Chapitre 38 - Partie 1
Je n’arrive pas à me concentrer. Je mange parce qu’il le faut, je me lève parce qu’il le faut, je fais du sport parce qu’il le faut, je travaille parce qu’il le faut. Mais plus rien n’a de saveur, à croire que j’ai tout laissé cette nuit-là dans la chambre de Zed.
Je me suis réveillée bien après Nate, la boule au ventre, inquiète de sa réaction quant au fait que j’avais dormi là-bas. Il n’était pas fâché. J’ai cru voir dans son regard quelque chose comme de la tristesse, peut-être une pointe de déception, ou même de résignation, mais sans certitude. Je l’ai suivi chez le fleuriste pour admirer les centres de table qu’il attendait avec impatience et dont je ne voulais pas ; je me souviens encore de mon refus, de son insistance douce mais inflexible, et de mon abandon, ce moment où j’ai cédé une fois de plus.
Chaque détail qu’il a validé en m’arrachant une approbation m’a renvoyé la même sensation glacée : je ne suis qu’accessoire dans la cérémonie à venir. Simple spectatrice de ce qui se décide autour de moi. Ce constat a achevé de me prostrer dans mon silence : à quoi bon donner mon avis si personne ne le prend en compte ?
Peu à peu, je m’efface. Je réponds quand on me parle, mais ne me prononce plus sur rien. Je souris parfois — je mériterais presque un oscar pour chaque performance —, mais sinon je me replie, comme si j’étais invisible. Je voudrais être invisible.
Je ne quitte plus Nate. Jamais. Je le suis d’une pièce à l’autre, je traîne dans l’encadrement des portes pendant qu’il s’habille, je reste derrière lui lorsqu’il se déplace, comme si l’ombre qu’il projette était devenue la mienne. Sa silhouette est devenue une frontière entre moi et le monde, une barrière entre moi et Alyx, qui connaît mon adresse et pourrait frapper à ma porte à n’importe quel moment. Je ne travaille plus depuis mon salon mais dans la salle d’attente du cabinet où il effectue ses stages, assise sur une chaise trop droite, trop froide, simplement parce que je ne supporte pas l’idée d’être seule à l’appartement, où il pourrait me tomber dessus sans prévenir.
Cette dépendance me met en rage — contre moi-même, contre la fragilité que je croyais avoir dépassée, contre ce besoin presque pathétique de protection, contre cette manière que j’ai de me transformer en poids mort accroché à mon fiancé, en gêne, en contrainte, en présence encombrante.
Pourtant, lui semble rassuré, apaisé, presque ravi, de cette proximité forcée, comme s’il retrouvait un rôle nécessaire, légitime. Il essaie de cacher ce soulagement derrière une attention constante, presque irréprochable. Entre deux consultations, il vient vérifier que je tiens le coup, me rapporte de l’eau, un biscuit, un sourire inquiet. À l’appartement, il s’assoit près de moi quand il m’entend écouter pour la dixième fois les mêmes chansons trop lentes, trop tristes, et il me propose un jeu, un film, n’importe quoi pour m’extraire de ma noirceur. Mais même derrière cette douceur, je reconnais ce petit éclat en lui, cette satisfaction silencieuse : je lui appartiens davantage, je ne m’en irai plus…
Mes nuits ne m’accordent pas plus de repos qu’à l’accoutumée, chaque vision d’Alyx me réveille en sursaut, pleine de sueur, la peur dans la gorge. Mais je dois désormais aussi composer avec deux autres formes de torture où Zed est l’acteur principal. Parfois il est lumineux, tendre, et je pleure parce que le retour à la réalité me brise, encore. Parfois il est froid, cruel, réplique de celui qui m’a rejetée et mes larmes coulent encore quand j’ouvre les yeux dans le noir. Peu importe le scénario, la fin est toujours la même : les sanglots, le souffle coupé, la même bataille épuisante dans la salle de bain pour chasser les images collées à ma peau.
Alors je dérive — entre la peur, le chagrin et une irritation sourde —, et chaque geste ressemble à un effort pour ne pas sombrer tout à fait. Je respire parce que le monde m’y oblige, je marche parce que je n’ai pas le choix, et l’idée même de ressentir autre chose qu’une forme de survie automatique me paraît aussi lointaine que le reste.
Depuis une semaine, seule la perspective des textes de Damien, la gymnastique mentale qu’ils imposent, me retient à la surface et je traîne mon ordinateur avec moi comme une peluche. C’est ridicule, je le sais, mais c’est cette attente fébrile qui m’a donné la force de revenir chez mes beaux-parents pour continuer à préparer la cérémonie. Même maintenant, tout ce à quoi je pense c’est ma boîte mail, ouverte en permanence, et sur laquelle je vais bondir dès mon rendez-vous terminé.
- Vous n’êtes pas d’accord ?
La voix me prend au dépourvu, me faisant presque sursauter. Je regarde la couturière accroupie à mes pieds, une poignée d’épingles coincée aux commissures de ses lèvres, ses yeux interrogateurs levés vers moi. Je réalise avec un temps de retard que cela fait sans doute déjà un moment qu’elle attend une réponse à une question que je n’ai pas entendue. Je secoue la tête et grimace :
- Excusez-moi, j’étais… ailleurs. Vous disiez ?
Elle retire les épingles de sa bouche, une à une, puis se redresse pour ajuster le tulle autour de mes jambes.
- Je demandais si vous envisagiez d’ajouter une petite touche de couleur. Quelque chose de subtil, hein.
Elle attrape un ruban rose pâle, puis un autre bleu doux, comme autant de preuves à l’appui.
- Une nuance pastel, peut-être… pour relever l’ensemble. Comme vous ne prévoyez pas de maquillage, ça pourrait donner un peu de… vie.
Un peu de vie…
Elle dit ça sans méchanceté, mais je sens tout ce que cette phrase comporte d’implicite : ce n’est pas la robe qui manque de couleur.
- Ou alors, juste un liseré presque invisible sur la taille, reprend–t-elle. Ou une nuance ivoire très douce dans les couches de tulle…
Je secoue la tête avant même qu’elle ait fini. Ma voix sort sans hésitation, trop rapide, presque brutale :
- Non. C’est gentil, j’ajoute afin de mesurer mes paroles. Je la veux comme ça. Exactement comme ça.
Elle sourit, indulgente, pensant sûrement que j’ai un attachement sentimental à la coupe ou à la symbolique. Elle ne peut pas deviner que c’est le seul point pour lequel je n’ai pas eu à batailler – enfin, pas trop.
Je voulais quelque chose de simple. Au départ, j’avais commandé une robe blanche basique sur internet, juste une silhouette fluide, propre, sans fioritures. Un jour, en parlant préparatifs avec ma belle-mère, elle avait demandé où j’en étais dans mes recherches de robe et je lui avais montré mon achat. Son regard s’est éteint — pas un jugement, pas une déception vive, plutôt une douceur mélancolique. Je n’ai eu besoin de rien d’autre pour comprendre.
Elle n’a que des fils. Nate est l’aîné. Le premier, le plus stable, celui qui a fait de « vraies » études, celui qui a un travail sérieux, un appartement, une vie posée, une future épouse.
Thomas, s’est arrêté après une licence d’histoire, papillonne d’un contrat à l’autre et n’a jamais montré d’intérêt romantique pour qui que ce soit.
Quant à Zed… eh bien, c’est Zed : incapable de rester au même endroit plus de 9 mois, solitaire, isolé et se prétendant ravi de l’être.
Elle ne vivrait jamais ce moment : discuter robe de mariée avec sa fille et l’accompagner pour les essayages. Son seul espoir de connaître ce rôle, c’est moi.
Alors je lui ai proposé de venir avec moi dans une vraie boutique, « juste pour voir et s’amuser un peu ». Et la façon dont son regard s’est illuminé… je ne l’avais jamais vu, ni chez ma mère, ni chez personne. Une émotion pure, presque brute, comme si je venais de lui offrir un trésor.
J’ai enfilé différents modèles, la vendeuse cherchant la forme qui me mettrait le plus en valeur et quand ma belle-mère s’est mise à pleurer – de minuscules larmes au bord des yeux, qu’elle retenait par pudeur – les mains tremblantes devant sa bouche, j’ai compris que je ne pouvais pas lui retirer ça.
J’ai donc accepté d’abandonner ma petite robe basique, à condition d’avoir le dernier mot sur tout : la coupe, les finitions, les accessoires. Si je devais porter une “vraie” robe de mariée, ce serait la mienne, et pas celle qu’on aurait choisie pour moi.
Ç’a pris du temps pour trouver la robe, mais la vendeuse était patiente et ma belle-mère aux anges à chaque tenue…
Je baisse les yeux sur moi-même, contemplant l’élue. Elle est des plus sobres : aucune dentelle, aucune perle — j’ai exigé qu’on retire la ceinture ornée, trop lourde, trop brillante, trop… tout. Je ne voulais que de la légèreté, des couches de tulle superposées, comme des cirrus étirés par le vent. Une silhouette simple, vaporeuse, presque irréelle, pour compenser tout ce qu’il y a d’excessif dans le reste du mariage. Un costume de déesse grecque échouée sur Terre, prête à s’évaporer au moindre souffle.
- Bien sûr, répond la couturière en lissant le tissu du bout des doigts. Elle est superbe. Très… éthérée. On dirait presque un nuage.
J’acquiesce en silence, soulagée qu’elle ait elle-même trouvé l’image, l’idée derrière le tissu. Je voulais une robe qui ne ressemble à rien de terrestre, qui colle au thème de la cérémonie.
Elle tourne autour de moi avec un professionnalisme appliqué, ajuste un pan de tulle, épingle une zone qui rebique.
- Vous aviez aussi mentionné un accessoire pour vos cheveux ? Une… couronne ? demande-t-elle, comme si nous avions entamé une conversation fluide depuis le début.
Je hoche la tête, plus sereine :
- Oui. Une couronne de lierre… en argent. Très fine.
J’esquisse vaguement le geste autour de ma tête.
- Avec quelques tresses légères, mais… mes cheveux resteront lâchés. Je ne veux rien de trop sophistiqué.
- Bien sûr. Cela ira très bien avec la robe, et avec votre thème.
La couturière ajuste la jupe, prend du recul.
- Elle vous va parfaitement. On dirait presque qu’elle a été faite pour vous.
Je souris par réflexe. Ce n’est pas vrai ; rien n’a été fait pour moi. J’ai seulement choisi ce qui m’oppressait le moins. Elle se penche pour vérifier un ourlet.
- Si quelque chose vous gêne, vous pouvez me le dire. Vous avez l’air… distraite.
Je force un souffle qui pourrait passer pour un rire.
- Juste un peu fatiguée. C’est tout. L’organisation du mariage, c’est… compliqué.
Elle n’insiste pas. Elle ne voit pas la vérité — comment le pourrait-elle ? Elle ne voit pas l’ombre de Nate qui plane depuis qu’il m’a déposée, l’impression étouffante de n’être qu’un mannequin qu’on habille pour un rôle, le manque de Zed qui comprime mon coeur à chaque seconde, la peur d’Alyx qui serre ma gorge quand la porte de la boutique s’ouvre pour un autre client.
Elle se redresse tout à coup et me regarde dans le jeu des miroirs :
- Alors, qu’est-ce que vous en pensez ?
Je tourne légèrement, observe la robe sous différents angles. Je ressemble à une mariée du Mont Olympe.
- Elle est parfaite.
La couturière acquiesce, satisfaite, et s’éclipse pour aller chercher un formulaire. Je me dépêche de retirer la robe, mes gestes un peu trop brusques. Dès que je retrouve mes vêtements, je sors mon téléphone, compose le numéro de Nate avant même de quitter la cabine. Il décroche à la deuxième sonnerie :
- C’est fini ?
Sa voix est douce, mais je l’entends presque se redresser, déjà prêt à venir.
- Oui… Tu peux venir me chercher ?
Je tente de garder un ton neutre, mais l’impatience glisse malgré moi, la tension aussi.
- J’arrive. Ne bouge pas.
Je ne comptais pas bouger. Jamais je ne m’aventurerais seule dans les rues. Pas avec Alyx qui rôde peut-être dans les environs et qui pourrait surgir à n’importe quel moment, à n’importe quel endroit. Je raccroche et capte mon reflet dans le miroir.
Sans la robe aérienne, je remarque les cernes qui creusent mes yeux, mon expression éteinte, alors je quitte la cabine, pour fuir cette image qui me répugne. Celle d’une victime en sursis.
- Tout est bon pour vous ? me demande la vendeuse en récupérant ma robe.
- Oui, oui, merci. ça vous ennuie si je reste quelques minutes le temps que mon fiancé passe me prendre ?
- Pas du tout, installez-vous. Je vais aller ranger cette merveille avant qu’il ne la voit, souffle-t-elle avec un clin d'œil. On se revoit dans 3 mois pour les dernières retouches ?
J'acquiesce, lui offre un sourire poli puis me poste près de la vitrine, cachée derrière un mannequin et sa robe immense. Je surveille le trottoir dans le reflet du miroir face à moi. Quand la voiture de Nate apparaît au coin de la rue.
Je remercie la vendeuse, attrape mes affaires et quitte la boutique. Dès que la porte se referme derrière moi, l’air de la rue me frappe avec une violence absurde. Je scrute les trottoirs, les vitrines, les voitures stationnées, les silhouettes qui passent. Chaque pas vers la voiture de Nate est une épreuve : je lève les yeux toutes les deux secondes, persuadée de voir surgir Alyx, ou une ombre qui lui ressemble.
Quand j’ouvre enfin la portière côté passager et que je me glisse dans l’habitacle, rabats la porte et bloque aussitôt les verrous. Mes épaules se détendent d’un seul coup, comme si quelqu’un desserrait un étau invisible autour de ma poitrine.
Nate me jette un bref regard, celui qu’il réserve aux moments où il s’inquiète mais refuse de le dire.
- Ça s’est bien passé ? demande-t-il en posant une main sur mon genou.
- Oui. Il faudra que je revienne d’ici 3 mois pour l’essayage final.
- Parfait. Au fait, tu as reçu un mail.
Mon cœur manque un battement.
- Je t’ai préparé un chocolat chaud pour que tu puisses t’y mettre dès qu’on rentre, ajoute-t-il avec un clin d'œil.
Je reste un instant immobile, touchée au point d’en avoir la gorge serrée. J’ai tellement de chance de l’avoir. Je me penche vers lui, lui offre un baiser tendre et reconnaissant mais aussi fébrile.
- Merci.
Il sourit à nouveau, puis se concentre sur la route. De mon côté, je n’ai qu’une hâte : rentrer. Retrouver mon ordinateur, ma boîte mail, les textes de Damien. Plonger dans ces mots, dans notre jeu de linguistique, même si je suis chez mes beaux-parents, même s’il est 18h, que c’est vendredi, et que ma journée devrait être terminée.

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