40 - Elférad : En parlant de personne qui ne veulent pas s'en mêler...
Elférad mâchait rêveusement. Plongé dans ses pensées, il n'arrêtait pas de se demander pourquoi on l'espionnerait. J'ai rien remarqué surtout. En même temps, si j'avais remarqué, ce ne serait pas des espions. C'est pas des espions qui ont attaqué Hiloy, y a pas moyen.
-Elférad !
L'héritier d'or sursauta :
-Putain, t'es taré. C'est pas vrai.
Matior souriait :
-T'entends ce qu'on dit ?
-Non, quoi ?
Lyert répéta :
-On disait que le prof ne nous aurait pas donné des évaluations si un Grand Jeu était prévu sous peu.
Elférad secoua la tête :
-Il est pas au courant s'il y a un Grand Jeu.
Neghttris lui jeta un regard en coin :
-C'est ce que je leur dis, mais ils sont dans le déni.
Lyert fronça le nez :
-Non, mais c'est vrai. On peut pas faire d'évaluation s'il y a un Grand Jeu.
Neghttris répondit :
-Je vois pas en quoi ça gêne.
Elférad appuya :
-C'est vrai. Ils n'auront qu'à reporter l'évaluation.
Lyert et Matior se décomposèrent :
-Vous croyez ?
Elférad et Neghttris haussèrent les épaules. L'héritier d'or se replongea dans ses pensées. Si Gzadien avait voulu que ses héritiers d'argent soit au courant du message qu'il lui avait passé, il aurait attendu qu'il soit en groupe pour le faire. Mais pourquoi il ne voudrait pas que je leur parle ? Ça a peut-être rien à voir. Peut-être qu'il s'en fout... Je leur en parle du coup, ou pas ? Il repoussa son assiette, afin de s'installer plus aisément pour dormir. Lyert baissa le ton et demanda à Neghttris :
-Qu'est-ce qu'il a ?
-Il a pas beaucoup dormi.
Matior enchaîna :
-Pourquoi ?
-Apparemment, il était avec Xutik, mais je sais pas ce qu'ils ont fait.
Lyert reprit, sa voix dissimulant à peine son étonnement :
-Avec Xutik ?
Matior remit une couche :
-Ensemble ? Tous les deux ?
Neghttris ne put que répondre :
-Apparemment.
Un court silence, puis Lyert encore :
-Mais, ils étaient où ? Ils se sont donnés rendez-vous ?
Neghttris avoua :
-On a dormi à l'hôpital. Je sais pas ce qu'il s'est passé. Xutik était pas là quand on s'est couché.
Matior finit par demander :
-Mais... ils avaient bu ?
Neghttris et Lyert éclatèrent de rire et même Elférad laissa échapper un sourire en se redressant, renonçant à de potentielles minutes de repos :
-Non, on s'est retrouvé par hasard.
Il raconta ce qu'il avait fait la nuit dernière, mais ses trois amis l'interrompirent en chœur quand il arriva à la discussion abordée avec Xutik :
-Tu lui as parlé des notes ?!
Elférad acquiesça, nullement déstabilisé par leur réaction :
-Qu'est-ce que vous voulez qu'il en fass ? Il a d'autre chose à penser. Entre l'accusation de Tahiya, le peut-être prochain Grand Jeu et ce qu'il s'est passé avec la classe...
Neghttris le coupa encore :
-Peut-être pas dans l'immédiat, mais faut espérer que ça ne te revienne pas dans la gueule plus tard.
C'est vrai.
-Oui, mais là...
Elférad ne trouva rien à ajouter. Aucun argument ne pouvait justifier qu'il ait tout révélé à un tiers. Le fait que ce soit Xutik, un garçon qu'il aurait jugé comme le moins fiable de la classe en temps normal, ne faisait qu'empirer les choses. Pourquoi l'avoir fait ? A cet instant là, il était fatigué, blessé de sa rupture avec Gzadien, fragilisé mentalement par sa tentative d'assassinat. Des excuses qui lui paraissait illusoire à la lumière du jour. Pourtant, je ne pense pas que Xutik en fera quoique ce soit. Mais c'était peut-être encore son découragement général qui parlait. Pensez cela lui éviterait de réfléchir à ce qu'il devrait faire dans le pire des cas.
-Du coup, on fait quoi pour Hiloy ?
Elférad soupira longuement, tenant ses amis en haleine :
-Je... n'en... sais... rien...
Il retourna se coucher sur la table. Matior supposa :
-Peut-être qu'iel estime la dette payée puisque Lyert l'a aidé quand iel a été attaquée.
Neghttris haussait les épaules en même temps que l'héritier d'or grommelait contre la table :
-Je... n'en... sais... rien...
Lyert le regarda en riant :
-L'après-midi va être longue.
Neghttris proposa :
-Si vous voyez qu'il s'endort en cours, vous pouvez le taper.
-OK.
Elférad ne prit pas la peine de se redresser pour râler :
-Vous êtes méchants.
Son manque de réplique valut un dernier commentaire de Matior :
-Il est vraiment crevé.
L'héritier d'or ne s'endormit pas durant l'après-midi, mais quand le moment fut venu de rejoindre son activité, il hésita à sécher. Non, il ne faut pas. Sinon tu n'y retourneras plus. Il se traîna jusqu'à la salle où il retrouva des visages connus :
-Qegh ! Citseko !
Elférad les rejoignit avant de se laisser tomber contre un mur pour fermer les yeux. Citseko s'inquiéta aussitôt :
-Tu ne te sens pas bien ? Tu veux que j'aille chercher quelqu'un ?
L'héritier d'or agita mollement la main :
-Non, non, je me repose un peu.
-C'est vrai qu'on a essayé de tuer lae Cinquième hier ?
Voilà qui le réveilla d'un coup. Il ne s'en releva pas pour autant. Toujours affalé contre le mur, il se contenta d'ouvrir les yeux pour observer la fille au visage couvert de tâche de rousseur qui venait de s'adresser à Qegh. Celle-ci répondit automatiquement :
-Quoi ? Bah non. Où t'as entendu ça ?
La fille se tourna vers une autre fille :
-C'est Kerus qui l'a entendu dire.
Qegh répliqua :
-Elle a dût se tromper ou on lui a raconté n'importe quoi.
Visiblement, la nommé Kerus n'était pas assez loin pour ne pas entendre et s'approcha d'un pas résolu :
-Je te signale que je le sais à cause d'un gars qui était à côté quand ils se sont battus.
Citseko glissa d'une petite voix :
-Battus, ça ne veut pas dire qu'on a tenté d'assassiner lae Cinquième.
Kerus lui jeta un regard de dédain. Par réflexe, Elférad la catalogua héritière d'or.
-Non, mais faut pas être crétin. Mon ami m'a dit qu'ils avaient attaqué la Cinquième avec une arme.
Qegh croisa les bras :
-Il s'est peut-être trompé. Il y avait pas mal de mouvement. On était en plein tournoi je te signale.
La fille les dévisagea l'un et l'autre, puis ricana :
-Oh, je vois. Elle vous a payé pour vous taire, c'est ça ?
Qegh ne comprit pas :
-Qui ça ?
-La Cinquième. Elle vous a payé pour mentir.
Elférad se redressa légèrement, tandis que Kerus poursuivait avec une pointe de fierté :
-On pourrait s'arranger.
Qegh laissa échapper un petit rire :
-De quoi tu parles ?
Kerus se tourna vers la fille à ses côtés :
-Tu sais s'il y a un héritier d'or de cette classe ici ?
Instinctivement, Citseko et Qegh se tournèrent vers Elférad qui avait du mal à saisir ce que cette fille avait dans la tête. Remarquant leur mouvement, Kerus posa son regard sur lui. Un nouvel éclair de dédain traversa ses yeux en voyant le jeune homme assis sur le sol :
-C'est un héritier d'or, ça ?
L'adolescent ne put s'empêcher d'éclater de rire. C'était bien la première fois qu'on le traitait comme un héritier d'argent.
-Qu'est-ce qui te fait rire ?
Elférad se dit qu'il n'avait pas à se lever pour parler à une personne pareille, aussi il demanda sans bouger :
-Tu veux quoi exactement ?
Kerus ne chercha pas à être discrète en disant :
-Je veux que tu me présentes à la Cinquième.
Aux têtes qui se tournèrent, Elférad comprit qu'elle tenait plutôt à se donner en spectacle. Elle se croit maligne.
-Bah, demande-leur à eux.
Il pointa Citseko et Qegh, en sachant que cela la vexerait. Cela ne manqua pas. Kerus serra les poings :
-Tu te moques de moi ?
Elférad joua les étonné :
-Non ? Pourquoi ?
La fille se ressaisit et eut un sourire de défi :
-Si la Cinquième veut garder son attaque sous silence, il va falloir qu'elle me paye aussi.
-Je ne vois pas de quoi tu parles.
Kerus ne se démonta pas :
-Il est clair que vous niez qu'on a tenté de l'assassiner. C'est qu'elle vous a demandé de ne rien dire. Elle a dû vous payer...
L'adolescente laissa sa phrase en suspens comme si la fin allait de soi. Elférad répéta :
-Je ne vois pas de quoi tu parles.
-Vous me prenez pour une abrutie ? Je suis sûr qu'on peut demander à n'importe qui ici et il sera de mon avis.
Elférad comprit qu'elle avait bel et bien attiré l'attention des personnes autour pour s'assurer un certain nombre de témoin. Cependant, il ne fut pas intimidé. Kerus était trop sûre d'elle. Il ne s'imaginait pas que qui que ce soit puisse la suivre dans son idée. La jeune fille observa les élèves alentours avant d'appeler :
-Cyrastès !
Elférad reconnut sans problème le garçon au masque qu'il avait repéré lors de la première séance d'activité. L'interpellé se tourna, grimaça en se rendant compte que c'était Kerus qui l'avait appelé et se détourna aussitôt en laissant tomber :
-Non, toi, t'es chiante.
Il revint aux couteaux factices qu'il était en train d'admirer. Elférad retint un rire. La jeune fille donna l'impression d'avoir reçu une gifle. Elle serra les poings, rougissante d'humiliation. L'adolescente qui les avait interpellé tenta de la calmer en parlant à voix basse. Elférad supposa qu'il s'agissait de son héritière d'argent. Kerus ne lui jeta pas un regard, se tournant vers l'héritier d'or :
-Quoique tu dises, je sais que j'ai raison. Je rencontrerai la Cinquième de toute façon.
Sur ces mots, elle tourna les talons pour se diriger vers la porte. L'autre fille s'inclina rapidement avant de la rejoindre pour lui rappeler que l'activité allait commencer. Kerus hésita avant de se décider à rester. Elférad observa son manège avec un air amusé. Elle doit être un peu taré. Pendant une seconde, il se demanda s'il ne devait pas prévenir Hiloy de ce qui risquait de lui tomber dessus. Si on te voit encore avec ellui, on va vraiment finir par croire que vous êtes alliés. Le jeune homme décida de ne pas s'en mêler plus avant avec une pointe de honte. S'il se mêlait trop des affaires de la Cinquième, les problèmes risquaient de pleuvoir. Elférad continua son monologue intérieur pour se persuader qu'il faisait le bon choix en refusant d'avertir Hiloy. Et en parlant de personne qui ne veulent pas s'en mêler...
-Citseko, comment va Meb ? Il se remet de toutes ses histoires ?
L'héritier d'argent haussa les épaules :
-Il ne me parle pas pour le moment.
Lui, d'ordinaire si droit, si sérieux, Elférad le vit triste et voûté. Peiné, il proposa :
-Tu veux que j'aille lui parler ?
Il vit une lueur d'espoir dans les yeux tricolores de l'héritier d'argent, mais celui-ci répondit :
-Non, tu as assez de problème comme ça. Ça lui passera.
Sentant néanmoins que cela le rassurerai, Elférad affirma :
-J'irais lui parler, de toute façon il faut que je le vois.
Bien sûr, ce n'était pas vrai, mais il devinait que sans cette excuse Citseko s'en voudrait, comme s'il l'avait forcé à parler à son héritier d'or. Le soulagement de l'héritier d'argent fut à peine masqué :
-C'est vrai ? Merci.
Elférad sourit, mais n'eut pas le temps d'ajouter quoique ce soit car les secondes années en charge de l'activité arrivèrent.

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