Chapitre 4
Je pose à peine le pied en haut de l'escalier qu'un brouhaha monstrueux m'agresse les tympans. Le vacarme est assourdissant, bien pire qu'hier et je comprends pourquoi. La salle est presque pleine. Comparée à la veille, c'est une autre ambiance.
Devant les immenses miroirs qui courent sur tout un mur, plusieurs mecs se prennent en selfie comme s'ils étaient sur un podium. Ils fléchissent le bras, montrent leurs abdos contractés avec des sourires ultra-bright. L'un d'eux fait même la pose « double biceps » pendant que son pote le filme en rigolant. Un peu plus loin, deux types se chamaillent à moitié, se bousculent en riant. D'autres cognent comme des brutes sur les sacs lourds, faisant grincer les chaines. Des encouragements rauques fusent de partout : « Allez, ne lâche pas ! », « Tape plus fort, putain ! », suivis de vannes que je capte à moitié dans ce chaos sonore.
L'air est déjà saturé de sueur et déo bon marché. Ça sent la testostérone à plein nez, pire qu'hier. Je reste figer une demi-seconde en haut des marches, le temps que mes yeux s'habituent à ce cirque. Hier, c'était presque calme, presque pro. Aujourd'hui, on dirait une cour de récréation pour adultes dopés aux protéines.
Je me demande si c'est pour cela que Blake est dehors. Vu son caractère, cela ne m'étonnerait pas. Cependant, je ne vois pas les autres non plus, hormis Noah, qui en pleine discussion avec Bruno. Ils rient à gorge déployée, Noah gesticule comme s'il racontait la blague du siècle.
Dès que je commence à traverser pour rejoindre ma mezzanine, les têtes pivotent. Je sens les regards qui s'attardent sur moi. Je les ignore et avance sans leur accorder la moindre attention quand un grand blond se plante devant moi. Il m'adresse un sourire éclatant, comme s'il posait pour une publicité de salle de sport.
— Salut toi ! C'est la première fois que je te vois ici. Si jamais tu veux un coach particulier, n'hésite pas.
— Non merci.
Je tente de le contourner, mais il se décale aussitôt, plantant son corps devant moi comme un véritable barrage humain. Il ricane, ce qui a le don de m'agacer encore davantage. Du coin de l'œil, j'aperçois Noah et Bruno nous observe désormais.
— Tout doux, ma jolie, je ne voulais pas te faire peur, juste te protéger, tu sais avec le cul que tu as, tu risques de t'attirer pas mal de soucis.
Je cligne des yeux une fois. Deux fois. Puis je penche lentement la tête sur le côté, sourire minuscule qui n'atteint pas mes yeux.
— Visiblement, t'as pas compris le concept de « non » la première fois, donc je vais te le redire lentement : Non mer- ci.
Il ouvre la bouche pour répliquer, je lève une main pour le couper net, sourire froid aux lèvres.
— Et pour info, mon cul, comme tu dis si élégamment, sait très bien se défendre tout seul. Il n'a pas besoin d'un garde du corps autoproclamé qui confond « tenir compagnie » et « bloquer le passage comme un gros lourd ».
Je fais un pas en avant, juste assez pour qu'il sente que je ne recule pas. Mon regard descend sur lui une seconde, dédaigneux.
— Maintenant, si t'as fini ton petit numéro de mâle alpha discount, dégage de mon chemin. J'ai des trucs plus intéressants à faire que jouer les figurantes dans ton film de série Z.
Il hésite une fraction de seconde. Je profite de l'ouverture, je le contourne d'un mouvement fluide. Je reprends ma route sans me retourner, mais je sens encore son regard dans mon dos, surement vexé. Avec un peu de chance, ça coupera l'envie à un ou deux autres de m'approcher aujourd'hui. Je traverse la salle d'un pas décidé, sac de courses en main, faisant abstraction des rires moqueurs qui fusent ici et là. Certains sont discrets, d'autres carrément assumés, comme si mon petit face-à-face de tout à l'heure était déjà devenu la blague du jour. J'ai l'impression de me retrouver face à une bande de gamins de trente, quarante pige qui n'ont jamais grandi au-delà du stade « regarde-moi, regarde ce que j'ai dans le pantalon ».
L'idée que je vais devoir gérer ça pendant des semaines, voire mes mois, me déprime déjà. Je pensais que les Sangre del Desierto étaient particulièrement machos, mais le monde du MMA, c'est un autre niveau. C'est comme si quelqu'un avait pris toute la testostérone accumulée dans une salle de muscu depuis vingt ans, l'avait mise dans un mixeur avec des ego surdimensionnés, et avait servi le résultat dans une arène où tout le monde pense qu'il est le roi du ring, même quand il est juste en train de faire ses étirements.
Je pousse la porte de la salle de pause et aussitôt l'odeur du café froid m'imprègne les narines. La pièce est presque vide, comme d'habitude. Le frigo ronronne en fond sonore, la table bancale supporte un micro-ondes taché de projections de sauce tomate. Le canapé, quand a lieu, semble avoir vu des jours. Aux murs, il a quelques affiches promotionnelles de combats des gars. Je fais un nœud rapide avec les anses de mon sac de course et le glisse dans le frigo. Je referme la porte d'un coup de hanche. Le frigo grogne une seconde, puis reprend son ronron habituel.
Je reste là une seconde, immobile, les mains posées sur le métal froid. Le silence relatif de cette pièce minuscule me fait du bien.
Je souffle lentement par le nez. Avec un peu de chance, la petite scène de tout à l'heure aura fait le tour de la salle en version exagérée d'ici la fin de la journée. Et avec encore plus de chance, ça dissuadera les prochains candidats au titre de « mec le plus lourd de la semaine ».
Je m'appuie une seconde contre le frigo et ferme les yeux.
Allez, Torria. T'as survécu à pire que des blagues de vestiaire. Maintenant, retourne dans ton bureau, et fais comme si tout ce cirque n'existait pas. Je fouille dans mon sac pour mettre la main sur mes écouteurs. Je fouille dans mon sac à la recherche de mes écouteurs. Mes doigts glissent sur la bouteille d'eau, s'emmêlent dans le chargeur, accrochent mes clés qui tintent, puis rencontrent le froid familier du taser. Pour l'instant, je n'ai pas eu besoin de m'en servir, espérant que cela dure.
Puis mes doigts effleurent la crosse du Glock. Il est glissé dans la doublure renforcée que j'ai cousue moi-même il y a cinq ans. C'était Marco qui me l'avait offert un soir où il était rentré tard les vêtements tachés de sang. Il n'avait rien dit sur ce qui s'était passé. Il était juste allé jusqu'à la table de la cuisine, avait sorti le Glock de sous sa veste et l'avait posé là, entre nous deux. Il m'avait fait promettre de toujours l'avoir sur moi. Il avait peur que je me fasse descendre. Que quelqu'un vienne me chercher pour l'atteindre, lui. Que je paie le prix de ses choix, de ses guerres, de son nom. Jamais je n'aurais imaginé que ce serait lui qui tomberait. Abattu dans un règlement de comptes. Je serre les dents si fort que j'entends presque le grincement dans ma mâchoire. Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Stop ! Je dois arrêter de repenser à ça. Désormais tout ça est derrière moi. Je récupère enfin mes écouteurs et ferme la fermeture éclair du sac d'un coup sec, presque violent.
Je glisse les embouts dans mes oreilles et lance ma playlist rock habituelle. Le premier riff de guitare claque comme un coup de poing, suivi de la batterie qui martèle sans pitié. J'augmente le volume presque au maximum, jusqu'à ce que les basses vibrent dans ma cage thoracique, jusqu'à ce que le monde extérieur se réduise à un bourdonnement lointain et étouffé.
Mes pensées se taisent. Ou du moins, elles essaient.
Je pousse la porte et traverse la mezzanine. Les regards glissent encore sur moi, les sourires s'allument par intermittence, mais ils n'atteignent pas vraiment. Ils rebondissent sur le mur de rock que j'ai érigé autour de moi. Le mec de tout à l'heure est reparti cogner sur un sac.
Je capte du coin de l'œil Noah, qui me fait un petit signe de tête, genre « ça va ? ». Je lui réponds d'un rapide geste de la main et rentre dans mon bureau. Je me plonge dans les dossiers. Les basses m'aident à me couper du bruit de la salle, des coups contre les sacs, des ordres qui fusent. Ça me permet de bosser vraiment.
La journée est déjà bien avancée quand je prends enfin une seconde pour respirer. Je laisse ma tête basculer contre le dossier du fauteuil et ferme les yeux. Une migraine lancinante me vrille les tempes. Je n'avais plus touché à ce genre de travail administratif depuis la fin de mes études. Replonger dedans après six ans s'avère bien plus ardu que je ne l'avais imaginé. J'ai réussi à faire diminuer de moitié la pile de dossiers, mais les Post-its jaunes continuent de coloniser le bord du bureau comme des champignons après la pluie. J'ai classé les factures par ordre d'urgence, remis un semblant d'ordre dans le planning des sparrings privés. Je suis assez contente de moi en deux jours j'ai réussi à remettre un peu d'ordre.
Au moins, on m'a laissé tranquille le reste de la journée. La plupart des adhérents du club sont partis en fin de matinée. Comme dans les salles de sport classiques, j'imagine, la majorité est surtout là pour se montrer, afficher ses performances et les accompagner de photos destinées aux réseaux sociaux.
Ça fait quand même cher payer pour se la péter et mettre ses muscles en vitrine. Je retire mes écouteurs et récupère la pile de factures déjà payées que j'ai classées par ordre chronologique. En sortant du bureau je jette un coup d'œil à la salle.
Je jette un coup d'œil en bas et aperçois Liam et Noah en plein combat, pendant que Bruno tente de les coacher en haussant la voix. Un peu plus loin, Blake se tient au milieu de la zone cardio. Il saute à la corde. Ses pieds rebondissent à une vitesse folle, la corde siffle comme un fouet autour de lui. Il enchaine les variations sans effort apparent : simples, doubles, croisés. La sueur perle sur son front, glisse sur ses tempes, mais il ne ralentit pas. Ce mec ressemble plus à une machine qu'à un être humain.
Un sifflement aigu perce le brouhaha de la salle.
Je baisse les yeux et constate que ça vient de Travis et Dennis. Travis affiche ce sourire gras de frat boy persuadé d'être irrésistible, tandis que Dennis ricane en coin, les yeux rivés sur mes jambes. Je me demande sérieusement si je vais finir par devoir en frapper un pour qu'ils comprennent enfin qu'un non n'est pas une invitation à insister.
Je ne leur accorde pas un regard de plus et tourne les talons. Dans mon dos, je sens encore leurs regards peser tandis que je gagne l'escalier menant à l'étage. Je pousse la porte de la petite pièce des archives, un cagibi étroit rempli d'étagères métalliques et de boîtes poussiéreuses. La température est plus élevée que le reste du bâtiment. La clim ne doit pas fonctionner ici. J'allume la lumière jaunâtre du plafonnier, et monte sur le vieux tabouret branlant pour ranger les dossiers déjà payés tout en haut.
Mon débardeur remonte légèrement sur mon ventre quand je me hisse sur la pointe des pieds. La sueur perle dans le creux de mes reins. Je sens chaque goutte descendre lentement le long de ma colonne. Soudain, j'entends la porte s'ouvrir derrière.
Je tourne la tête un peu trop rapidement. Le tabouret vacille légèrement sous mon poids. Je me rattrape comme je peux à l'étage.
— Besoin d'un coup de main, princesse ?
Sa voix traîne, grave, saturée de cette arrogance faussement amusée qui me hérisse instantanément. Il est adossé au chambranle, bras croisés, cheveux en bataille, sourire en coin.
Son regard descend sur mes jambes. Tout de suite, le short en jean que j'ai enfilé ce matin me paraît beaucoup trop court.
— Qu'est-ce que tu veux, Elias ?
Il hausse une épaule, fait un pas paresseux à l'intérieur et referme la porte d'un coup de talon, sans me quitter des yeux.
— Juste vérifié si t'avais pas besoin d'aide pour porter ces trucs lourds.
Son regard glisse sur moi, sur les dossiers, puis revient sur mon visage, plus appuyé.
— Ou pour autre chose.
Je sens mes mâchoires se crisper. Je pose le dossier sur l'étagère d'un geste sec, descends du tabouret.
— Putain, vous êtes sérieux ? Un par un, vous venez me voir avec le même plan drague de merde ? Vous n'avez pas autre chose à foutre de vos journées ?
Il rit doucement, avance encore d'un demi-pas. L'odeur de sa sueur et de son gel douche envahit la pièce minuscule. Il passe une main dans ses cheveux en bataille.
— Wow... attend. T'as cru que j'étais comme ces minables qui te sortent la même phrase à deux balles depuis ce matin ?
Il fait un geste dédaigneux vers la porte fermée, comme pour désigner toute la salle d'un seul coup
— Ne me confonds pas avec eux, princesses. Je ne suis pas du genre à faire la queue pour un « salut toi » recyclé.
Il avance encore un demi-pas, assez près pour que l'air devienne épais.
— Moi, je ne viens pas te proposer un coaching bidon ou te draguer à la va-vite.
— Ah non, répliqué-je en croisant les bras.
Son sourire insolent s'élargit.
— Moi, je te propose de te faire prendre ton pied.
Je croise les bras plus fort, les ongles s'enfonçant légèrement dans mes biceps pour me retenir de faire un geste trop impulsif.
— Donc, en gros, t'es pas là pour le petit plan drague recyclé... t'es directement venu pour la version premium : me « faire prendre mon pied ».
Je penche légèrement la tête, le détaillant de haut en bas comme on jauge un produit douteux en rayon.
— C'est ça, le grand discours ? T'as mis quoi... dix secondes pour passer de « je ne suis pas comme les autres » à « laisse-moi te baiser dans un cagibi à quarante degrés » ?
Son sourire vacille à peine.
Je penche légèrement la tête, le regardant de haut en bas comme si j'évaluais une marchandise douteuse.
— Permets-moi d'anticiper la suite : « t'as jamais essayé avec un vrai mec de la salle », « je te ferai oublier tous ces minables », « t'as juste besoin de te détendre un peu »... J'ai déjà entendu cette mélodie maintes fois, dans toutes ses versions possibles.
Il laisse échapper un léger rire, plus soufflé que franc. Il passe une main sur sa mâchoire, comme s'il cherchait à reprendre contenance, puis relève les yeux vers moi.
Il laisse échapper un rire bas, plus sincère cette fois, comme si ma pique l'avait vraiment accroché. Il passe une main sur sa mâchoire, frotte pensivement la barbe naissante, puis relève les yeux vers moi avec un éclat dans le regard, comme s'il venait de trouver un puzzle intéressant.
— Putain, j'adore les femmes avec du répondant, c'est comme un bon sparring. Ça te réveille, ça te fait transpirer, et au final, t'en ressors meilleur.
— Tant mieux pour toi, mais tu vois là je travaille, tu devrais peut-être essayer.
Il penche la tête, avant d'éclater de rire.
— T'es célibataire ?
— Tu poses beaucoup trop de questions pour quelqu'un qui est censé être déjà parti.
— On pourrait passer une soirée ensemble, tu sais. Juste toi et moi. J'te promets que je suis beaucoup plus fun hors du ring.
Je lève un sourcil.
— Je ne doute pas.
— Détends-toi un peu, princesse... J'mords pas.
Il baisse la voix et se penche vers moi.
— Sauf si tu me supplies.
Mon agacement monte encore d'un cran, au point que l'idée de tout à l'heure me traverse de nouveau l'esprit. En frapper un pour qu'ils comprennent enfin. Je pourrais commencer par Elias.
— Dernier avertissement. Dégage ou je hurle. Et crois-moi, je hurle très fort.
Il s'écarte et lève les deux mains en signe de reddition moqueuse, mais ses yeux brillent toujours.
— OK, OK. Pas la peine de sortir les griffes.
Il recule d'un pas, ouvre la porte, s'arrête sur le seuil et me jette un dernier regard par-dessus l'épaule.
— Tu sais où me trouver quand t'auras envie de t'amuser
La porte se referme doucement. Je reste immobile deux secondes, le cœur battant trop fort, avant de souffler ;
— Connard.
Je me ressaisis, inspire un grand coup et pousse la porte un peu plus fort que nécessaire. Je descends les marches métalliques, mes baskets claquent un peu trop fort sur les marches.
Elias est appuyé contre le mur, parfaitement détendu. Il parle avec Blake, qui se tient face à lui. Lui n'a pas du tout l'air de partager sa bonne humeur. D'où je suis je peux voir sa mâchoire serrée. Il serre sa bouteille d'eau jusqu'à faire craquer le plastique, qui se déforme et menace d'exploser entre ses doigts.
Je ne sais pas de quoi ils parlent tous les deux, mais ça n'a clairement pas l'air de l'intéresser. Comme s'il avait senti mon regard, Elias relève soudain la tête vers moi et me regarde avec amusement.
C'est plus fort que moi.
Je lève mon majeur bien haut, sans une once d'hésitation. Elias penche légèrement la tête sur le côté, ses yeux pétillent d'amusement pur. Ce n'est pas tout à fait la réaction que je cherchais. Je baisse la main, exaspérée, et m'apprête à retourner dans mon bureau quand, malgré moi, mon regard glisse vers Blake. L'espace d'une fraction de seconde, je crois distinguer un sourire en coin, mais il disparait aussi rapidement qu'il est apparu. Il reprend aussitôt son masque impassible. Décidément, je n'arrive vraiment pas à le cerner.

Annotations