Chapitre 1

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Torrie

Phoenix, Arizona 2 juillet

         Il n'est que huit d'heure du matin et la chaleur est déjà étouffante. L'application météo clignote en rouge sur mon téléphone, plus de 45°C prévus aujourd'hui. En Californie j'avais l'habitude de la chaleur, mais ici, c'est pire. C'est sec et poussiéreux. L'air te râpe la gorge comme du papier de verre, te vide de ton énergie avant même que tu aies bougé. Et comme pour m'achever, la foutue clim de la Toyota Corolla que je conduis fait encore des caprices. Je me retrouve obligée de conduire les vitres grandes ouvertes pour ne pas mourir de chaud. Mes cheveux, bien qu'attachés en queue de cheval, ne cessent de virevolter de manière erratique dans l'habitacle de la voiture.

J'arrive enfin sur le parking du Redstone Fight Club, celui qui se trouve sous le complexe sportif. Je me gare près de la porte d'entrée. Au moins, ce soir, l'habitacle ne ressemblera pas à une fournaise quand je remonterai en voiture. La musique reprend toute sa place dans l'habitacle. "Till I Collapse" explose dans les enceintes usées. Les basses cognent fort, la voix râpeuse d'Em me rentre dedans comme un shot d'adrénaline. Je laisse le son m'envahir une seconde de plus, les yeux fermés, le volant encore brûlant sous mes paumes. Je tente de respirer calmement pour réduire le stress qui me tords l'estomac. Je me sens idiote de me laisser envahir par l'angoisse alors que c'est moi qui ai tout fait pour obtenir ce travail. De toute façon je n'ai pas le luxe du choix. Les quelques dollars qu'il me reste disparaissent à vue d'œil. Si je ne veux pas dormir dans cette foutue voiture, je vais devoir assurer.

Je baisse le volume à contrecœur et coupe la musique. Le silence retombe, lourd, écrasé par la chaleur qui s'infiltre déjà. En sortant la vague de fournaise me frappe en pleine poitrine. L'odeur de bitume fondu et de poussière chaude monte immédiatement. Ma robe légère en coton blanc colle déjà à ma peau moite et je ne suis même pas encore rentrée à l'intérieur. C'est la plus légère que j'ai, mais également la plus courte, j'ai dû mettre un short en dessous pour qu'on ne voie pas le bas de mes fesses à chaque fois que je dois lever le bras ou me pencher sur le bureau. Je m'attends déjà à une chaleur étouffante à et une odeur âcre de transpiration à l'intérieur du club, j'espère que mon bureau aura au moins un ventilateur.

Je traverse le parking d'un pas vif, sentant la chaleur irradier à travers les semelles fines de mes baskets. La sueur perle sur ma nuque, glisse le long de mon dos. J'ajuste mes bracelets au poignet gauche, m'assurant une dernière fois que le tatouage reste invisible. Je m'approche des portes vitrées de l'accès latéral, celle qui mène directement à l'étage des Reds, et remarque sur la droite le boîtier équipé d'un clavier électronique. Un petit voyant rouge clignote.

Je reprends mon téléphone, fais défiler rapidement les messages jusqu'à retrouver celui de Kenneth Brooks. Il me l'a envoyé hier. « 4829# c'est le code de la porte, il ne change jamais. »

Je fixe le texto une seconde, un rictus au coin des lèvres. Super sécurisé, les gars. Vraiment. Mais venant de types qui passent leur vie à cogner des sacs de frappe, je ne m'attendais pas à un système biométrique non plus. Après m'êtes fait engager, j'ai quand même fait des recherches sur le club, je penser au départ que c'était simplement un club de quartier.

Chose à laquelle j'aurais peut-être dû penser avant d'aller à leur table pour faire un entretien d'embauche improvisé. En même temps, ils semblaient soulagés d'enfin trouver quelqu'un. Kenneth avait haussé un sourcil, mais Joshua avait tout de suite souri, comme si j'étais la réponse à un problème qui les emmerdait depuis des semaines. Sur Internet, il y a des dizaines d'articles sur le club. Ces dernières années, il s'est imposé comme l'un des pôles majeurs du MMA dans le sud-ouest, avec un taux de victoire impressionnant sur les compétitions régionales et nationales.

Mais la plupart des articles parlent surtout de Blake Park. C'est l'un des codétenteurs des lieux et l'un des combattants les plus redoutés de sa catégorie. Les journalistes parlent de lui comme d'une machine, d'un athlète d'une discipline implacable.

Vingt-sept combats.
Vingt-quatre gagnés.
Deux nuls.

Il a eu une seule défaite, sur une décision controversée. Les forums en parlent encore, des années après, comme d'une injustice qui l'a rendu encore plus impitoyable. Mais je me suis surtout arrêté sur les photos de lui. Il y avait des dizaines, certaine pris par des journaliste et d'autre par des fans la plupart de femme complétement folle de lui. Et je les comprends. Il est vraiment beau. Un corps d'athlète, des muscles secs et ciselés comme taillés dans la pierre, une peau dénué de tout tatouage, à l'exception de trois lignes gravées sur ses flancs dans une dialecte asiatique ; un visage de séducteur, une mâchoire carrée, une barbe de trois jours et ce regard noir... difficile d'y rester indifférente. Mais d'après ce que j'ai lu, le personnage serait nettement moins séduisant. Sale caractère, ego surdimensionné, réputé pour être un connard imbu de lui-même.

Un long soupir m'échappe tandis que je tape le code. Le voyant vire au vert, et la porte s'ouvre dans un léger déclic. À peine je fais un pas dans l'entrée que l'air conditionné me heurte comme une gifle glacée. Le choc est tel que ma peau se met à frissonner, un frisson qui part des épaules et descend jusqu'au creux de mes reins. La sueur qui perlait sur ma nuque se transforme en gouttes froides qui collent le tissu de ma robe à ma peau.

L'entrée de l'établissement est assez sommaire, un couloir étroit, murs gris béton, éclairage cru au néon. Face à moi, rien d'autre que le logo du club accroché au mur. Un crâne rouge incandescent, sculpté comme une pierre fracturée. Des fissures le parcourent, profondes, irrégulières, comme si quelqu'un avait frappé dessus avec une violence contenue. Les yeux sont d'un orange brûlant, presque incandescent, deux braises qui te fixent sans ciller. Le crâne est enfermé dans une cage octogonale, évoquant un ring enfermé. Je reste une seconde immobile, le regard rivé sur le logo alors que les coups sourds et les voix d'hommes résonnent depuis l'étage supérieur, comme un orage qui gronde au-dessus de ma tête.

Les coups sourds et les voix rauques d'hommes résonnent depuis l'étage supérieur, comme un orage qui gronde au-dessus de ma tête. J'inspire profondément, ajuste mon sac sur mon épaule pour me donner une contenance, puis je pose le pied sur la première marche. Je monte l'escalier jusqu'à arriver dans une vaste salle.

L'espace est immense et assez intimidant. La pièce est haute de plafond, baignée de la lumière naturelle qui traverse les immenses baies vitrées. L'air est saturé d'une odeur mêlée de sueur, de menthe et de cuir chauffé.

Les murs sont en béton brut, peints en gris foncé. Le sol est couvert de tapis noirs épais, anti-dérapants et usés, certains hommes sont entrain de pratiquer des prises au sol. Plus loin, face à un mur couvert d'immenses miroirs, un homme enchaîne des développés couchés sur un banc de musculation. Au-dessus de lui, un autre reste concentré, mains sous la barre, prêt à intervenir au moindre signe de faiblesse. Plusieurs racks de poids et bancs de cuir séparent la zone d'haltères de celle des sacs de frappe suspendus à de lourdes chaînes métalliques. 

En avançant, je sens un regard s'accrocher à moi. Je tourne la tête et vois un homme costaud tenant, appuyé contre le mur, me dévisage avec insistance. Vue comment son nez est de travers, je suppose qu'il a été casser plus d'une fois.  Ses bras sont couverts de tatouages sombres et trop épais pour que je puisse distinguer quoi que ce soit d'où. Le seule que j'arrive a peut près a distinguer le nom "FURY" tatoué sur ses phalanges. Il fait un signe du menton à un autre, occupé à boire à grandes gorgées dans une bouteille d'eau. Il se tourne vers moi en fronçant les sourcils, et dés qu'il me vois un large sourire, se dessine vers lèvres. Sa calvitie naissante est déjà bien avancée, ses cheveux ras laissant voir un crâne luisant de sueur.  Ses yeux me balaient sans gêne de haut en bas. Je détourne les yeux et les pose sur le ring, installé au centre de la salle.

Mes yeux se posent immédiatement sur le ring central. Deux hommes s'y affrontent, rapides, précis, dans un ballet de coups et d'esquives. Et je le reconnais tout de suite l'un deux, Blake. Il bouge avec une fluidité presque effrayante, chaque geste calculé, puissant. Il domine clairement l'échange, son adversaire recule sous une série de coup avant de tenter une contre-attaque désespérée que Blake bloque sans effort.

Je ne peux m'empêcher de suivre les gouttes de sueur sur son torse nu, glisser sur des abdos, couler le long de ses côtés, sur son tatouage. Je dois avouer que le voir en vrai est encore plus intimidant que sur les photos.

— Mains hautes, bordel ! Avance le pied gauche ! Hurle Joshua a côté du ring.

Il est penché en avant, presque collé aux cordes, le corps tendu comme s'il allait sauter dedans pour montrer lui-même. Chacun de ses ordres accompagnés de grands gestes secs. Il n'a plus rien du type détendu et chaleureux du café, avec son sourire facile et ses blagues légères.

Ici, il est différent. Bien plus impressionnant.

Contrairement à Kenneth, sa peau est mate. Il la une barbe épaisse et noire qui encadre sa mâchoire carrée. Un tatouage géométrique avec des lignes nettes et stylisés court sur le côté de son crâne rasé, visible seulement quand il tourne la tête.

— Combine, combine ! crie-t-il de nouveau. Mais qu'est-ce que tu me fais, Liam ! Bouge-toi, putain ! Là tu te laisse complétement dominer par Blake. Il te balade comme il veut.

Celui qui affronte Blake, est clairement à la peine. À bout de souffle, il halète bruyamment, les épaules voûtées, les gardes qui retombent trop bas entre chaque échange. La sueur coule en filets sur son visage rougi, dégoulinant jusqu'à son menton. Malgré sa fatigue indégnable, il a encore de l'énergie pour râler. Entre deux respirations sifflantes, il lance d'une voix rauque teintée d'un accent irlandais qui ressort sous la pression.

— Ouais, ouais, coach ! Facile à dire depuis l'extérieur...

Liam n'a même pas le temps de finir sa phrase.

En un éclair, Blake plonge en avant, attrape Liam par la taille, le soulève comme s'il ne pesait rien et le projette violemment au sol. Le tapis résonne sous l'impact lourd de son corps qui s'écrase sur le dos, l'air chassé de ses poumons résonne dans un grognement sourd.

Avant qu'il ne comprenne ce qui lui arrive, Blake est déjà sur lui, genou au torse, bras enroulé autour du cou en une prise implacable. Liam tape frénétiquement le tapis de la paume.

Joshua pousse un grognement approbateur, presque un rire.

Blake relâche aussitôt la prise, se redresse avec souplesse et tend une main à Liam pour l'aider à se relever. Ce dernier l'attrape en grognant, encore sonné, mais avec un sourire forcé.

— Espèce de salaud... T'as pas pu attendre deux secondes, hein ? marmonne-t-il en se frottant le cou, la marque rouge déjà visible.

Blake, hausse légèrement les épaules. Pour la première fois depuis que je suis là, j'entends sa voix. Elle est basse, grave, un peu rauque d'effort, mais posée ;

— C'était trop tentant.

Un léger sourire effleure ses lèvres, fugace, presque imperceptible. Il tend son poing fermé vers Liam, qui toujours en train de se masser le cou avec une grimace exagérée, relève la tête, ricane et entrechoque son poing contre celui de Blake sans hésiter.

— Tu vois, Liam ? lance Joshua. Quand tu parles trop, tu donnes des ouvertures. La prochaine fois, ferme-la et bouge.

Le combattant n'a même pas le temps de répliquer que Joshua décroche déjà son téléphone. Liam descend du ring en grognant, attrape une bouteille d'eau et, en passant près de moi, ralentit imperceptiblement. Je me rends compte que je suis resté figée au milieu de l'allée centrale. C'est seulement maintenant que je me remarque que quasiment tous les regards des hommes en train de s'entrainer sont tournés vers moi. 

Je ne peux pas m'empêcher de jeter un regard vers Blake, qui à son tour descend du ring, le torse luisant de sueur et la mâchoire encore contractée par l'effort. Il s'essuie la sueur de son front avec son avant-bras. Ses yeux me détaillent avec froideur avant de remonter jusqu'à mon visage. Ses yeux accrochent les miens l'espace d'une seconde, assez pour faire naître un frisson le long de ma nuque. Tout en s'avançant dans ma direction, il me balance d'une voix tranchante ;

— Je peux savoir qui a laissé rentrer une putain de groupie !

— Non en fait on m'a...

Il s'approches, me dominant de toute sa hauteur.

— Alors t'es quoi, bordel ? coupe-t-il aussitôt. Une touriste ? Une curieuse qui s'est perdue ici pour mater des mecs transpirer ?

Je serre les dents, la colère me remontant d'un coup.

— Tu te prends pour qui pour me parler comme ça ?

Les mots sortent de ma bouche plus vite que je ne les pense, la voix plus aiguë que je ne l'aurais voulu, tremblante de colère et d'humiliation. Je sens tous les regards se braquer encore plus fort sur moi, mais je tiens bon, les yeux rivés sur Blake.

Il reste immobile un instant, surpris peut-être par le fait que j'aie répondu si directement. Son regard froid ne cille pas, mais je vois ses mâchoires se contracter légèrement. Il s'arrête à deux mètres de moi. Il me domine largement de sa hauteur, mais je refuse de baisser les yeux.

— Pour quelqu'un qui n'a rien à faire ici, répond-il froidement en se penchant vers moi. 

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