron !
Eldon soupira, puis acquiesça.
— Au pire... j'aurai suivi des tarés, au mieux, j'ai des verres gratuits ! Le téléporteur haussa les épaules. C'est presque drôle. Aller, j'accepte de jouer avec vous !
Ils descendirent vite, cherchant la femme qui gelait la neige. L'urgence dictait tout. Ils la trouvèrent sur la piste Soleil Rouge, déjà trop rapide. Eldon s'élança à ski, la percuta de côté. Ils roulèrent ensemble dans la neige.
— Mais ça va pas !
— Désolé... mais écoute-moi.
Eldon la releva, calme forcé. Il expliqua tout.
Elle refusa. Se débattit. Ria même.
— J'y crois pas à vos histoires.
''Elle a un bracelet de l'hôtel, ce soir, elle sera là. Elle fait partie du plan B... elle interviendra s'il le faut. Tant pis... Au moins, elle n'a pas utilisé sa cryokinésie.''
— Si ça dérape, on aura besoin de toi.
Elle s'éloigna en lui faisant un doigt, sans écouter.
Le groupe se reforma, bancal. Télékinésie. Téléportation. Des intentions, pas des certitudes. Ils savaient quoi faire : empêcher l'homme de déclencher, ou retenir l'avalanche. Mais ils ne savaient pas qui arrêter. Il fallait attendre la soirée pour trouver la télépathe.
La soirée recommença comme si rien n'avait jamais eu lieu. La musique monta, les lumières pulsèrent, l'alcool coula à flot. Le Nouvel An s'installait avec la même assurance trompeuse. Les rires étaient les mêmes. Les cris aussi. Tout semblait se rejouer à l'identique.
Sauf Eldon.
Il ne quittait plus la foule des yeux. Chaque mouvement lui paraissait chargé de sens. Il anticipait les trajectoires, les gestes trop larges, les verres trop pleins, les pouvoirs déclenchés. ''Pas cette fois.'' Il repéra vite des visages connus. Le pyrokinesiste, déjà nerveux, trop raide, buvant trop vite pour se donner une contenance. La cryokinésiste, encore lucide, mais dont le regard s'attardait déjà trop longtemps vers la montagne extérieure. Le jeune à la vision X, entouré d'amis, hilare, inconscient de ce qui allait arriver. La femme qui gonflerait comme un ballon. L'homme qui se régénérerait. Tous étaient là.
Mais il manquait quelqu'un.
Ils la cherchaient à plusieurs, balayant les groupes. Petite. Cheveux roux. Lunettes rondes. Un corps légèrement dodu. ''Elle était là. Bordel...'' Eldon se souvenait très bien.
Puis il la vit, près du bar secondaire, discutant sans enthousiasme, un verre encore intact à la main. Il s'approcha aussitôt, sans détour.
— Excuse-moi.
Elle se tourna, surprise.
— Oui ?
— Je vais être direct. Dit Eldon. Tu es télépathe. Et tu peux nous aider à empêcher... la mort de tous les gens ici.
Elle cligna des yeux, incrédule.
— Pardon ?
Il parla vite, sans lyrisme. Elle tenta de rire, puis s'arrêta en voyant son regard sombre, ses cheveux noirs en bataille, qui montrait une journée épuisante.
— Tu... te moque de moi.
— Non.
''S'il te plaît.''
Elle hésitait, crispée. Jeta un regard aux deux autres hommes. Il ajouta, plus bas :
— On a besoin de toi. Essaie au moins. Au pire, tu perds ton pouvoir comme tout le monde. Au mieux... Il marqua une pause. Tu sauves des centaines de vies ici.
Le bruit autour semblait s'éloigner. Elle regarda son verre. Puis la foule. Le silence dura une seconde de trop. Puis elle hocha la tête.
— D'accord. Mais tu restes avec moi ?
''Elle est jolie... bordel, c'est pas le moment, Eldon.''
— Oui.
Il leva les yeux vers l'horloge murale. Les chiffres avançaient trop vite. ''Minuit approche. Il reste trop peu de temps.'' Ils se placèrent en hauteur, sur le balcon intérieur, mains posées sur la barrière, regardant la foule danser et boire en contrebas. La télépathe inspira une dernière fois, comme avant de plonger.
— Ok... maintenant ? Demanda-t-elle.
— Oui. Dit Eldon.
Mais elle se stoppa. Il la regarda longuement. ''Elle a peur ? Bordel... elle est vraiment belle.''
— Ça va ? Demanda-t-il.
— Non. Tu as dit que ça ferait mal...
— Je reste avec toi. Ça va aller.
Elle le regarda, rougit légèrement quand il posa sa main sur la sienne. Elle inspira, se concentra.
La douleur la frappa immédiatement. Elle porta une main à sa tête, serra la main d'Eldon de l'autre, plia les genoux.
— Ciel... ça brûle.
Le bruit enveloppait tout. Pas un son réel, mais une pression écrasante, comme si trop de voix parlaient à l'intérieur de son crâne. Elle haletait. Elle pleurait. Le sang coula de son nez. Les pensées affluaient sans ordre. Alcool. Excitation. Désir flou. Peur diffuse. Rires stupides. Fragments inutiles.
— Trop... Murmura-t-elle. Trop, partout.
— Je sais... concentre-toi sur une pensée. Le mot avalanche. Tu peux le faire, Lucie...
Quelque chose changea. Sa respiration ralentit malgré elle.
— Attends... Sa voix se fit plus basse. Y a une voix. Elle redressa légèrement la tête. Elle est calme. Trop calme. Un frisson la parcourut. Je l'ai... Elle déglutit. Il pense à la montagne. À la neige qui descend.
Du sang perla à son nez. Eldon serra la mâchoire.
— Il se répète qu'ils vont tous mourir. Que la neige... avalanche... ça boucle dans sa tête. Elle tremblait. C'est pas de la colère comme les autres... c'est froid. Un souffle court. De la vengeance.
Eldon sentit son estomac se nouer. ''On y est.''
— Lucie, trouve-le. Trouve un indice pour l'identifier.
Elle se crispa soudain.
— Et... Elle porta une main à sa poitrine par réflexe. Il a mal. Au téton. Un piercing. Il y pense tout le temps. Ça lance. Ça brûle. Ça frotte contre le haut... il a mal.
Elle s'effondra presque contre le mur. Le sang coulait franchement maintenant.
— J'en peux plus... ça fait trop de bruit, Eldon...
Eldon la rattrapa, la prit dans ses bras, la fit asseoir. ''Un indice. On en a un. Bordel, t'es géniale, Lucie. Je devrais l'inviter à manger...'' Ils n'avaient pas de visage. Pas d'âge. Pas de voix reconnaissable. Mais ils avaient une direction. ''Un piercing au téton.'' Le téléporteur le regardait, pâle, presque rieur en même temps.
— Et comment on trouve ça dans cette foule ? On va pas retirer le t-shirt de tout le monde, quand même...
Eldon réfléchit. Regardant Lucie qui souffrait encore, puis pensa aussitôt au jeune à la vision X. ''Évidemment.'' Il fendit la foule. Le trouva vite. Hilare, entouré, déjà trop à l'aise.
— J'ai besoin de toi.
— Pardon ? Mais t'es qui, le vieux ?
''Vieux ? J'ai trente-cinq ans...'' Il inspira, vexé, mais se força à rester calme. Il expliqua tout.
Le rire sortit franchement.
— Ok... ok. C'est dingue. J'adore !
Ils se retrouvèrent en hauteur, à côté de Lucie. Le jeune regarda la foule, concentré, un sourire aux lèvres.
Eldon leva les yeux vers l'horloge. ''Quinze minutes... bordel.'' Le jeune ferma les yeux une fraction de seconde. Puis les rouvrit trop grands.
— P'tain... Sa voix se brisa aussitôt. C'est fou... ils sont tous à poil. Un temps. Une grimace. Dégueu... les gens sont dégueu...
La vision le frappa sans filtre. Les corps se superposaient aux vêtements, les mouvements devenaient transparents, intrusifs. Il cligna des yeux, recula d'un pas, écœuré.
— J'aime pas... j'aime vraiment pas. Tu avais dit que je trouverais ça marrant !
''C'est pas le même contexte... désolé.''
Il balaya la foule malgré tout. Des silhouettes ouvertes. Des torses. Des os. Trop de détails. Il grimaçait, tournait la tête trop vite. Puis il se figea.
— Là !
Il pointa du doigt, net.
— Lui.

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