Chapitre 37 - Partie 1
Les lampadaires défilent en coulées dorées derrière la vitre, comme des points de suspension flous. Tout est trop calme dehors et trop bruyant dedans.
Je me sens vidée, lessivée, rincée jusqu’à la moelle. La confrontation avec ma mère tourne encore en boucle dans ma tête : le venin dans sa voix, la pression qu’elle a voulu imposer, et la fermeté de Nate en face — son non, net, solide, comme une porte claquée sur des années de soumission.
Depuis que nous avons pris la route, il ne cesse de parler. Le plat que sa mère a préparé, les centres de table que nous allons voir demain, les derniers travaux dans lesquels son père s'est lancé… Ça déborde de lui comme un barrage qui a cédé. Sa main repose sur mon genou, un peu trop lourde, un peu trop crispée, sa voix sonne trop enjouée pour être honnête, comme s’il colmatait les fissures avec du bruit, des détails, des bribes de quotidien.
Je l’aime pour ça, pour cet effort maladroit de me retenir au-dessus de mes propres abysses… mais je ne suis pas prête à être ramenée à la surface. Une part de moi voudrait qu’il se taise juste un instant, rien qu’un instant, parce que j’entends sous ses mots l’inquiétude nue, presque affolée, qui pulse. Le voir se raccrocher aux banalités comme à une bouée m’attriste et me frustre tout à la fois. J’ai l’impression d’être un poids pour lui.
Je me cale contre le siège, me laisse porter par sa voix trop vive, trop rapide, mais malgré tout chaleureuse. Je me mure dans le silence, le regard perdu dans la nuit, le cœur suspendu dans un entre-deux : ni vraiment présente, ni vraiment ailleurs. Juste… maintenue debout par la volubilité nerveuse de celui qui essaie de me retenir comme il peut.
Chaque phrase qui sort de lui crie la même chose : Tout va bien. La crise est passée. On peut continuer. Je gère.
- D'ailleurs, en parlant de mon père, c'est bientôt son anniversaire, lance-t-il. Il faudrait qu'on lui trouve un cadeau.
Il attends que je prenne le relais, peut-être même a-t-il lancé le sujet pour que j'ose enfin prononcé un mot.
Après une ou deux minute à débattre avec moi-même, je souffle :
- Y a la braderie de Lille bientôt.
Mes mots tombent comme des feuilles mortes mais ils lui suffisent pour rebondir.
- Oui. Tu voudrais y aller ?
- Pas nécessairement, mais je me dis qu'on pourrait facilement trouver son cadeau là-bas. Une vieille carte routière, un outil à retaper…
- Oui ! Oui voilà, c’est parfait ! Je savais que tu aurais l'idée parfaite !
Le trajet se poursuit ainsi pendant trois heures, et peu à peu, le paysage se transforme : plus de béton, plus d’arbres, l’air qui semble s’élargir avec l’horizon.
Nate finit par arrêter la voiture dans l’allée devant la maison familiale — la lumière du salon filtre à travers les rideaux, c’est chaud, accueillant, terrifiant.
Il vient ouvrir ma portière avant que je n’aie eu le temps de m’extirper toute seule. Il me tend la main, comme s’il voulait faire descendre une princesse et ça m’arrache un sourire triste.
Sa mère surgit dans la nuit et m’enveloppe dans une étreinte parfumée au savon et à la soupe du soir.
- Maud ! Oh ma chérie, comme je suis contente de te voir ! Vous avez fait bonne route ?
- C'est Nate qui a conduit.
- Ça ne m'étonne pas de lui, rit-elle. Entrez, entrez, vous devez être fatigués. Le repas est presque prêt.
Nous franchissons le seuil, et la chaleur de la maison me traverse comme un baume fragile. Nate, avec son énergie encore un peu nerveuse, se dirige directement vers la cuisine. Sa main glisse hors de la mienne et mes doigts se resserrent pour le retenir. Il se tourne à nouveau vers moi.
- Je vais aider à mettre la table, explique-t-il en posant un baiser sur ma joue.
- Okay, je murmure résignée mais souhaitant faire bonne figure. Je vais ranger nos affaires.
Je le regarde s’éloigner. Mes jambes me portent presque d’elles-mêmes vers le couloir. La main frôle la poignée de la chambre de Zed, mais quelque chose me retient au dernier moment. Si je rentre dans cette pièce, j’ignore quelle sera ma réaction – physique, émotionnelle – et je ne peux pas me permettre de perdre à nouveau le contrôle. Pas tout de suite
Je fais quelques pas de plus et ouvre la porte de la chambre de Nate. Je dépose nos affaires dans un soupir et file me joindre au reste de la famille.
Dans la cuisine, l’ambiance est déjà animée. La mère de Nate, rayonnante, nous bombarde de questions bienveillantes : « Comment s’est passée votre semaine ? Vous avez faim ? Tu veux une autre bière ? ».
Chaque mot remplit la maison d’une chaleur nourricière. Le père de Nate, plus discret, observe, un léger sourire aux lèvres. Tout en alignant les assiettes, il glisse quelques jeux de mots un peu nuls qui font rire Nate.
Je souris, parce que c’est ce qu’on attend de moi ici : rire aux blagues du père, répondre aux questions de la mère, prouver que tout va bien. Sauf que rien n’est à sa place. L’insouciance qui m’habite d’ordinaire lors de nos visites refuse de revenir. Nate, lui, semble comme chez lui — parce qu’il l’est — mais je le connais trop bien pour être dupe. Je vois ce qui déraille comme un millier de signes qu’il n’est pas serein : le petit tressaillement de sa jambe, ses doigts qui tapotent le bord de la table, la crispation infime de ses épaules…
Plus le repas avance, plus la tension monte. Au dessert, il ne parle presque plus, tournant sa cuillère dans sa crème sans la manger. On s’effleure du regard, une fraction de seconde trop longue, durant laquelle nos pensées convergent vers le même malaise : la chambre où je suis censée dormir, comme je l’ai toujours fait, et le vertige de souvenirs que cela provoquera.
Quand le repas se termine enfin, je m’empresse de débarrasser, de répondre à une dernière question, de sourire encore — puis je fuis presque le salon. Le couloir me paraît trop long, trop étroit. Je garde la tête tournée du mauvais côté pour ne pas voir la porte de la chambre de Zed, traîtresse et tentatrice.
J’entre dans la chambre de Nate, récupère nos affaires de toilette d’un geste trop rapide, puis traverse la maison jusqu’à la salle de bain. Nate m’y attend, debout devant le miroir, immobile. Son reflet a l’air de retenir sa respiration, comme si bouger le ferait s’effondrer.
Je m’approche sans réfléchir, glisse mes bras autour de sa taille et cale mon front entre ses omoplates.
- Tout va bien ? demande-t-il en se retournant.
Je hoche la tête - mensonge, fruit du trouble que je garde pour moi, parce qu’il croule déjà sous le sien. Mes bras refusent de se détacher, ma gorge brûle un peu. Je sens les mots glisser contre mes lèvres avant même que ma raison ne puisse les rattraper :
- Je peux dormir… avec toi ce soir ?
Sa respiration se bloque avant de repartir, comme si ma question faisait vaciller quelque chose qu’il retenait depuis des heures.
- Tu veux… dormir avec moi ? répète-t-il, incrédule.
J’acquiesce à nouveau contre lui. Un souffle lui échappe, fragile, mais empreint d’un tel soulagement que je le ressens jusqu’au fond de mes os. Il me serre contre lui, sa main glissant dans mon dos dans une caresse lente et délicate.
- Oui, murmure-t-il dans mes cheveux. Évidemment que oui.
Il s’interrompt, et je sens sous ma joue son cœur se mettre à battre plus vite, comme un rythme qui aurait attendu un signal, comme s’il venait enfin d’admettre ce qu’il gardait sous une tonne de conversations trop vives.
- Je n’osais pas te le demander.
Je relève la tête, croise son regard dans le miroir. Deux silhouettes épuisées, deux ombres qui tiennent debout par la volonté commune d’aimer même quand ça fait mal.

Annotations
Versions