Chapitre 37 - Partie 2
Il doit être deux heures du matin — peut-être plus, peut-être moins — mais le noir a cette densité compacte qui ne trompe pas. Je suis là, les yeux ouverts, fixes, brûlants d’une fatigue qui ne veut pas me lâcher, le corps lourd, et malgré tout incapable de sombrer.
Le souffle de Nate, qui s’est depuis longtemps changé en un ronflement profond, presque animal, envahit l’espace avec une régularité brutale, un bruit qui ne me laisse aucun répit, aucune échappatoire. Je me refuse à le réveiller. Au delà de mon besoin maladif de préserver le sommeil des autres à défaut de pouvoir combler le mien, je ne veux pas être celle qui casse ce moment fragile que nous avons réussi à recréer en m’agitant à côté de lui.
Pourtant, plus les minutes passent, plus mon corps se tend, s’irrite, se crispe, comme une corde tirée trop fort. Le lit devient trop étroit, l’air trop épais. Et cette pensée insidieuse, pernicieuse, commence à se former, presque malgré moi : je ne peux pas continuer ici.
Alors je me glisse hors du lit avec la lenteur d’une fugitive. Je me dirige vers la chambre d’amis avec le mince espoir d’y trouver un refuge neutre, un lit impersonnel, une surface blanche où poser ma nuit sans rien remuer en moi. La poignée tourne sans un bruit, la pièce est froide et sent le renfermé, un renfermé propre et sage. J’allume la petite lampe de chevet et le constat logique me glace : il n’y a pas de draps. Il n’était pas prévu que je vienne ici. La “norme” voulait que je dorme dans l’autre chambre au bout du couloir, celle à laquelle je me suis même interdit de penser en me faufilant jusqu’ici.
Je reste figée quelques secondes, dépassée par la situation honteuse et absurde dans laquelle je me suis fourrée.
Mes yeux glissent malgré moi vers le couloir, vers l’ombre qui se devine à peine au fond, là où une porte est restée fermée toute la soirée, comme un gouffre évité de justesse. J’ai cru pouvoir l’ignorer, mais sa présence m’a suivie partout — au repas, dans les regards, dans mon souffle, dans mon sommeil introuvable.
La chambre de Zed.
Une lutte féroce bataille sous mes côtes, comme si deux forces contraires m’attiraient, l’une m’arrachant en arrière, l’autre me poussant en avant. L’idée même d’entrer là-bas m’emplit d’une terreur brute, instinctive, une peur de ce que je vais ressentir, de ce qui va remonter, de ce qui risque de me submerger.
Et dans le même mouvement, une autre part de moi — plus ancienne, plus intime, plus animale — avance déjà dans cette direction, parce que je me souviens de la manière dont cette pièce m’a bercée autrefois, du calme que j’y trouvais sans condition. C’est une contradiction violente, douloureuse, un vertige entre la panique et un désir honteux de me laisser retomber là où tout résonne encore de lui.
Je cligne des yeux et je suis déjà dans le couloir, pieds nus sur le parquet glacé, le cœur battant trop haut, trop vite. Ma main tremble quand je tends les doigts vers la poignée.
Je me dis que c’est une folie, que je n’ai pas le droit, que je ne devrais pas, que c’est une trahison silencieuse, une faute de plus. Ma main ne m’obéit déjà plus vraiment, elle tremble contre le bois, hésite une fraction de seconde, puis tourne la poignée dans un mouvement d’abandon plus que de volonté. La porte s’ouvre sans un bruit, et l’air change aussitôt.
Tout est à la même place, ou en tout cas tout semble l’être, et mon regard accroche malgré moi ce sourire carnassier du Joker accroché au mur, ce rictus figé qui me dévisage, témoin malveillant de ma déchéance. La forme sombre du lit m’attend, elle aussi, comme une évidence honteuse, tandis que mon corps hésite entre la fuite pure et le besoin brutal de s’effondrer.
J’entre. Et c’est comme marcher à la fois sur du verre brûlant et dans une eau tiède, comme si chaque pas ouvrait une plaie tout en la lavant, comme si mon corps ne savait plus s’il devait se crisper ou se dissoudre.
A chaque pas, le trouble se fait plus insidieux, plus intime, un résidu vivant qui se glisse le long de ma peau, au fond de ma gorge, derrière mes yeux. Je m'exhorte au calme, m’approche du lit comme on s’approche d’un précipice et d’un refuge en même temps — les jambes tremblantes, l’esprit saturé —, et je m’assois, avec une précaution exagérée, comme si le moindre mouvement risquait de faire exploser quelque chose.
Je ne suis pas censée être là. Je ne devrais pas rester là.
Et pourtant je m’allonge sous la couette, parce que je n’ai plus la force de lutter contre la fatigue, contre les images, contre le bruit du silence, contre le vide qui me dévore depuis des jours.
La tête sur l’oreiller, j’inspire à fond. Son parfum est partout. La sensation est presque indécente : ce mélange de terreur et de soulagement, de dégoût de moi-même et de faim muette, ce désir ridicule d’être tenue, enveloppée, dissoute dans quelque chose qui m’a autrefois apaisée sans condition.
Alors, sans prévenir, tout ce que je m’acharne à enfouir depuis deux jours remonte.
Je mords ma lèvre pour étouffer le son qui veut sortir, pour ne pas laisser la plainte m’échapper, mais mon corps trahit tout. Il ne tremble pas de froid. Il tremble de manque, de honte, de tout ce que je m’interdis de ressentir depuis que je suis rentrée, depuis que je ne suis plus avec lui.
Son absence pèse dans la chambre comme une gelure invisible, une empreinte négative dans l’air. Je voudrais fuir. Je voudrais disparaître. Et en même temps, je veux rester là, dans cet endroit précis où tout a basculé.
En Grèce, je croyais qu’il fallait parler, exorciser nos sentiments afin de ne pas traverser l’équivalent d’une rupture. Je vivrais mille fois la peine et les regrets de cette “rupture” factice et anticipée plutôt que celle, bien réelle, qui me déchire cette nuit. Là-bas, tout est devenu réel, transcendant tous les fantasmes réunis, j’y ai goûté et chaque souvenir me ronge de l’intérieur.
La brûlure me remonte dans la gorge. Je plaque mon front contre l’oreiller pour ne pas sangloter trop fort, pour ne pas alerter la maison entière et surtout pour ne pas réveiller Nate.
Avec Zed, je me sentais à ma place. Je me souviens de nos échanges muets, de nos jeux de regards, de l’électricité dans l’air. Je n’avais pas besoin de lisser mes angles, de ralentir mes pensées, de mesurer mes silences. Il semblait capter ce que je pensais avant même que je tente de le formuler, comme si quelque chose en lui était accordé exactement sur la même fréquence.
Je me suis vue en lui. Je croyais qu’il le voyait aussi, qu’il me voyait, qu’il me lisait aussi bien que je le déchiffrais. Je croyais que nous étions faits du même matériau, que nos fêlures avaient les mêmes contours. J’avais l’impression que c’était rare, précieux. Vrai.
Et c’est là que ça me frappe. Je n’ai pas été lue. Je me suis projetée. Parce que je voulais y croire. Parce que j’avais envie d’être proche de quelqu’un comme moi.
Je tourne la tête et mes yeux s’attardent sur les photos qui décorent sa chambre — son visage, ses sourires, ses yeux dorés. Chaque image me rappelle ce que j’ai perdu, ce que j’ai cru avoir, et ce qu’il en reste aujourd’hui.
Et le pire, ce n’est pas qu’il m’a brisé le cœur. Le pire, c’est que c’est moi qui lui ai donné les clés pour le faire.
Je reste là, à respirer les vestiges de mes propres illusions, à pleurer quelque chose qui n’a jamais existé ailleurs que dans ma tête, à prier pour que tous les sentiments qu’il m’inspire disparaissent. La honte, la colère, la rancœur… mais également, la tendresse, le désir, la confiance qu’il a meurtri et qui refusent malgré tout de mourir.

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