Chapitre 31 - Partie 1

6 minutes de lecture

Le bar est déjà plein quand on pousse la porte, saturé de rires, d’éclats de voix et d’odeurs entremêlées de bière et de friture. Zed passe devant moi d’un pas sûr, comme s’il rentrait chez lui, et je le suis en serrant contre moi mon sac gonflé de nos serviettes et maillots. Je me sens un peu décalée avec mon attirail, mais le livre que j’y ai ajouté me rassure : j’ai de quoi me réfugier, de quoi m’occuper si la soirée s’éternise.

Jona nous accueille avec son enthousiasme habituel, Zed lui glisse quelques mots à l’oreille avant d’attraper des verres derrière le comptoir, et je m’installe juste en face. Le bois est collant sous mes avant-bras, mais l’endroit vibre d’une énergie presque joyeuse. Je sors mon livre, le pose devant moi comme un talisman. Lire ici, à portée de main de Zed, c’est une façon d’exister à la fois dans son monde et dans le mien.

  • Je te sers quelque chose ? me demande Jona. On va manger sur la plage tout à l’heure mais tu peux prendre un petit truc pour ne pas mourir de faim d’ici là.
  • Hum… Un thé glacé serait parfait. Oh ! Et s’il reste du fondant au chocolat, j’en veux bien une part.
  • Parfait ! J’envoie la commande en cuisine. Je t’enlèverai la menthe, ajoute-t-il avec un clin d'oeil.
  • Merci, je réponds, confuse qu’il connaisse mes goûts et dégoûts.
  • Pas de souci. Vu ta réaction de l’autre jour, j’ai cru comprendre que c’était pas ton truc.

Je vois tout de suite à quoi il fait référence : la décoration du gâteau au citron qu’il m’a offert lors de notre seconde entrevue.

  • Quelle réaction ? s’enquiert Zed.
  • Elle a écrasé cette pauvre plante comme si elle allait la manger, elle, rit-il.

Je rougis aussitôt, n’ayant pas réalisé qu’il m’observait et qu’il a vu ce geste rageur. Zed me sers ma boisson et ne me lâche pas des yeux.

  • C’est quoi le problème avec la menthe ?

La question me prend de court et je balbutie malgré moi un début de vérité, comme si mon cerveau savait que je pouvais lui parler.

  • Oh… Euh… Mon… Mon frère en faisait pousser dans sa chambre. Du coup…
  • Ooooh, un frère ! s’exclame Jona. J’ai peut-être une chance de faire un jour partie de ta famille, gattino !
  • Probablement pas, je marmonne. On est… en froid. Et puis, t’as pas les attributs qu’il faut.
  • Che sfiga ! D’autres frères ou sœurs avec un cœur à prendre ?

D’autres frères ou sœurs…

Les mots s’enfoncent en moi comme un millier d'échardes. Ma gorge se serre, ma poitrine se rétracte d’un coup, et mes doigts se crispent contre la couverture de mon roman. Mon ventre se noue, une acidité me remonte jusqu’au palais, mais je me force à ravaler tout ça, à l’enfouir bien profond. J’étire mes lèvres dans un sourire boudeur espérant masquer le tremblement de mes mains :

  • Non. Mais j’ai quelques cousines…
  • Aaaah ! Merci ! Prends exemple sur elle. Elle au moins, elle pense à mon petit cœur.
  • Ton coeur ? ricane Zed. T’es un baiseur en série ! Moi, je suis lucide sur tes intentions.

J’essaie de me raccrocher à la légèreté de Jona et de leur échange, mais mon cœur bat trop fort. Jona file en cuisine, laissant dans son sillage un silence un peu trop pesant. Je me détourne, attrape mon verre et plonge le nez dans les motifs du comptoir, dans une tentative désespérée de clore le sujet. Je sens le regard insistant de Zed, comme s’il essayait de lire entre les lignes. Un silence s’installe, trop long pour être neutre.

  • Du coup… ? reprend Zed.

Je relève la tête et ses yeux bruns et or me cueillent. Je réfléchis quelques secondes, cherchant une façon d’aborder les choses, de me raccrocher à la confiance qu’il m’inspire, mais quand j’ouvre la bouche, les mots ne sortent pas. Je me mords la langue et me contente d’une autre vérité.

  • Il embaumait la menthe. Je pense qu’à force de le sentir, ça m’a dégouté.

Zed ne répond pas tout de suite. Il se fige une fraction de seconde, comme s’il hésitait à dire quelque chose. Puis il hoche la tête, avec une lenteur trop marquée pour être involontaire, pensif.

Son regard glisse sur moi, un peu plus attentif que d’habitude. Pas insistant. Juste... doux. Vulnérable. Il prend ma main dans la sienne, l’effleure d’un baiser presque fantôme et souffle :

  • Heureusement que c’est pas un indispensable en cuisine… Sinon j’aurais jamais pu te mettre le grappin dessus.
  • Bien sûr que si, je rétorque. Je craquais pour toi bien avant de connaître ton talent.

Jona revient en virevoltant, un plateau à la main comme s’il s’apprêtait à monter sur scène. Il dépose devant moi un fondant au chocolat qui sent le paradis.

  • Fondant au chocolat, sans aucune trace de verdure suspecte, déclare-t-il en me faisant une révérence exagérée.

Je ris malgré moi et lève mon verre comme pour trinquer avec lui. Le sérieux qui m’écrasait tout à l’heure se fissure un peu, remplacé par la chaleur rassurante de sa complicité. Il s’éloigne de nouveau pour aller charmer une table voisine, je repousse l’assiette et ouvre mon livre. Le reste s’efface aussitôt. Les rires, la musique, les verres qui s’entrechoquent… tout s’éloigne comme une marée qui se retire. Il n’y a plus que moi, le roman, et le doux cliquetis de ma cuillère contre l’assiette quand je prends un morceau de gâteau. Je dévore les phrases comme si elles pouvaient m’ancrer, comme si elles pouvaient me sauver. Mon corps est toujours posé sur ce tabouret collant, mais mon esprit file loin, très loin d’ici.

Parfois, une exclamation de Jona ou un rire de Zed perce la bulle, mais ça glisse sur moi comme des gouttes sur une vitre. Je relève juste la tête quand une main frôle mon poignet : Zed qui dépose un nouveau verre plein devant moi, attention invisible pour les autres mais qui m’arrache un battement de cœur trop fort. Je bredouille un « merci », il presse mes doigts entre les siens, retourne à son poste, et je disparais à nouveau dans mon monde.

Je ne sais combien de pages et d’heures passent avant que la réalité me rattrape. Une vibration dans l’air, un changement dans la lumière, le bruissement de ma voix favorite qui m’effleure l’oreille.

  • Reviens parmi nous, il va être temps d’y aller.

Je relève la tête, encore à moitié engluée dans les phrases du roman et commence à remarquer le changement autour de moi. La salle n’a plus rien de l’exubérance du début : les tables sont vides, chaises retournées dessus, les conversations sont moins feutrées, l’air a changé. Tout vibre d’une énergie nouvelle.

Je scrute les visages rassemblés au centre de la salle. Il y a ceux que je connais - Matteo, Daphnée, Jona - d’autres que j’identifie, mais dont les noms m’échappent encore — la serveuse du premier jour qui ajuste sa chemise et me fait un signe amical, une autre avec un air un peu boudeur mais avenante.

Puis, il y a les inconnus, des têtes que je n’ai jamais vues : un jeune homme costaud avec des joues de poupon, un autre plus sec qui transporte une glacière, l’air concentré, une femme qui rigole fort…

Quant à Zed, il me regarde avec cette patience tendre qui me désarme toujours. Il a cette façon de ne pas me brusquer, comme s’il savait que je quitte un autre univers et qu’il fallait me laisser atterrir. Je ferme mon livre à regret, caresse la couverture du bout des doigts comme pour retenir un peu de l’évasion qu’il m’a donnée, puis je le glisse dans mon sac.

Il me tend sa main pour m’aider à descendre du tabouret, et malgré moi, je la prends. Ses doigts se referment autour des miens, fermes mais pas possessifs, et la chaleur me remonte jusqu’au bras. Il me lâche dès que j’ai posé le pied au sol.

Autour, le bar se vide : Jona finit de ranger, quelques membres de l’équipe rient à l’entrée, déjà tournés vers la nuit.

Je reste un instant immobile, le regard attiré par le mouvement des derniers arrivants et le va-et-vient des gestes de rangement. Une petite appréhension s’installe dans mon ventre, pas de la peur, mais ce mélange d’excitation et de doute qui accompagne les nouvelles rencontres.

Je ne connais pas ces gens, je n’ai aucune idée de leur tempérament, de leurs habitudes, de ce qu’ils penseront de moi… Et pourtant, l’idée de les côtoyer, de les entendre parler, de découvrir une autre facette de Zed dans son univers professionnel, m’anime et me tient en alerte.

C’est un défi que je m’impose à moi-même : écouter, observer, peut-être parler un peu, et surtout ne pas me perdre dans mes propres hésitations. J’espère que tout se passera bien, que je saurai trouver ma place dans ce groupe déjà vivant et chaleureux, qui pourrait révéler Zed sous un jour que je n’ai encore jamais vu.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire YumiZi ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0