Chapitre 39 - Partie 1

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Plus aucune nourriture ne passe. On pose une assiette. On la retire intacte. On apporte un verre d’eau. Il reste plein. Tout se fait mécaniquement, sans résistance, sans conscience. Parler demanderait un effort démesuré. Trouver des mots, les faire sortir, leur donner une forme… À quoi bon ?

Le sommeil ne vient plus non plus. Ou peut-être qu’il vient, mais sans repos. Des voix essaient de raviver quelque chose. N’importe quoi. A travers des tentatives maladroites ou tendres. Quand ça ne marche pas, elles plaisantent, supplient, s’énervent parfois. Sans trouver aucune réaction. Les mots rebondissent contre le vide. Les ordres tombent, s’éteignent, disparaissent. Parce qu’il n'y a plus personne à l'intérieur. Juste un grand espace blanc, un brouillard dense et impénétrable.

Les heures s’enchaînent sans prise. Les jours passent comme des pièces vides, alignées les unes après les autres. Impossible de dire combien. Impossible de dire depuis quand.

Et puis, quelque chose varie. Le décor, les murs, les bruits. Les paroles restent les mêmes, seules les voix diffèrent. Le lit n'est pas le même non plus. Les supplications demeurent, les gestes qui vont avec aussi.

A un moment, il y a aussi de la douleur physique. Infime. Minuscule. Dérisoire. Ça pique. Mais ça ne dure pas. Et même si c’était le cas, ce n’est pas grave. Après une nouvelle salve de paroles et de contacts, la porte claque. Le silence retombe. Pendant un très court instant. Toujours plus de voix nouvelles. Elles parlent trop. Trop fort, trop longtemps. Peu importe. Le nuage reste en place, comme une barricade. Même lorsque les effets de la piqûre se manifestent.


***

Je ne sais pas combien de temps s’est écoulé. Je suis là, immobile, les yeux ouverts, sans rien regarder. Tout ce que je sais, c’est que les murs sont blancs. Ils me renvoient mon vide. Il y a une odeur de désinfectant, d’aseptisé.

Parfois quelqu’un rentre. Il pose quelque chose à côté de moi avec un petit “clac”. Ils font aussi du bruit, des sons indistincts derrière une vitre épaisse. Et puis après, ils repartent.

Je ne pense à rien. Je ne ressens rien. Comme si j’étais dans un autre plan. Où il fait froid. Où il n’y a rien.

De temps en temps, on me change de position. On m’assoit ou on me tourne. Il y a quelqu’un, une femme je crois, qui me demande même la permission avant de me toucher. Comme si ça importait.

A un moment, ça me tire sur le visage, jusqu’au fond de la gorge. Des liquides plus ou moins chaud passent en moi. Je ne sais pas ce qu’ils essaient de faire. Remplir une coquille vide. Animer un pantin. Et plus le temps passe, moins le brouillard existe. Ma protection s’effiloche. Je le cherche. Sans réfléchir. Comme s’il avait une forme, une densité, un endroit précis où se cacher. Mes yeux glissent sur les murs blancs, sur le vide, sur rien. Puis ma tête bouge. À peine. Une infime rotation, instinctive.

Il y a quelqu’un avec moi. Une personne. Elle regarde par ici, ses yeux s’arrondissent. Elle approche, s’accroupit près du lit. Elle dit quelque chose. Je ne veux pas entendre. Je ne veux pas écouter. Je veux juste retourner me cacher dans la brume. Je ferme les yeux, fort, jusqu’à la douleur. Pour empêcher le monde d’entrer. Mais ça ne sert à rien.

Depuis, ils viennent plus souvent. Ils parlent bas, enfin. Comme si j’étais fragile, cassable. Une infirmière m’a pris la main. J’ai failli la retirer. Mais je n’ai pas bougé. Ils me sourient. Comme si c’était encourageant. Je n’ai rien à leur donner.

Maintenant, quand ils me parlent, je les entends. Je comprends. Mais je ne réponds pas. Parce que je ne veux pas être revenue. Je ne suis pas revenue. Je suis juste là. C’est tout.

Un matin, ils s’approchent à deux. On m’explique quelque chose. Lentement. Comme à un enfant. Je sens qu’on tire à nouveau sur mon visage, dans ma gorge. Ça brûle un peu. Puis plus rien. L’air passe différemment. On dit que c’est bien. Que je suis forte. Je suis à deux doigts de leur dire de remettre ce qu’ils ont enlevé. Parce que je ne suis pas forte. Je n’ai pas envie de l’être.

Ils reviennent avec un plateau. Un truc liquide à boire. Comme quoi c’est important que je m’alimente “normalement”, que je dois “prendre soin de moi” - ha ! -, qu’il y a du monde qui s'inquiète pour moi, qu’ils me soutiennent.

J'avale le tout en quelques secondes. Et ils sourient. Prennent ça pour un progrès. Alors que j’ai juste fait ça pour qu’ils se taisent. Pour qu’ils partent. Qu’ils me laissent essayer de retrouver mon nuage, mon armure, mon rempart.

Mais ça, ce n'est que le début.

Je bouge. Je mange. C’est suffisant pour qu’on me traîne dans une autre pièce. On me propose de regarder la télé, de lire, de dessiner. Je veux retourner sur le lit. M’allonger. Oublier que j’existe.

Et puis un jour, assise sur mon matelas, à fixer le mur, comme un brouillard de substitution, quelqu’un entre dans ma chambre. Un parfum vaguement familier. Une voix qui était déjà venue. Je détaille ses vêtements : des chaussures noires plates, confortables, pratiques; un pantalon en lin ou en coton bleu; un chemisier sans doute aussi en coton, d’un bleu presque blanc.

Je ne la regarde pas. Je ne veux pas qu’elle me regarde. Elle prend une chaise et s’assoit en face de mon lit. Elle dit quelque chose, sa voix douce, patiente. Je m’en fiche. Je ne veux pas lui parler. De toute façon personne ne m’écoute. Et je ne veux pas non plus entendre ce qu’elle a à me raconter.

Je m’allonge. Et je me tourne contre l’autre mur. Je me dis qu’elle va partir. Qu’elle va comprendre que je ne veux pas d’elle ici. Sauf qu’elle reste. Elle ne me demande pas de lui faire face. Elle s’adresse à mon dos :

  • Je sais que vous n’avez pas envie de parler, et c’est votre droit. Je vais rester un peu, et si c’est trop, je partirai. Mais je serai là demain aussi.

Et elle reste. Assez pour que ça m’énerve. Franchement. Quand elle sort de la pièce, j’ai envie de me lever et de tout casser dans la pièce. Je m’en veux. Je ne devrais pas être comme ça. Je ne veux pas ressentir ce que je ressens. Ni quoi que ce soit d’ailleurs.

Je me force à rester impassible. A replonger dans l’eau. Ou personne ne me demande quoi que ce soit. Mais je n’y arrive pas.

Comme prévu, elle revient le jour suivant. Cette fois, je m’allonge aussitôt dos à elle. Et ce petit manège dure des jours. La seule variable, c’est ma position. Parfois je lui tourne le dos. Parfois je fixe le plafond.

Je serre les dents. Je lutte contre tout. La lucidité de plus en plus claire. Les larmes qui montent. Les mots que je refuse de dire. Les souvenirs qui affluent. Je refoule autant que possible.

Parfois elle ne dit rien non plus, d’autre fois elle me demande ce que je veux. Elle n'attend pas que le temps passe, contrairement à moi. Toute son attention est sur moi. Sur ce que je dis dans mon silence.

Et puis un jour, je ne sais pas pourquoi, je la regarde. Je la dévisage même, prête à braver les émotions que j’ai toujours déclenchées – déception, agacement, dégoût – et les conséquences de ma rébellion.

Elle a toujours ses chaussures noires, un jean rose fushia et un chemisier à fleurs. Autour du cou, une chaîne argentée, une pierre blanche en pendentif. Ses oreilles disparaissent sous une cascade de boucles gris-blond. Elle porte des lunettes qui voilent à peine ses yeux en amande, verts mouchetés de brun.

Elle ne détourne pas les yeux. Et au-delà de sa surprise évidente, je vois autre chose. Pas le rejet auquel je m’attendais, pas même la pitié, mais un mélange flou de détermination et de bienveillance.

Et ça me fait quelque chose. Je ne sais pas quoi.

Je réalise que c’est normal qu’elle me regarde comme ça. Elle ne peut pas savoir. Elle ne voit pas le monstre derrière le silence. Elle n’imagine sans doute même pas l’amas écoeurant au-delà de la façade travaillée et soignée d’avant.

Je n’ai pas envie de son aide. Elle ne peut pas m’aider.

Ça remonte en moi comme un tsunami, impossible à contenir. Alors je pleure. Je ne sais pas combien de temps ça dure. Mes sanglots explosent, violents, incontrôlables. Je hurle à en perdre le souffle, à en épuiser mes forces, roulée en boule sur le lit pour me contenir, pour ne pas m’éparpiller en mille morceaux. J’ai envie d’arracher la perfusion, de retirer cette chose qu’on impose encore à mon corps, mais ça ne servirait à rien : ils la remettront.

Je l’entends se lever, faire quelques pas et puis elle murmure :

  • Lucie ? [...] Oui, ça va aller. [...]. Pas besoin d’intervenir. Je vais rester un peu plus longtemps avec elle, ok ? [...] Oui, je suis sûre. Je vous laisse décaler la suite ? [...] Parfait, à tout à l’heure.

Un froissement de tissu, le raclement discret de la chaise contre le sol. Et sa voix revient, douce et claire :

  • Voilà. Je suis toute à vous. Je peux rester, ou je peux partir. C’est comme vous voulez. Est-ce que vous souhaitez que je m’en aille ?

Oui. Parce qu’elle se force à être là. Je le sais. Et quand elle ne pourra plus le supporter, elle tournera les talons, pour ne plus jamais revenir. Et ça sera encore pire. Mais je n’ai pas envie qu’elle parte. Je n’ai pas envie d’être seule. Et en même temps je préfère l’être. Parce que ça m’assure de ne pas être déçue. De maîtriser ma douleur.

  • Vous n’êtes pas obligée de répondre en parlant. Ni même tout de suite. On a tout le temps qu’il faut.

Elle n’insiste pas. Ce qui est très bien. Je ne sais pas ce que je veux. Je ne veux pas d’espoir. Je ne veux plus croire.

Quand mes sanglots finissent par s’épuiser, quand il ne reste plus que des hoquets douloureux et un corps vidé, elle parle à nouveau, doucement :

  • Je repasserai demain.

Un silence.

  • Si vous êtes d’accord.

Je ne parle pas. J’en suis incapable. A la place, le visage toujours enfoui dans mes mains, je hoche la tête. En tout cas, j’essaie.

  • D’accord, dit-elle après quelques secondes. Alors à demain.

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