Chapitre 31 - Partie 2
Le rideau de fer s’abaisse dans un grincement métallique derrière nous, marquant la fin du service. Je reste un instant immobile, la fatigue et l’excitation se heurtant en moi comme deux vagues contraires : il est tard, très tard, mais la soirée ne fait que commencer.
Dehors, l’air est plus frais, chargé d’embruns et d’un calme irréel. Les rues, baignées de lumière jaune, sont désertées : quelques étudiants rient encore un peu plus loin, deux touristes consultent un plan à la lueur d’un réverbère, et l’écho lointain d’une discothèque pulse dans la nuit comme un cœur fatigué. La ville semble basculer, suspendue entre deux journées.
À ma gauche, Zed avance les mains dans les poches, conversant avec un autre collègue. Devant moi, une des serveuses avance main dans la main avec son compagnon, leurs doigts noués comme une évidence douce, simple, presque banale. Un frisson me traverse : dans mes relations précédentes, marcher main dans la main avait toujours semblé naturel, un geste spontané, une manière de s’ancrer l’un à l’autre. Je me surprends à envier ce geste, à envier cette légèreté, réalisant que ni Zed ni moi n’avons eu ce réflexe.
Notre lien est là, indéniable, puissant, mais il vit dans les interstices, dans les silences partagés, les regards, les gestes discrets qu’aucun autre ne remarque. J’ai un instant l’élan de tendre la main vers lui, de chercher ce contact-là, de combler cette pulsion.
Malgré nos promenades et nos instants de complicité, cette limite n’a jamais été franchie. Elle paraît bien anodine comparée à tout ce que nous avons partagé, mais je sais que pour Zed, ce genre de démonstration n’a rien d’anodin. Il déteste s’exposer, encore moins donner en public un aperçu de ce qu’il garde sous sa carapace.
Alors je me contente de marcher près de lui, consciente que ce qui se tisse entre nous n’a rien à voir avec ce que j’observe devant. Eux affichent leur tendresse comme une bannière, nous la gardons comme un secret, enfoui, plus intime que n’importe quelle caresse. Et dans ce décalage, je trouve à la fois une frustration et une force, un paradoxe que je n’arrive pas à résoudre.
Nous quittons les rues éclairées, encore humides de la nuit, pour emprunter le chemin qui longe la côte. La lune étale sa lumière argentée sur l’eau sombre, et chaque vague qui roule contre le rivage semble nous appeler.
Arrivés sur le sable, l’équipe se met en place autour du brasero, dont les flammes crépitent et jettent une lumière chaleureuse sur les visages. Une enceinte diffuse de la musique, juste assez forte pour accompagner les conversations sans les couvrir, tandis que des boissons sont sorties de la glacière et que des gyros sont distribués, emballés dans du papier, faciles à attraper et à déguster assis sur le sable. Peu à peu, les gens se rapprochent, formant un cercle indistinct de voix, de gestes et de rires, où tout le monde semble à l’aise malgré l’absence de hiérarchie ou de plan précis.
Un peu en retrait, j’observe le ballet silencieux, prenant le temps d’enregistrer les visages, les gestes et les premières impressions, tout en sentant cette chaleur collective m’envelopper doucement. Daphnée me rejoint, un sourire tranquille accroché aux lèvres, comme si elle connaissait déjà le rythme à venir.
- Alors, qu’est-ce que tu en dis ?
- C’est sympa. J’avoue que je ne savais pas trop à quoi m’attendre, même si Jona m’a expliqué dans les grandes lignes.
- C’est assez calme finalement. C’est presque toujours la même chose, mais c’est cool.
- Tu viens souvent ? je lui demande, la voix un peu basse, comme pour ne pas rompre la magie de la nuit.
Elle hoche la tête, amusée.
- Tout le temps. Même si là, je devrai partir un peu tôt. J’ai rendez-vous demain matin. Mais, tu verras, ils sont… vivants, cette équipe. Je reviens tous les ans pour ça. Pour l’ambiance, pour les gens…
Le mouvement d’une ombre me fait relever les yeux. Zed s’approche, calme et attentif, comme toujours, une bière à la main. Son regard me trouve, et un demi-sourire apparaît au coin de ses lèvres.
- Tout va bien ?
J’acquiesce en silence.
- Donne-moi ton sac. Je vais nous installer.
Je le lui tends, et il le pose soigneusement sur le sable avant de déplier une partie de la nappe, créant un petit espace pour nous deux. Je retire mes chaussures et nous nous asseyons côte à côte, le sable légèrement frais sous mes pieds. Je sens la chaleur du brasero danser sur nos visages, la musique et les voix autour créant un brouhaha de fond, mais je me sens à l’abri, proche de lui.
Je cale ma tête sur son épaule, un geste naturel, presque instinctif. Il prend ma main dans la sienne et, dans un mouvement discret et tendre, effleure mes doigts de ses lèvres. Même ici, dans ce cercle vivant de l’équipe, nous avons notre propre petite bulle, douce et discrète. Il repose ma main et continue de discuter avec ses collègues à l’autre bout du brasero.
Une silhouette s’approche : c’est le petit ami de la serveuse que j’avais vue main dans la main plus tôt. Il s’appelle Yannis, ne parle pas français, moi pas grec, mais à l’inverse de sa compagne, il a quelques notions d’anglais. On parvient à échanger quelques phrases, simples et maladroites, mais suffisantes pour que je me sente intégrée, acceptée dans ce petit cercle de proximité et de rires.
Le feu du brasero crépite, projetant des ombres vacillantes sur nos visages, et les voix des autres se mêlent en un brouhaha chaleureux qui enveloppe tout le monde.
- Okay, Best Of time ! annonce une fille.
Un murmure d’excitation parcourt le cercle.
- Best of ? je murmure vers Zed en espérant obtenir des informations.
- Ouais… En gros, y a une catégorie. Chacun raconte sa meilleure anecdote, et le groupe vote. Le gagnant choisit la musique pour les trente prochaines minutes. Et aussi la catégorie Best of pour la prochaine soirée.
- Alexis, you’re the last winner, lance Matteo. What’s your category ?
Le jeune homme joufflu aperçu au bar un peu plus tôt discute avec Jona - sans doute pour la traduction - se lève et annonce :
- Πιο Περίεργη Έκπληξη.
- Okay, Strangest Surprise. Let’s go.
Il raconte son histoire, traduite par Matteo pour les non-initiés à la langue. Il a vu un dauphin nager très près de la plage il y a quelques jours, un moment qui le laisse bouche bée et qui le frustre car personne dans sa famille ne le croit. Les flammes dansent sur son visage pendant qu’il parle. Les rires fusent autour du brasero, et un à un, chacun raconte son étonnement ou sa mésaventure. Je les écoute, fascinée par la diversité de leurs expériences.
Une serveuse évoque un client excentrique qui veut un cocktail “impérativement sans alcool”… mais avec un peu de rhum. Mateo révèle s’être perdu en ville parce qu’il a été pris dans un dédale de déviations. Zed prend la parole ensuite, rapportant la coïncidence folle de retrouver Daphnée ici, alors qu’ils se connaissaient déjà avant.
Et puis vient le tour de Jona. Il me fixe un instant et explique :
- One night, out of nowhere, a little lady came asking for a guy. Straight up insulted me when I didn’t obey. I ended up helping her get the man of her dreams. She became a good friend in less than a week.
- No way ! s’esclaffe quelqu’un.
- That’s too farfetched to not be real, proteste une voix.
- I don’t buy it ! renchérit une autre.
- Well, ask her then. She’ll tell you what’s what, ajoute-t-il en nous pointant du doigt Zed et moi.
Je rougis sous le regard amusé et attentif de tout le monde, sentant mes joues chauffer alors que le clin d’œil de Jona me place, un instant, sous les projecteurs.
- As soon as you knew she came for me, you were in ! intervient Zed en riant. Always trying to fuck with me ! Bastard.
- Always, plaisante Jona en lui envoyant un baiser. But it’s no longer my job. Unless you’re willing to share…, ajoute-t-il à mon intention.
- Never ! It took me long enough.
Je sens Zed se crisper, puis, sans prévenir, il s’incline vers moi et pose un baiser sur mon front, un petit geste possessif qui me donne l’impression d’être à la fois exposée et pourtant protégée. Tout autour, le cercle s’agite encore, les rires se mêlent au crépitement du brasero et aux basses de la musique, mais pour moi le temps se resserre sur ce contact public si précieux.
Les anecdotes s’achèvent dans un éclat de voix. Matteo, fidèle maître de cérémonie, bondit sur ses pieds en agitant les bras.
- Okay, time to vote !
Les mains se lèvent, les rires éclatent, chacun défendant son favori à grands gestes. Le dauphin d’Alexis récolte quelques voix attendries, mais c’est finalement Jona qui l’emporte, porté par sa verve et sa théâtralité. On l’acclame, on hue pour rire, et quelqu’un lui tend une vieille casquette en guise de couronne. Il s’incline comme un roi de fortune, déclenchant un tonnerre d’applaudissements.
Comme convenu, il change la playlist. Elle pulse, plus forte, plus rythmée. Quelques-uns décident que c’est le moment parfait pour courir jusqu’à la mer. Ils quittent le cercle en riant, ôtant leurs chaussures à la volée avant de plonger dans l’eau sombre, leurs silhouettes se découpant sous la lumière de la lune. Des éclaboussures et des cris retentissent, rejoignant le tumulte de la fête.
D’autres sortent des bouteilles de leurs sacs : vodka, gin, rhum… Les goulots passent de main en main, les verres se remplissent et se vident à la hâte, ponctués de toasts improvisés dans toutes les langues. L’alcool réchauffe, délie les langues, ajoute à l’effervescence.
Je me laisse envelopper par cette atmosphère de fête étudiante sans étudiants, où chacun retrouve une part d’insouciance, un élan de liberté simple. La lune éclaire la plage d’une lueur argentée, et les éclats de voix, de musique et de vagues se fondent dans un même rythme, vibrant et vivant.
Un ballon apparaît de nulle part, et Yannis, entraîné par une poignée d’irréductibles, s’élance dans une tentative chaotique de match de foot sur le sable. Ils trébuchent plus qu’ils ne courent, sous les encouragements bruyants des spectateurs hilares.
À côté de moi, Zed se lève pour attraper une autre bière. Je le suis du regard un instant, puis mes yeux se posent sur la plus jeune des serveuses, restée plantée près des flammes, un sourire doux aux lèvres alors qu’elle regarde Yannis foncer derrière le ballon. Je me rapproche d’elle, un peu portée par l’élan du moment, saisissant l’occasion de la connaître un peu mieux.
Je lui adresse un sourire qu’elle me rend, timide mais franc. Après quelques secondes de flottement, je sors mon téléphone et ouvre Google Trad, rejouant l’astuce déjà testée plus tôt dans la journée.
Salut, je m’appelle Maud. Tu travailles ici depuis longtemps ?
J’appuie sur le bouton, et la voix synthétique déclame en grec : Γεια σου, με λένε Μω. Δουλεύεις εδώ καιρό
La serveuse éclate de rire en couvrant sa bouche de sa main, puis prend le téléphone, écrit quelque chose et me le rend. La traduction s’affiche : Moi c’est Eleni. Non. C’est la première année. J’aime bien mais fatigue beaucoup.
Je souris et tape à nouveau : Oui, ça doit être intense, surtout le soir. Tu es étudiante ?
Elle regarde la traduction, répond par un hochement de tête et un sourire timide, puis me tend encore l’écran : J’étudie à Athènes. Ici pour l’argent, mais aussi pour la mer.
Peu importe que la syntaxe soit bancale, que certains mots n’aient aucun sens. Ce jeu maladroit devient un terrain de connivence. Elle me raconte qu’elle n’a que dix-huit ans, qu’elle travaille en espérant mettre de l’argent de côté pour partir voyager. Ses yeux brillent à l’idée des destinations qu’elle aligne, que je devine parfois plus que je ne comprends. Devant moi, je vois presque l’ombre de celle que j’aurais pu être à son âge : extravertie sans en faire trop, sûre d’elle et de ses ambitions, confiante en son avenir.
Tout autour, les rires et la musique résonnent, mais dans ce petit coin éclairé par les flammes, c’est comme si nous avions inventé un langage à nous deux.
- Maud ! Qu’est-ce que tu lui fais ? s’écrie Jona à côté de nous.
Je relève la tête d’un coup. D’abord, je crois qu’il parle de moi et d’Eleni, mais son regard file aussitôt vers Zed et je comprends qu’il est question de notre relation. Une chaleur m’envahit, masquée par la pénombre et les flammes du brasero, pourtant je cherche à désamorcer l’accusation moqueuse :
- Rien… enfin, je crois.
Je repère la bouteille d’alcool suspendue entre eux, le verre que Zed tient un peu trop près de lui, comme s’il cherchait à s’éloigner. Un détail de notre conversation de cet après-midi me revient en mémoire “On va à la plage... Cédric boit plus qu’il ne rigole, mais au moins il est là.”.
Est-ce que ce soir il se bride à cause de moi ?
Je ne veux pas être rabat-joie malgré moi, alors je reprends, plus calme :
- Zed, te retiens pas pour moi. Profite de ta soirée.
Il fronce les sourcils, esquisse un geste vers moi et un autre vers la bouteille, confirmant mes soupçons.
- Ouais, mais…
- Pas de mais, je le coupe en secouant la tête. Je t’ai dit : je suis bien avec toi. Ne change pas.
- Vedi ? explose Jona, les bras levés comme s’il rendait un verdict. Elle est d’accord ! Et on n’a pas trinqué à vous !
Il se tourne vers moi, toujours aussi théâtral, prêt à remplir mon propre verre.
- Et toi ? Bevi anche, no ?
- Non. Je n’aime pas l’alcool.
Son rire éclate aussitôt, franc, sonore, presque démesuré.
- Tu disais pas ça l’autre soir !
- C’est justement grâce à l’autre soir que je peux dire que je ne suis pas amatrice, je le contredis.
Le souvenir de la brûlure dans mon ventre ne risque pas de s’éteindre de si tôt. Jona s’esclaffe encore plus fort, tête rejetée en arrière.
- Le barman et l’abstinente ! Vous vous êtes bien trouvés ! Va falloir la corrompre, mon pote !
A ma grande surprise, Zed glisse soudain un bras autour de mes épaules et m’attire contre lui. Son geste ferme et tendre m’ancre, comme s’il traçait une frontière invisible autour de nous deux. Sa joue frôle mes cheveux, je sens son souffle chaud, et ses lèvres viennent s’y poser dans un baiser tout sauf discret.
- Pas question. Elle est très bien comme ça.
Mon cœur se gonfle sous cette déclaration, pris entre l’éclat flamboyant de Jona et la force calme de Zed. Son bras reste posé sur moi, ferme et silencieux, un contact inédit. Ce geste de couple me bouleverse plus que n’importe quel baiser. J’ignore s’il ressent la même chose, mais ses muscles trahissent une tension anormale, comme s’il craignait que je m’échappe.
- Bon, trinque au moins avec ton soft ! reprend Jona, infatigable, toujours avide de spectacle. Je veux célébrer ma réussite. L’union de vos âmes !
Il lève son verre comme un officiant sous la lune. Je tends ma bouteille de soda : le tintement clair qui jaillit contre son verre s’élève dans la nuit comme une bulle fragile, se mêlant à la houle, aux rires, aux voix, avant de disparaître dans le vacarme de la fête.
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