Chapitre 6
Un homme légèrement à l'écart. Posture fermée. Bras croisés. Sous le tissu, le métal brillait. Un piercing au téton, enflé, presque infecté.
Eldon n'eut aucun doute. ''C'est lui ! Il me dit quelque chose...''
— Maintenant. Dit-il.
Le téléporteur disparut dans un souffle sec. Réapparut... trop loin. Mal aligné. L'homme le vit. Le regard accrocha. Une seconde de trop. Le téléporteur, la nausée montante, courut vers lui. Il tenta de l'attraper. L'homme comprit, le repoussa violemment. Le téléporteur recula en jurant.
— Merde ! J'ai foiré, Eldon !!
Tous se mirent à sa poursuite. En courant, Eldon vit le pyrokinesiste lever les mains. Le regard injecté d'alcool. Prêt à laisser partir quelque chose de trop gros. Eldon lui rentra dedans de tout son poids, le stoppant net.
— Aide-moi ! Il pointa le fuyard du doigt. Il a voulu... Il réfléchi. ...toucher cette femme !
Il désigna Lucie, soutenue plus loin, encore pliée par la douleur. Le pyrokinesiste grogna. Grand. Musclé. Furieux.
— Quoi ? Son regard s'embrasa autrement. Lui ?
— Oui. C'est un pervers ! Aide-nous !
Puis Eldon cria plus fort.
— Tous le personnel, attrapez-le !
Ils se lancèrent à la suite sans réfléchir.
La course-poursuite s'étira dans l'hôtel saturé. Tables renversées. Cris. Corps heurtés. L'homme filait droit vers la montagne. ''Ne le laissez pas atteindre l'extérieur.'' Ils convergèrent sans se parler. Trop tard pour coordonner. Juste des trajectoires qui se croisaient.
L'homme jeta un regard par-dessus son épaule et comprit. Son visage se ferma. Il accéléra. Il fonça vers l'extérieur.
Les portes s'ouvrirent sur le froid. La neige avala le bruit. Ils dévalèrent des escaliers en bois, glissèrent, se rattrapèrent aux rambardes. Le souffle brûlait les poumons. L'homme bousculait tout ce qui se trouvait sur sa route, projetait des corps au sol. Les cris le ralentissaient. Les chutes aussi. Mais il continuait, il arriva dehors, courant dans la neige.
''Bordel... on est plus nombreux et il nous échappe !''
Ils finirent par l'encercler près d'un replat. Le pyrokinesiste, ivre, immense, lancé à pleine vitesse, le percuta de plein fouet. Tous tombèrent.
Des mains se refermèrent sur ses poignets, sur ses épaules. L'homme se débattait, hurlait, le visage tordu.
— Vous me voulez quoi, merde ?!
— On t'arrête pour... pour intention de meurtre de masse ! Hurla Eldon.
Il éclata de rire. Un rire sec, sans joie.
— Bande d'abrutis. Vous ne m'arrêterez pas ! Il tremblait. J'ai tout perdu ici... à votre tour !
Ils le plaquèrent au sol, écrasèrent ses bras dans son dos.
— Bouge plus ! Les mains... faut pas qu'elles touchent le sol ! Ordonna Eldon.
Mais un doute le traversa. ''C'est bien les mains ?''
Le terroriste tourna la tête d'un coup sec. Il plaqua sa bouche contre la neige. Inspira profondément.
La vibration partit de sa gorge.
Pas un bruit d'explosion. Une onde.
Puis une douleur aiguë aux oreilles. Le monde sembla se décaler d'un cran. Tous tombèrent, les mains sur les oreilles.
Les feus d'artifice fu lancer, les cri de bonne année hurlèrent dans l'hôtel.
— Bordel !!
La montagne répondit immédiatement, comme si elle n'attendait que ça.
— Non... Souffla le télékinésiste.
La neige au-dessus d'eux se mit à glisser. Lentement d'abord. Puis trop vite.
Eldon se redressa, le regard happé par la masse qui se formait. ''C'est trop tard.'' Personne ne cria tout de suite. Ils comprirent tous la même chose, au même instant.
Le plan A avait échoué.
Le grondement monta d'un cran, écrasa tout. La neige se mettait en mouvement, immense, irréversible. Lucie le vit. Elle hurla sans s'en rendre compte. La foule dans la salle le vit à son tour par les baies vitrées. Les premiers cris jaillirent aussitôt. Les corps se mirent à courir sans direction, vers les sorties, vers le vide, vers n'importe où sauf l'endroit où il fallait rester.
Eldon le vit immédiatement. ''La panique va tuer plus que la neige.'' Il fonça dans la salle de bal, suivi des autres.
— Empêchez-les de sortir ! Ordonna-t-il.
Il balaya la foule du regard, chercha frénétiquement. ''Elle est où, bordel ?'' Il la trouva près du bar, livide, les mains crispées sur le comptoir, le regard figé sur l'avalanche qui arrivait.
Il la rejoignit en courant, la saisit par les épaules.
— J'ai besoin de toi. Maintenant.
Elle le fixa, les yeux écarquillés, paniquée.
— Quoi ?
— Ton pouvoir. La polyglossie ou manipulation mentale. Parle à tous ces gens. Dis-leur de rester calmes. De rester dans la salle !
Le grondement se rapprochait. Les vitres vibraient. ''Il n'y a plus que le plan B.'' Elle secoua la tête, la mâchoire serrée.
— J'ai peur.
— Moi aussi. Répondit Eldon. Puis, plus bas. Mais fais-le. Concentre-toi. Fais-moi confiance. Je connais ton pouvoir, tu peux le faire.
Elle ferma les yeux. Inspira. Quand elle parla, sa voix déchira l'air.
Elle cria. Fort. Trop fort. Et dans toutes les langues à la fois. Sa voix fut happée par tous. Tous écoutèrent, non par choix, mais par contrainte.
Les mots se superposaient, se chevauchaient, mais chacun comprenait tout. Français, anglais, allemand, italien, arabe, russe, des dizaines d'autres, en même temps, sans effort. Elle répétait. Encore et encore. Le message était simple, martelé, impossible à ignorer.
Les courses se figèrent. Les portes cessèrent d'être prises d'assaut. Les corps refluaient vers l'intérieur.
La salle de bal devint un point de regroupement. Serré. Étouffant. Une prison temporaire, mais debout.
Eldon se mit en mouvement aussitôt. Il vérifia les accès, ferma ce qui devait l'être, fit reculer les derniers hésitants, claqua des portes secondaires, guida sans expliquer.
Le grondement continuait. ''Plan B... allez, faut que ça marche.'' Le mur blanc apparut entre deux battements de cœur. Immense. Compact. Une vitesse qui n'avait rien d'humain. La montagne descendait.
Le télékinésiste était monté sur le balcon extérieur.
Le vent le fouetta immédiatement. Il resta là, face à la masse.
— Putain... j'y arriverai pas.
Il le savait. Et pourtant, il leva les bras.
Quand son pouvoir se déclencha, ce ne fut pas un geste élégant. Ce fut une résistance brute. L'air vibra. La neige dévia légèrement, comme freinée par une main invisible trop petite. Le front de l'avalanche se déforma, se détourna sur le côté, évitant l'hôtel. Mais la masse, en face, grossissait, montait en hauteur.
Le télékinésiste hurla. Ses bras tremblaient. Ses genoux plièrent.
— J'y arrive pas !
Sa voix se perdit dans le grondement.
Eldon vit la femme à la cryokinésie s'avancer. Elle le regarda. Longtemps. Puis hocha la tête.
Elle se plaça à côté du télékinésiste, posa les mains dans la neige projetée contre les parois, là où la masse retenue se comprimait. Le froid explosa. La neige se solidifia d'un coup, brutale, opaque. Ce que le télékinésiste ralentissait devenait glace.
Le dôme se forma sans intention claire. La neige escalada la glace jusqu'à tout recouvrir. Une coque épaisse, irrégulière, englobant l'hôtel, soudée par couches successives. La lumière disparut presque entièrement. À l'intérieur, le froid tomba comme une claque. Les respirations devinrent visibles. Des cris étouffés. Certains s'effondrèrent, privés d'air, de chaleur, de repères.
Le télékinésiste tenait presque plus. Ses dents claquaient. Du sang coulait de son nez. Ses bras vibraient trop vite.
— J'en peux plus...
Il lâcha.
Le choc final résonna dans tout le corps du bâtiment. Un impact sourd, massif. Puis plus rien. Le silence s'abattit, irréel. La neige ne bougeait plus. Le dôme tenait.

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