Chapitre 39 - Partie 2
Elle revient, comme annoncé, le lendemain. Je n’explique pas pourquoi ses chaussures me rassurent. Elle est bien habillée, mais pas apprêtée. Elle prend le temps de me saluer, et s’installe sur la même chaise que la veille, serrant un petit carnet qu’elle pose sur ses genoux.
Et pour une fois, elle ne parle pas. Derrière ses lunettes, ses yeux ne sont ni inquisiteurs, ni voyeurs. Son sourire si doux, qu’on pourrait croire que son visage est neutre. Il ne l’est pas. C’est comme si… Comme si elle était suspendue à ma décision, à mes réactions. Plus encore que d’habitude. Parce que je lui ai donné quelque chose hier.
Après son départ, j’ai réalisé qu’elle m’avait donné quelque chose aussi : sa présence. Même si revenir aujourd’hui fait partie de son travail, hier, elle a choisi de rester. Elle n’a pas détourné le regard en voyant la monstruosité. Et aujourd’hui encore, elle me fixe sans sourciller.
- Vous ne devriez pas être là, je croasse en inspectant mes pieds.
Je ne reconnais même pas ma voix. Je ne sais pas depuis combien de temps je n’ai pas prononcé une phrase aussi longue.
- Vous avez le droit d’avoir changé d’avis. Vous souhaitez que je m’en aille ? demande-t-elle.
Je hausse les épaules, attrape mon coussin comme un doudou – ou comme une nouvelle armure.
- Vous avez mieux à faire que rester. D’autres gens à voir… Des personnes qui méritent que vous les aidiez.
- Vous pensez que vous ne méritez pas d’être aidée ?
Oui. Mais, c’est plus que ça. On m’a appris à ne pas demander d’aide. J’ai toujours survécu seule, je m’en suis toujours sortie seule. Si j’avais été digne d’une quelconque aide, je l’aurais reçue depuis longtemps.
Je hausse à nouveau les épaules, comme si je pouvais effacer cette vérité par ce simple geste. Mais le constat me laisse un goût amer, que je tente de masquer par une moue. Les larmes, elles, ne se laissent pas ravalées. Et elles roulent toutes seules le long de mes joues.
Elle m’observe toujours.
- Je sais que je ne le mérite pas. Sinon… Rien ne serait arrivé, je geins en enfonçant mon visage dans l’oreiller.
J’attends les classiques : “Il ne faut pas dire ça”, “Ce n’est pas vrai”, “Vous n’y êtes pour rien”. Toutes ces belles paroles que Ben a déjà répété des centaines de fois. Mais elle ne dit rien de tout ça. A la place, elle me pose une nouvelle question :
- Pourquoi est-ce que vous ne mériteriez pas que je vous aide ?
- Parce que… parce que je casse tout ce que je touche. Et après on me casse en retour. Ça ne s’arrête jamais. Ça ne sert à rien d’essayer de réparer quelque chose qui n’existe que pour être brisé.
- Peut-être que vous existez pour autre chose ?
- Non. Ça a toujours été comme ça. Clara était parfaite, Alyx est vénéré et moi… juste 'là'. Tolérée, tant que je ne dérange pas trop.
Je sens mon souffle se bloquer, chaque mot me brûle la gorge. Pour la première fois depuis longtemps, je ne tente pas de les retenir. Je veux qu’elle voie ce que je suis, pas ce qu’elle imagine que je suis : un meuble, une chose qu’on oublie jusqu’à ce qu’elle devienne encombrante et qu’on s’en débarrasse.
- Vous parlez de Clara au passé…
Le silence s’installe. Pesant, terrifiant.
- Oui. Ma soeur… Elle… elle n’est plus là. C’est quand elle est partie que… ça a été pire.
Je remarque que la psy ne dit rien, qu’elle ne me presse pas, ne tente pas de remplir les vides avec des mots rassurants. Et cette absence de réaction me donne un étrange sentiment de sécurité. Comme si je pouvais parler sans craindre d’être interrompue, jugée, corrigée.
Alors, je parle de mes parents, de leur relation, de l’adulation constante dont mon frère bénéficiait, de la perte de Clara. Les mots viennent en petits bouts, maladroits, parfois saccadés par les larmes que je retiens à peine.
Après cette première ouverture, les sessions deviennent à la fois plus faciles et plus dures. Les mots viennent plus naturellement, mais la confrontation avec mes souvenirs et leur lot d’émotions est atroce. Je raconte ce que j’ai enduré, ce que j’ai voulu oublier, ce que je n’ai jamais pu dire à Nate.
Mon frère ne cessait de répéter que je l’avais privé d’une sœur. Que je devais payer pour ça. L’aimer deux fois plus. Lui offrir deux fois plus. C’était son argument, le prétexte qu’il répétait comme un disque rayé, toutes les années que nous avons passées sous le même toit. Parfois, ce n’était pas mon corps qu’il réclamait, mais ma terreur. Il affirmait que je devais souffrir, comme elle avait souffert à cause de mon inaction. Quand il grimpait dans mon lit, je ne savais jamais à quelle agression m’attendre. Il serinait que je méritais tout ça. C’était mon châtiment pour l’avoir privé d’elle.
À chaque rendez-vous, je lui confie un souvenir de plus. La plupart du temps, ma voix se brise. Je peine à articuler. Mais elle reste là. Patiente. Disponible. Je ne suis plus seulement dans une confession où les mots doivent tomber pour exorciser le passé. Peu à peu, c’est une discussion. Je parle, elle écoute. Je raconte, elle relance, parfois par un silence, parfois par une question simple, qui me permet de choisir la profondeur de mes mots.
Parfois, je la regarde. Pas encore vraiment droit dans les yeux, mais assez pour qu’elle voie mes expressions, mes hésitations.
Chaque fois que je développe un souvenir, c’est comme si tout mon corps brûlait et gelait en même temps. C’est une épreuve différente de celle à laquelle j’ai été habituée, mais ça reste une épreuve : mettre des mots sur des émotions, des sensations… Je ne l’ai jamais fait. On me l’a toujours refusé.
Et puis, un jour, le mot sort. Viol. Presque chuchoté, comme un gros mot, un tabou, un interdit.
Elle ne bouge pas, ne commente pas. Ses yeux me retiennent, attentifs mais sans jugement. Ses mains reposent sur son carnet.
Je crois que c’est la session où je pleure le plus. Mais elles ont un goût différent de toutes celles qui ont précédées. Une amertume ronde et tannique. Pour la première fois, j’ai le droit de nommer l’horreur, sans fioriture, sans filtre. Et surtout, sans en payer le prix.
C’est un tournant. Depuis, j’ouvre toutes les vannes, je ne lui épargne rien de la raison de ma présence ici. Les abus — sexuels, psychologiques. La manipulation — mentale, physique. L’angoisse de n’avoir plus aucun refuge — ni professionnel, ni privé.
Au fil des séances, je cesse de pleurer. Je bascule dans la colère — rentrée ou assumée. Chaque rendez-vous devient l’occasion de me plaindre ou de râler. Et encore une fois, elle écoute. Acquiesce. M’encourage.
Aujourd’hui encore, nous discutons de ma relation avec Nate. Du mariage que nous avons dû repousser.
- J’espère qu’il saura me pardonner de lui avoir fait perdre du temps, je souffle.
- Vous ne faites perdre de temps à personne en étant ici. Ce que vous faites, maintenant, c’est important. Extrêmement courageux.
- Et très égoïste. Je suis sûre qu’il ne va pas bien…
Elle me regarde avec une moue pensive.
- Vous savez, si l’un de vos proches a froid, vous n’avez pas à monter au bûcher pour le réchauffer, assure-t-elle. C’est très beau, très noble, de vouloir le bien être des gens qu’on aime, mais il faut aussi savoir se préserver. Qui s’occupe de votre bien être, à vous ?
- Nate, principalement. Mon meilleur ami, aussi.
- Ce serait bien de vous ajouter à cette liste, vous ne pensez pas ?
Je hausse les épaules, un peu agacée, un peu honteuse.
- Si les rôles étaient inversés, lui en voudriez-vous ? ajoute-t-elle.
- Non ! Pas du tout !
- Exactement. Dans un couple, vous êtes partenaires. Vous vous soutenez l’un l’autre. Si vous le faites pour lui, pourquoi ne le ferait-il pas pour vous ?
Je ne réponds pas. Je ne sais pas si j’y crois, mais ses mots tournent en boucle dans ma tête, longtemps après son départ.
***
Le lendemain, à la fin de la séance, elle referme son carnet et me demande :
- Est-ce que vous m’autoriseriez à parler de la situation actuelle à votre fiancé ? De votre frère. Du fait qu’il est revenu dans votre vie, sans votre consentement. De la façon dont il vous a manipulée.
Je tressaille, dans un mouvement instinctif de recul. La panique monte sous ma peau.
- Je… J’ai peur.
- Justement. Ce n’est pas seulement votre passé, maintenant. C’est un danger présent. Une menace réelle. Ça le concerne aussi.
Je ne réponds pas tout de suite. Je fixe un point flou au mur derrière elle.
- Il… il ne sait pas. Tout ce qu’on m’a fait, je murmure. Je ne pourrais jamais lui dire ça en face.
- Je peux lui expliquer ça aussi, si vous le souhaitez. Vos mots, pas les miens. Ce que vous m’autoriseriez à transmettre. Ce serait une façon de ne pas être seule face à ça.
Je reste figée, coincée dans son regard. Dans l’espoir qu’elle essaie de me transmettre.
- Il m’aime, mais… je ne suis pas sûre qu’il supporte de l’entendre. Je ne suis pas sûre de supporter son regard. Après.
- Il vous aime. Il mérite de comprendre ce contre quoi vous vous battez. Et vous, vous méritez d’être entendue. Pas jugée, mais accueillie. Soutenue. C’est son rôle de partenaire.
Je ferme les yeux. Et j’acquiesce.
Deux jours plus tard, Nate demande à me rendre visite. Mon cœur s’affole quand je le vois entrer dans la salle. Il a le même blouson gris, un jean qu’il porte depuis trop longtemps, les cheveux en bataille. Rien n’a changé. Sauf son regard.
Il m’offre un sourire doux, discret, presque fragile, comme s’il voulait surtout ne pas m’effrayer. Il s’assied face à moi, sans un mot. Ne tente pas de croiser mon regard. Il me laisse l’espace, ne pose aucune question. Et je comprends qu’il sait. Je le sens dans ses gestes. Dans sa façon de rester silencieux. Dans la douceur avec laquelle il effleure mon bras, comme s’il avait peur de me casser – non, comme s’il avait peur de me briser davantage.
Je ferme les yeux une seconde. La honte monte, acide. Je voudrais disparaître. Ou hurler. Je ne sais pas. Quand je les rouvre, mon regard accroche le sien et je découvre quelque chose que je n’avais jamais vu auparavant. Pas du dégoût. Pas du rejet. Mais une inquiétude profonde, presque douloureuse. Et en dessous… une forme de pitié.
Et ça me met en colère. Pas contre lui, contre cette image, ce reflet qu’il me renvoie malgré lui. Comme si tout ce que j’avais été avant venait d’être effacé, remplacé par ce qu’on m’a fait. Comme si je n’étais plus qu’un corps abîmé, un passé trop lourd à porter. Un accroc dans la vie qu’il croyait déjà tracée.
Je détourne les yeux, serre les poings. Je me rappelle que ce n’est pas sa faute, qu’il fait de son mieux, qu’il m’aime, mais l’agacement reste là, logé sous la peau, tenace. Passées ces premières minutes embarrassantes, je me rappelle aussi l’état dans lequel j’étais en arrivant et la façon dont il a pris soin de moi, du mieux qu’il pouvait.
Sa main reste posée sur la mienne, sans chercher à me retenir. Il est toujours là. Il ne bouge pas. Il ne fuit pas. Je crois que c’est ça qui me bouleverse le plus. Alors j’arrive à respirer un peu mieux. Je ne peux pas encore lui parler. Pas tout de suite. Mais je peux rester là, à ses côtés. Je presse ses doigts entre les miens. Il me sourit. Et pour l’instant, c’est déjà énorme.

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