43 - Xutik : Personne ne lira la lettre, ils sont morts

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Xutik Razaug

Rang : Or

Héritier de la grande famille Razaug

Xutik n'avait pas vraiment remarqué Elférad. La seule chose qu'il avait à l'esprit c'était la raison pour laquelle le surveillant l'emmenait chez le directeur. Pour qu'on le convoque ainsi, un jour de cours, ce ne pouvait être qu'une urgence... et pas une bonne nouvelle.

Lorsqu'il pénétra dans le bureau obscur, le directeur s'empressa de lui présenter un siège :

-Je vous en prie.

Xutik se laissa tomber dessus, de moins en moins rassuré. L'estomac noué et le cœur lui remontant dans la gorge, il attendit la suite. Le directeur toussota, fixa son bureau en silence avant d'annoncer :

-Je suis navré d'avoir à vous annoncer cela. Je viens d'apprendre que votre clan n'est plus.

Il y eut un blanc. Xutik eut le sentiment que tout son corps s'éteignait. Incapable de formuler une pensée, il ne put que dire :

-Je ne comprends pas.

-Votre famille a été renversée. Vos parents ne sont plus.

Xutik resta inerte. Quels parents ?... Merde, Gec-Nüj. Il se leva brusquement et courut rejoindre la salle de classe. Il ouvrit la porte, fixant aussitôt son regard sur son héritier d'argent. Celui-ci sortit sans attendre pour le suivre. Dans le couloir, la voix tremblante, Xutik commença :

-Le clan est tombé. Nos parents...

Il s'arrêta, stoppé dans son élan par le sourire mauvais et triomphant de Gec-Nüj :

-Mes parents vont bien.

L'héritier d'argent n'avait pas fini sa phrase que Xutik comprit. Il le dévisagea quelques secondes bouche-bée avant de tourner les talons, perdant de nouveau sa capacité à réfléchir, se contentant de suivre un besoin impérieux de s'éloigner. L'ancien héritier d'or marcha sans but, une phrase commençant à tourner dans son crâne. Ils sont morts, ils sont morts, ils sont morts. Il s'effondra soudain. Il ne se souciait plus d'être vu par tous. Quelle image avait-il à protéger désormais. Xutik eut besoin de se confier, de demander des conseils, d'écrire à ses parents. Personne ne lira la lettre, ils sont morts. C'était impensable. Il imagina le tas de lettre qu'il avait écrites, abandonnées dans un coin, mais l'image de ses parents ouvrant l'enveloppe s'imposa parce qu'il n'était pas possible qu'ils n'aient pas lu les mots de leur fils. Ils étaient forcément là, c'était leur place. Ils sont morts. Il n'y a rien là-bas. Là où ses parents se tenaient dans son esprit, un immense trou noir prit sa place. Il faut que tu réalises, il n'y a plus rien. Les larmes rendaient le monde vague et flou. Il eut une seconde pour se demander ce qu'il faisait au milieu du parc. Qu'est-ce que tu t'en fous ? Tes parents sont morts. L'image du néant lui revint à l'esprit. Il n'y a plus personne. Un regard dans les jardins vides le frappa. Voilà à quoi se résumait le monde pour lui. Il n'y a rien. Le temps s'arrêta, le laissant pleurer longuement. Puis, Xutik retrouva sa chambre en automate.

Une fois dans la pièce, un instinct impérieux revint. Je ne peux pas rester ici. Si la famille de Gec-Nüj avait pris le pouvoir, son ancien héritier d'argent pouvait l'assassiner dans la nuit. La valeur de sa vie atteignait maintenant zéro. Personne n'irait chercher ce qui lui était arrivé. Rapidement, il sortit les deux valises sous son lit et y fourra ses affaires en vrac. Il ne lui vint pas à l'esprit que côtoyant Gec-Nüj depuis l'enfance, le garçon connaissait ses points faibles. Il ne lui vint pas à l'esprit qu'il aurait eu largement le dessus dans un combat. La seule chose qu'il avait en tête était que l'adolescent faisait parti de la famille qui avait réussi l'exploit de lui prendre son clan. A cet instant, Xutik était un enfant, faible et effrayé, tandis que Gec-Nüj avait des allures de monstre terrifiant.

Le jeune homme passa son sac de cours à son épaule, une valise dans chaque main et sortit. Le surveillant qui l'avait suivi lorsqu'il était sorti précipitamment du bureau du directeur, s'avança :

-Le directeur n'a pas fini. Vous êtes prêt à revenir ?

Le calme de l'homme déconcerta le garçon. Xutik le dévisagea un instant sans comprendre avant de réaliser le désespoir de sa situation. Le surveillant attendait patiemment jusqu'à ce que l'adolescent acquiesçe. A ce moment-là, l'endroit le plus sûr de l'école était ce bureau. De retour, le directeur lui présenta de nouveau le fauteuil dans lequel le garçon s'assit.

-Je suppose que vous avez pu vous rendre compte de ce qu'il s'était passé.

Xutik était de nouveau éteint.

-La famille Werz a pris le pouvoir.

Le garçon se mordit l'intérieur des joues en se remémorant les années à grandir auprès de Gec-Nüj. A quel moment avait-il décidé de le trahir ? Depuis toujours ? Ou était-ce venu en grandissant ? Bien sûr, c'était sa famille qui avait dû se lancer dans cette prise de pouvoir. Mais, il m'en aurait parlé. Le sourire de son ancien ami lui revint en mémoire. Ai-je été son ami ?

-Vous m'écoutez ?

Xutik leva les yeux pour croiser le regard du directeur et le fixa sans rien dire. Finalement, celui-ci se racla de nouveau la gorge avant de reprendre :

-Je disais qu'on allait vous installer dans une autre chambre en attendant de savoir ce qu'ils veulent faire de vous.

L'adolescent continua de le dévisager avec des yeux vides. Il se moquait bien de ce qu'on allait faire de lui.

-J'ai été informé que la décision revient entièrement à Gec-Nüj Werz. C'est lui qui décidera si vous serez envoyé en zone de départ ou s'il vous prendra comme esclave ou encore si...

Sa voix mourut tandis qu'il hésitait à achever sa phrase. Xutik continua de le fixer sans rien dire, si bien que le directeur se sentit obligé de reprendre :

-Bien sûr, vous comprendrez que désormais, n'étant plus un héritier, des changements seront appliqués à votre situation. Vous installer dans une autre chambre est également pour votre sécurité.

Un geste du surveillant fit comprendre au directeur que les bagages étaient déjà fait.

-Les cours, malheureusement, vous serons dorénavant interdit. De plus, pour votre sécurité, il serait mieux que vous évitiez de trop vous montrer en public.

Xutik était inerte, mais il sentait que s'il entendait encore une fois le mot sécurité, il pourrait se mettre à hurler.

-Est-ce que vous avez des questions ?

Des larmes incontrôlables montèrent aux yeux de l'adolescent. Le directeur baissa la tête :

-Si vous n'avez pas de question, on va vous accompagner à votre chambre.

Il fit signe au surveillant qui ouvrit la porte, attendant que Xutik se décide à se lever. Celui-ci s'essuya rapidement les joues. Il se dirigea vers la sortie, sans un mot pour le directeur, ramassa ses sacs laissés dans le couloir et suivit son guide.

Ce fut sous les toits, dans les anciennes chambres des héritiers d'argent qu'on le mena. Lorsque le surveillant ouvrit la porte de la pièce, il trouva un petit espace qui sentait le propre. Une petite commode, un lit simple, une table, une chaise et rien de plus.

-Vous avez le chauffage et de la lumière. Pour la salle de bain, celle au bout du couloir a été réaménagé à votre intention.

Xutik fixa la petite fenêtre toute ronde en face de la porte, la seule de sa chambre :

-Depuis combien de temps vous le savez ?

-Pardon ?

L'adolescent resta à regarder les rayons du soleil qui traversaient la vitre :

-Depuis combien de temps vous savez que mon clan a disparu ? Vous n'avez pas pu tout préparer ce matin.

Le surveillant prit un temps avant de dire :

-Je vous apporterai vos repas chaque jour, à heure fixe. Cela vous évitera de vous rendre au réfectoire. Pour votre sécurité.

Xutik ne bougea pas en entendant la porte se refermer. Il lui fallut quelques minutes avant qu'il ne commence à s'activer. L'adolescent s'arracha à sa contemplation pour ranger ses affaires. Il ouvrit un tiroir et de nouvelles larmes apparurent. Quelques secondes et ça passa. Le jeune homme renifla en passant sa manche sur ses joues. Il ne lui fallut qu'un coup d'œil pour se rendre compte qu'il n'aurait pas la place pour mettre toutes ses affaires. Ah, mais j'ai plus cours, donc uniformes... à la poubelle. Xutik mit ses uniformes de côté. Il se doutait que ce n'était qu'une question de temps avant que l'on vienne lui confisquer ses vestes aux broderies d'or et son blason. L'adolescent retira le petit cercle d'or contenant le serpent à deux têtes des Razaug et se rendit dans l'une des chambres servant de débarras où il dissimula le petit objet. Son clan avait été parmi les plus riches et il avait eut droit à deux exemplaires de son blason. Cela en cas de perte ou d'oubli. Les surveillants qui viendraient récupérer les marques de son ancien rang, ne penseraient pas à chercher un deuxième exemplaire. Peu importe le sort qui l'attendait, Xutik voulait garder un souvenir de ce qu'il avait été. Ce serait le seul souvenir qu'il aurait de ses parents. De retour dans sa chambre, il s'allongea et sombra dans le sommeil.

Une semaine passa sans qu'on ne lui donne de nouvelle. Xutik devinait que Gec-Nüj devait prendre un malin plaisir à retarder sa décision. L'adolescent s'en moquait. Ce qui le préoccupait le plus était sa culpabilité. Il culpabilisait d'avoir faim, d'avoir chaud et sommeil. Il n'avait fait qu'un cauchemar depuis qu'on lui avait appris le sort de son clan. Xutik s'était imaginé qu'il perdrait l'appétit et qu'il ne dormirait plus, qu'il serait inconsolable. Cependant, ce n'était pas le cas. Il pleurait bien, une minute tout au plus, brusquement, sans qu'il ne pense à rien de spécial, puis ça lui passait. Mis à part ce cauchemar dans lequel des ténèbres l'engloutissaient, l'adolescent dormait sans problème. Cela en était à un point où il se demandait s'il était normal.

Le surveillant toqua à sa porte pour lui signifier que le plateau petit-déjeuner était arrivé. Une semaine que Xutik n'était pas sorti de sa chambre. Il avait pris l'habitude de fixer la petite fenêtre, mais le soleil ne lui apportait aucun soulagement. C'est un mensonge, c'est le néant de l'autre côté. Plusieurs fois, il s'était surpris prêt à écrire une lettre à ses parents, avant de se rappeler qu'il n'y avait plus personne. Le jeune homme passait alors un moment à se répéter mentalement qu'ils étaient morts, sans jamais oser prononcer les mots à haute voix. De cette façon, il espérait qu'il ne l'oublierait plus.

Il se leva pour aller ramasser le plateau devant la porte. Xutik laissa son regard se perdre sur le couloir obscur. Il n'y a rien dehors. Personne ne viendra me chercher à la sortie. Ils sont morts. L'image d'un monde de néant au-delà des murs de l'école s'imposa à son esprit. Une autre chose qui lui arrivait souvent. Mais ce matin-là, le jeune homme avisa la fenêtre au bout du couloir. Il s'en approcha en songeant qu'il n'y avait personne dehors pour lire ses lettres, personne pour le réconforter, pour le conseiller, personne vers qui se tourner...

Xutik dût forcer un peu pour ouvrir la vieille fenêtre. Il jeta un regard vers le bas avant de passer une jambe par-dessus le bord.

-Qu'est-ce que tu fais ?

L'adolescent se tourna vers le couloir sans ressentir la moindre émotion en découvrant Gzadien. Il demanda seulement :

-Et toi ?

L'héritier d'argent s'assit contre le mur, les coudes sur les genoux :

-J'erre.

Xutik s'adossa contre le côté de la fenêtre, laissant sa jambe se balancer dans le vide. Après cinq minutes plongés dans leur pensées, Gzadien reprit la parole :

-C'est là qu'ils t'ont reclu alors ?

-Il semblerait.

Gzadien garda les yeux sur le mur face à lui :

-Je peux te poser une question ?

Xutik fixait le parc ensoleillé :

-Vas-y.

-Pourquoi t'es encore là ?

L'ancien héritier d'or eut un rire sans joie :

-Gec-Nüj prend son temps. Je crois qu'il s'imagine qu'il me torture.

-Ce n'est pas le cas ?

Xutik sentit son cœur doubler de vitesse tandis qu'il s'apprêtait à prononcer les mots. Ils sont morts, ils sont morts...

-Mes parents sont morts.

Gzadien ne dit rien et Xutik lui en fut reconnaissant. C'était la première fois qu'il le disait à haute voix et cela avait apporté une vague d'angoisse à laquelle il ne s'attendait pas. Des larmes coulèrent de ses yeux, quelques secondes et cela passa.

-Et toi ? Pourquoi tu erres ici ?

-Elf me manque.

Xutik jeta un regard dans le couloir poussiéreux avant de demander d'un ton incrédule :

-Et ça passe quand t'es là ?

Gzadien sourit faiblement à sa question :

-On échangeait des messages, ici. On a fait une partie de cache-cache aussi. Il y avait plein de gens de votre classe. C'était en début d'année... ça fait longtemps, déjà.

Une partie de cache-cache ? C'est pas moi qu'on aurait invité.

-Pourquoi tu ne vas pas lui parler s'il te manque ?

Gzadien secoua doucement la tête :

-Non. Il y a quelques problèmes auxquels je n'arrive pas à trouver de solution. Je dois les régler avant.

-Pourquoi ? C'est quoi ?

L'héritier d'argent garda le silence. Cela n'arrangeait pas Xutik qui aurait été heureux d'avoir une raison de se détourner du néant qui occupait son esprit.

-Tu n'as jamais eu de soupçons sur Gec-Nüj ?

Ce fut au tour de Xutik de rester silencieux, alors Gzadien vint à une autre question :

-Pourquoi tu ne profites pas d'être encore ici pour agir ?

-Agir ? Comment ?

Gzadien n'avait pas quitté le mur des yeux :

-Faire en sorte d'être hors d'atteinte de Gec-Nüj.

Xutik plissa les yeux :

-Tu veux être hors d'atteinte de quelqu'un toi ?

L'héritier d'argent croisa son regard pour la première fois depuis le début de la discussion :

-Tu ne crois pas que c'est une bonne idée ?

Xutik soutint son regard argenté en répondant :

-Je ne vois pas comment faire.

Gzadien soupira :

-Moi non plus.

Au bout de quelques secondes, l'héritier d'argent proposa :

-Tu pourrais chercher des alliés.

Cette fois, le rire de Xutik fut glacial :

-Elférad ne t'a pas raconté ? Depuis le début d'année, on ne peut pas dire que je me sois fait beaucoup d'ami.

Gzadien ne jugea pas cela comme un obstacle :

-Tu devrais essayer. Tu pourrais avoir des surprises. Ton clan n'était pas rien. Il était assez important. Il y a forcément un allié qui est encore fidèle à ton clan.

-Tu veux parler d'alliés au clan ? Il n'y en a pas. On n'en a jamais eu besoin. T'en as toi ?

Ce fut au tour de Gzadien de rire froidement. Xutik se souvint alors de la situation de sa famille :

-Désolé. J'avais oublié. Comment ça se fait que tu es dans cette école ?

Un haussement d'épaule et Gzadien dit :

-Moi, j'ai aucune chance de trouver des alliés. Ma famille est trop connue et pas de la bonne manière. Mais toi, je suis sûr que tu peux trouver quelque chose.

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