Chapitre 38 - Partie 2

10 minutes de lecture

À peine la porte franchie, je file dans le salon, lâchant mon sac au pied du canapé sans même jeter un regard vers mes beaux-parents. J’ouvre mon ordinateur avant même de m’asseoir correctement, le cœur déjà trop rapide. Comme promis, le mail de Théo est là :

Objet : Il revient en force !

Salut Maud !

Tu m’as dit de te prévenir dès qu’on avait du nouveau. On en a haha

Et il faut croire que ses vacances lui ont fait du bien parce qu’il nous a envoyé 2 textes cette fois. Comme toujours, il tient à ce que tu t’en charges.

J’ai pas pu m’empêcher de les lire (encore). Il est au sommet de son art, tu verras.

Je pense que tu vas t’éclater à les traduire, même si je te souhaite bon courage pour garder le style du premier. ;)

Je sais qu’il est un peu tard, si tu veux te mettre dessus Lundi, ça ira aussi.

Bon weekend.

Théo.

Je reste un instant immobile, les yeux rivés sur l’écran, un sourire presque imperceptible accroché aux lèvres.

Il tient à ce que tu t’en charges.

Je relis la phrase deux fois. L’excitation intellectuelle se répand dans ma poitrine, puis dans tout mon corps. Cette sensation de compter, d’être choisie, que je n’ai plus ressentie depuis trop longtemps. Mes doigts tremblent d’anticipation en ouvrant le premier fichier, et déjà, une lueur d’espoir vacille dans mon esprit, fragile mais réelle. Pour la première fois depuis des jours, j’ai l’impression que quelque chose va m’animer à nouveau.


Pas facile de parler…

Je suis le produit d'une famille pleine de plaies, prisonnière de peurs et d'épreuves passées.


Dès les premières lignes, je sais que c’est bien un texte de Damien. La signature est là, évidente : ces phrases ciselées autour d’allitérations et d’assonances, cette manière presque ludique de contraindre la langue.

Ce sera sans doute le texte le plus délicat à traduire, si je veux préserver intacte cette facétie stylistique.

Je poursuis ma lecture, plus attentive, analysant déjà les tournures, les glissements possibles, les équilibres à respecter.


De ce poids, ce supplice de tout parent : ma petite sœur perdue, partie trop tôt, présente pourtant dans chaque pas, chaque prière, chaque pensée.


Les lignes me captivent, me happent, comme si, une fois de plus, le message était rédigé pour moi seule. Cette perte en particulier nous connecte au-delà de l’effet Barnum.


Mon père et ma mère m'ont pourtant protégé du pire. De cette personne, plantée, paralysée, qui préfère prétendre, tromper et duper pour perpétuer la peine plutôt que partager la paix.

Et moi, petit penseur patient, j'ai repéré le problème depuis longtemps. Alors j'ai anticipé et préparé ma propre parole, pour nous préserver, pour panser, et puis, peut-être, pardonner.


Je termine cette première lecture avec un poids étrange dans la poitrine. Une tension sourde qui remonte le long de ma colonne, s’accroche à ma nuque et se loge dans ma gorge.

Je ferme le document, décide de passer au second, comme pour me donner le temps de laisser retomber ce malaise injustifié.


Pardonner, c’est enfin pouvoir rentrer chez soi.

Tout est familier et pourtant transformé. La vie, les désirs, les espoirs… on les approche désormais autrement, avec une paix retrouvée. Une ardeur décuplée.

Ouvrez les yeux, contemplez ce que vous avez raté, comme je regarde tout ce qui m’a manqué. Et que je viens récupérer.

La cuisine sent toujours le pain frais et la salle de bain les produits de beauté.

La chambre au bout du couloir conserve les éclats de mon adolescence, celle d’à côté les fragments doux-amers de l’enfance envolée.

C’est retrouver l’horloge au milieu du salon, avec son pendule tâché et son carillon désaccordé, ses chiffres romains à demi effacés et son coucou avec une aile cassée.

J’ai hâte que vous aussi, vous rentriez. Qu’est-ce que vous attendez ? Faut-il qu’on vienne vous chercher ?


Quand je termine, mon cœur bat trop vite. Mon souffle est court, irrégulier, et je m’efforce — en vain — de rassembler mes pensées, de reprendre pied dans quelque chose de rationnel.

Les dernières lignes en particulier me glacent. On n’est plus sur une universalité vague où chacun peut se reconnaître. Le pendule, les chiffres romains, le coucou abîmé… C’est une description détaillée, exacte — et beaucoup trop précise.

L’image s’impose à moi : le parquet en croisillon, la tapisserie en paille, les fauteuils en velours blanc. Et l’horloge, immense, copie conforme de celle décrite par Damien.

Un vertige me saisit. Le salon, la perte de sa petite soeur… Les similitudes sont trop sérieuses pour être anodines, ou une simple coïncidence.

Il m’a demandé, moi, “expressément”. Il écrit des textes pour que je les traduise, moi.

La révélation me frappe : il me connaît et il me parle bel et bien.

Et moi, qu’est-ce que je sais de lui ?

Je m'assois, la tête dans les mains, tentant de rassembler mes idées, de mettre de l’ordre dans les informations que j’ai glané à son sujet.

C’est un influenceur. Inconnu il y a encore peu. Aucune photo. Aucune description. C’est un auteur anonyme. Avec un nom de plume. Choisi. Damien Foudoudy.

Il aime jouer avec les mots, manipuler lettres et sens…

Damien Foudoudy…

Il manie la langue à la perfection. Ses textes sont truffés de rimes, d’allitérations et d'assonances, de paronomases, de… D’anagrammes.

Damien Foudoudy.

Non…

Des passages spécifiques de ses paragraphes me reviennent.

“Le mensonge est une arme sournoise.”

“Et vous, vous pensez pouvoir vous libérer ?”

“Personne ne viendra vous aider. Vous n’avez nulle part où vous cacher. Et vous ne pouvez rien y faire.”

“Admettre qu’on a été dupé, c’est accepter qu’on s’est trompé sur toute la ligne. Et ça, c’est parfois plus douloureux que le mensonge lui-même.”

“chaque effort vous rapproche de ce qui vous fait vraiment vibrer, et la jouissance de l’atteindre sera d’autant plus savoureuse.”

Damien Foudoudy.

Je vois les lettres danser sous mes yeux.

DAMIEN FOUDOUDY

Une odeur de menthe me saisit soudain, piquante, trop présente, comme si quelqu’un soufflait à quelques centimètres de mon visage.

Non, non, non, non !

Elles se réorganisent, se transforment. Mon cœur s’emballe, mes doigts se crispent.

FOUDOUDY DAMIEN

F O U N D O U D Y D A M I E

F O U N D Y O U D D A M I E

Puis, je l’entends. Une voix, chuchotée, glaciale et familière, susurrant à mon oreille, une intonation que je reconnaîtrais entre mille. Une pression sourde, presque tangible, comme des bras invisibles qui m’enserrent, me figent, me tiennent prisonnière. Je lutte, mais rien n’y fait : mon corps se raidit, paralysé par l’horreur qui s’impose.

FOUND YOU MADDIE

Alyx.

Une autre réalisation monte, en même temps que la nausée, menaçant de me noyer : qu’il sache où je serai le jour de mon mariage n’a aucune importance. Bien avant d’avoir eu l’adresse de la cérémonie, il avait découvert où je travaille. Malgré mon nouveau nom. Il m’avait déjà retrouvée.

Une nouvelle vague me soulève le cœur, de honte cette fois. Je l’ai attendu toute la semaine comme une lumière, comme un héros venu me maintenir à flot, alors que, pendant ce temps-là, l’homme qui m’a abusée a patiemment tissé sa toile pour se rapprocher de moi une nouvelle fois.

Les textes qu’il m’a envoyés, que j’ai décortiqués avec tant d’avidité, se retournent contre moi. Chaque phrase relue prend un goût amer, poisseux, comme si elle avait toujours porté ce sous-texte que je refusais de voir.

Oh mon dieu… Les textes…

“Et moi, petit penseur patient, j'ai repéré le problème depuis longtemps. Alors j'ai anticipé et préparé ma propre parole…”

Il va raconter SA vérité. Au monde entier.

Grâce à moi.

Il m’a piégée. Il m'a utilisée. Encore. Il se moque certainement de moi depuis le premier jour. Quand il a vu que je n’avais pas tiqué, que je n’avais pas compris. Alors qu’il me glissait des indices dans chacune de ses commandes. Pour me narguer. Pour m’humilier quand enfin il se déciderait à montrer son visage.

J’ai envie de hurler mais rien ne sort.

PING

Un son aigu me tire de ma torpeur. Un texto de ma grand-mère.


Bonjour ma petite chérie,

Tes parents nous ont appris que tu leur avais interdit de venir au mariage.

On ne se voit pas aller au mariage si ta mère n’est pas là. Je ne sais pas dans quel état tu peux penser qu’elle est. Parce que ce que ton fiancé lui a dit, c’était très violent.
Ça nous gêne énormément. On a appris le weekend dernier qu’Alyx n’était pas invité. Le fait qu’il soit absent, ça nous gênait déjà, mais on allait quand même venir parce qu’il nous l’avait demandé.

Tu ne te rends pas compte de la peine que tu nous causes. Déjà le fait que tu me tiennes à l’écart de tes préparatifs, tu ne m’as même pas montré ta robe ou consulté. Le fait que tu aies dit à ta mère de ne pas venir, elle en est malade. Elle s’était même acheté une jolie robe. J’ai fait un malaise avec une grosse montée de tension, et depuis j’ai des douleurs partout, surtout à l’estomac et aux intestins. Le médecin m’a dit que c’était le stress. En ce moment, on est vraiment mal en point.

Enfin bon, écoute, je te donne encore la possibilité de te raviser. Tu peux encore réfléchir. Tu peux toujours t’excuser auprès de ta mère, c’est ce qui me semblerait le mieux parce que nous, on ne peut pas y aller sans notre fille, c’est pas possible.

Tout ça pour des enfantillages, c’est vraiment dommage. Vous étiez si proches avec Alyx. Ce qu’il s’est passé avec Clara était horrible et il a été là pour toi, il ne te quittait plus. C’est vraiment injuste de ta part de l’exclure comme ça de ta vie.

Le jour où tu seras maman, tu te rendras compte à quel point la situation est difficile à vivre pour ta mère.

Si tu changes d’avis, on verra. Mais en l’état actuel des choses, on ne vient pas.

Voilà, je t’ai dit ce que j’avais à te dire. On est tous très déçus.

On te fait quand même des bisous.

Peut-être à bientôt. J’espère.

Mamie et Papy


Je reste figée, le téléphone brûlant dans ma main. Et puis…

PING.

Puis encore.

PING. PING. PING.

Les notifications s’enchaînent, sans pause, sans respiration. Des dizaines de SMS. De tous mes invités. Quasi identiques : ils ne viennent pas.


On préfère ne pas créer d’histoires…


On ne veut pas prendre parti…


Tu devrais rappeler tes parents…


Ping. Ping. Ping. Ping.

Un, deux… dix, vingt. Je n’arrive plus à suivre. Je n’ouvre même plus tout. Je reconnais les formules. Les mêmes mots. Les mêmes excuses.

Par delà le voile du choc, je saisis l’ampleur de la situation, l’effet domino qui m’écrase de tout son poids. Ils les ont tous contactés pour raconter leur version des faits : je suis en conflit avec Alyx depuis des années sans justification, ils ont tenté de me ramener à la raison. Et j’ai dépassé les bornes en refusant leur présence par égo. Ils ont tordu la réalité. Comme toujours.

L’intervention de Nate m’a laissé croire que je pouvais me battre. J’ai oublié pourquoi j’avais abdiqué : ça ne sert à rien. Se rebeller n’offre que plus de souffrance. Ma mère obtient toujours ce qu’elle veut.

Non. Ce qu’ils ont fait là, ce n’est pas pour me faire plier. C’est pour me punir.

Toute ma famille, les amis qui m’ont vu grandir… Ils préfèrent tous se fier aux dires de mes parents plutôt que de m’appeler pour confronter les versions, pour chercher des réponses. Tous ont décidé de les croire eux, sans condition.

Personne ne sera là. Ils m’abandonnent tous.

Et là je m’effondre.

Trop. C’est trop. C’est trop dur. C’est trop dur pour moi.

J’ignore comment je parviens à me rendre jusqu’aux toilettes avant de rendre tripes et boyaux.

  • […]a […] chérie ?

Les yeux fermés à m’en faire mal, l’estomac retourné, je n’entends qu’à moitié les intonations inquiètes de mon fiancé depuis l’extérieur de la lunette. J’ai l’impression d’être sous l’eau.

Je suis incapable de lui répondre. Je me noie dans mes larmes et mon vomi. Je n’arrive pas à aligner plus de deux mots qui passent en boucle dans ma tête.

C’est trop. C’est trop.

Pas plus qu'un seul mot en vérité.

Trop. Trop. Trop…

Le seul son que je parviens à produire est à mi-chemin entre un gémissement et un étranglement.

  • Putain, qu’est-ce […] passé ? demande la voix déformée de Thomas.
  • […] rien, […] viens d’arriver comme toi ! […] Aide-moi ! […] pas la laisser là, va chercher […]

Je sens des bras passer autour de moi. Je parviens tant bien que mal à identifier le parfum de Nate à travers mes propres effluves. Je suis ensuite soulevée de terre.

Je peine à respirer. Je resserre mes bras autour de moi pour me protéger des autres agressions à venir. Parce que ça va continuer encore et encore. J’en suis sûre. Ça ne s'arrête jamais. Les larmes roulent et inondent mon visage.

  • Ça va aller mon petit cœur. Je suis là.

Je sens quelque chose de doux presser mon front.

Trop. Trop…

Je suis transportée. On me dépose sur une surface froide et dure.

  • Ma chérie, il va falloir qu’on te déshabille… murmure une voix.

Les yeux toujours clos, je me laisse faire. Je sens des mains glisser sur ma taille, mes cuisses. On m’enlève mon pantalon et je n’ai aucune réaction. Tout juste la force de me rappeler de respirer. Et puis, que pourrait-il m’arriver encore ? Quoi que cette personne me fasse, je l’ai déjà subi. Trop de fois pour être comptées.

  • S’il te plaît, j’ai besoin de retirer ton t-shirt, continue la voix.

Je n’essaie même pas d’obéir. Mes muscles ne répondraient pas. Une marionnette n’a pas de volonté.

  • Lâche tes bras s’il te plaît, je ne veux pas te faire mal.

Je ne sens plus rien. Aucune sensation. Plus de résistance. Plus de consistance. Je ne suis plus qu’une poupée désarticulée. Qu’on peut déshabiller, casser, oublier…

Tout le monde me traite comme de la merde. Et ensuite tout le monde m’abandonne. Tout le monde m’utilise. Et ensuite tout le monde me jette.

  • Ça va aller ma chérie.

Je n’acquiesce pas. Je ne nie pas. Je ne sers à rien. Je ne suis bonne à rien. Je ne vaux rien.


Je ne suis rien de plus qu’un jouet. Une putain de poupée gonflable foireuse.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire YumiZi ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0