Chapitre 39 - Partie 3
Quelques jours plus tard, on me rend mon téléphone – ou plutôt, je suis autorisée à l’utiliser pendant certaines plages horaires et sous surveillance.
J’entre dans la salle commune, le coeur battant. Les autres patients sont là, dispersés, certains lisent, d’autres regardent la télévision. Je récupère mon portable, comme un trésor. J’avais oublié ce que ça faisait d’avoir quelque chose à soi, un objet qui relie encore au dehors. Il est plus léger que dans mon souvenir, mais peut-être que ce sont mes mains qui tremblent moins.
Je m’installe dans un coin calme, allume l’écran, pressée de rattraper le temps perdu, de contacter Ben. Des messages en attente, figés dans un autre temps, popent pendant plusieurs secondes. Ben, Thomas, Théo… Malgré moi je constate qu’il n’y en a aucun de Zed et ça me fait un étrange pincement au cœur. Je repousse toutes les questions que je me pose à son sujet. Peu importe la raison de son désintérêt, ça creuse un vide que seul Ben semble pouvoir combler maintenant.
Nous n’avons pas échangé un mot depuis mon retour avec Nate. La majorité des notifications proviennent de lui. Il a l’air mort d’inquiétude, et je le serai sans doute moi aussi dans cette situation. Nous n’avons jamais passé plus de quelques jours sans échanger. Je n’hésite pas une seule seconde et fais défiler mes contacts jusqu’à son nom, comme un réflexe archaïque, comme on attrape une rambarde quand on escalade une montagne trop pentue.
Je m’excuse peut-être dix fois dans le texto que je lui envoie, expliquant dans les grandes lignes les raisons de mon silence involontaire. Sa réponse arrive presque aussitôt. Il me dit qu’il vient dès qu’il peut, que je n’ai rien à expliquer, que je n’ai rien à justifier. Juste à lui donner l’adresse et les heures de visite. Son empressement me fait sourire, mais ce n’est pas encore possible.
Je n’ai pas encore droit aux visites en dehors de la famille. :s Mais on peut se faire un appel en visio. ^^”
La sonnerie retentit presque aussitôt et je lui raconte alors tout ce qu’il a raté : l’abandon familial, le retour calculé de mon frère, la peur qui s’est installée comme une moisissure. Il ne m’interrompt pas, mais ses yeux trahissent une colère sourde, celle de quelqu’un qui constate qu’un nuisible a encore gagné du terrain.
Je lui parle aussi de Nate, de la psy, de la colère qui commence à remplacer les larmes. Au fil de la conversation, ses expressions se transforment et je devine qu’il peine à dissimuler son enthousiasme — son ravissement, même — que je sois enfin en thérapie, lui qui me l’a suggérée pendant des années, qui a essuyé mes refus, mes pirouettes, mes “je vais bien”.
- Je ne sais pas jusqu’à quel point j’ai envie d’aller. Je ne sais pas si je fais bien d’aller aussi profond dans cette exploration de “moi”.
- En quoi ça serait une mauvaise chose ?
- Ben… Qu’est-ce que je fais si à un moment je me rends compte que je n’aime pas ma vie ? Que je veux prendre une autre direction ?
Il ouvre les mains, sourit, comme si la réponse allait de soi :
- Tu prends une autre direction.
Je laisse échapper un souffle amusé et désabusé à la fois. Tout a l’air si simple dit comme ça.
- Tu sais… Le fait que tu te poses la question… Ça veut peut-être dire quelque chose. Je ne suis pas psy. Mais parles-en à la tienne.
Ses yeux sont un mélange de patience, de compassion et de solidité. Le regard confiant qu’il a toujours eu.
Voilà pourquoi je voulais le contacter lui. Il ne doute pas de ce que je peux supporter, ni de ce que je vais révéler. Il m’accorde d’avance une force que je ne suis pas certaine d’avoir.
Cet appel me donne de l’espoir, une raison d’avancer, détonnant de façon presque triste avec les visites de Nate. Chaque rencontre est un mélange étrange de routine et de tensions, ponctuée de rires timides, de silences partagés et de discussions sur la reprise de notre vie à ma sortie.
Le mariage, repoussé plusieurs fois, revient toujours sur le tapis. À force de dialogues où mes choix sont ramenés à ce qui lui paraît “raisonnable”, je sens une colère sourde monter, un mélange d’exaspération et d’impuissance. Chaque compromis arraché me donne l’impression que mes opinions ne sont qu’optionnelles, que je risque de le perdre si je m’affirme. J’en viens à redouter nos interactions, à souhaiter ne pas le voir pour éviter un échange houleux ou désagréable.
J’essaie d’expliquer ce paradoxe à ma psy, ce besoin d’être vue sans oser me montrer, de peur d’être rejetée.
- Vous avez le droit de vous exprimer, de dire ce que vous pensez, assure-t-elle. S’écraser pour éviter un conflit n’est pas toujours un acte de sagesse. Parfois, c’est juste s’effacer.
Elle a le chic pour trouver les citations qui me retournent la tête : “Ne renoncez pas à qui vous êtes pour obtenir l’approbation des autres.”, “Le vrai bonheur, ce n’est pas se contenter d’oublier sa tristesse.”.
Je sors de cette séance avec plus de questions qu’en entrant et je ne peux m’empêcher de penser que c’est précisément ce qu’elle attend : que je réfléchisse, que je choisisse.
En fin d’après-midi, Nate me rend visite. Je le retrouve dans la cour intérieure, dans la lumière douce typique de cette fin d’été. Je le reconnais de loin. Même veste, même posture – un peu trop droite pour paraître naturelle – et cette façon qu’il a de joindre ses doigts quand il est mal à l’aise.
Il sourit quand il me voit approcher, m’embrasse à peine et on s’assied sur un banc, à l’ombre d’un vieux chêne. Un silence nous enveloppe. Son genou tressaute, trahissant une impatience qu’il tente de camoufler derrière une voix calme.
- Tu sais… ça fait des semaines que tu es là. Ce serait bien que tu sortes, qu’on reprenne notre vie… On a une cérémonie qui nous attend, non ? plaisante-t-il.
La peur me paralyse quelques secondes et puis je souffle :
- Je ne peux pas.
Il pousse un soupir, pas agacé, pas encore, plutôt... frustré. Il essaie d’arrondir les angles, de ménager mes nerfs.
- On changera le lieu du mariage. On engagera des mecs costauds pour te protéger. Je serai là aussi. Tu verras, tout sera parfait.
- C’est pas une question d’endroit, je proteste en secouant la tête.
Ma gorge se serre. Je sens mes paumes devenir moites, mon souffle se raccourcir. Il fronce les sourcils. Il encaisse, mais je vois qu’il ne comprend pas. Alors je lâche, sans détour :
- Je ne suis pas prête… À partir. Je ne vais pas bien.
- Ça va aller mieux dans quelques temps.
Et là, quelque chose en moi craque.
- Tu n’en sais rien !
- Non, c’est vrai. Mais je ne veux pas m’attarder sur le négatif.
Cette phrase… C’est un électrochoc : il n’a pas juste pitié, il veut tout ignorer. C’est comme s’il me disait qu’il avait honte de moi. Ça me donne l’impression d’être renvoyée à mon silence forcé et ça m’enrage.
- Il faut pourtant parfois. Pourquoi tu ne veux pas comprendre ?
- Qu’est-ce qu’il y a de mal à vouloir une vie sans problèmes ? s’emporte-t-il. Qu’est-ce qu’il y a de mal à vouloir que tu aies une vie parfaite ?
- Une vie parfaite ? Ouvre les yeux, enfin ! Ma vie n’est pas parfaite. Ça n’existe pas une vie parfaite !
Il me regarde, et dans ses yeux je lis une incompréhension glacée, un mélange de dégoût et de mépris qui me frappe comme une gifle.
- Waouh. C’est ça que tu diras à nos enfants ?
Je me fige, abasourdie par ce que j’entends.
- Quels enfants ?
- Nos enfants. A toi et moi. A qui on essaiera de donner la vie la plus parf…
- Non.
- …aite poss… Quoi non ? s’interrompt-il, les sourcils froncés.
- Non. Je ne veux pas d’enfants. Je n’en ai jamais voulu. On en a déjà parlé.
Il baisse les yeux. Je vois sa gorge se contracter.
- Oui… Mais je me suis dit que… Tu changerais d’avis. Moi j’en veux.
Et je réalise à quel point je me suis laissée embarquer dans ce projet de vie qu’il a imaginé pour nous. Ce conte trop lisse, ce rêve trop propre – cette cage dorée –, où il n’y a pas de place pour mes ombres ou mes choix. Et ce mariage qu’on a reporté comme s’il suffisait de déplacer une date pour effacer mon passé et son lot de casseroles.
“Si l’un de vos proches a froid, vous n’avez pas à monter au bûcher pour le réchauffer.”
C’est un sujet sur lequel il ne peut pas y avoir de compromis. Nous sommes incompatibles.
Et même si ça me fait mal, même si j’ai l’impression de perdre pied, je sais que c’est vrai. Je respire un peu plus fort. Je le regarde, et cette fois, je ne vacille pas.
- Nous voulons des choses différentes.
Il se fige, net.
- Alors quoi ? On arrête tout ? Comme ça ? demande-t-il d’une voix qui transpire la panique, la peur de me perdre. On pourrait… Je sais pas, faire une thérapie de couple. Travailler sur tout ça ensemble. Je peux venir en séances, t’écouter, t’accompagner. Je peux apprendre à comprendre ce que je ne comprends pas encore. On pourrait essayer de se réparer.
Je ferme les yeux une seconde. J’ai envie de dire non. Ce serait plus simple. Mais je n’y arrive pas. Moi aussi j’ai peur de le perdre. De regretter. De me retrouver seule. Je ne peux pas. Pas encore. Alors je murmure :
- Je… je vais y réfléchir. Je vais voir si c’est envisageable avec les gens d’ici. Avec mon parcours.
La mise en place est assez simple et plutôt rapide. Nos sessions viennent s’ajouter à celles que j’ai deux fois par jour. J’ai l’impression de passer des journées entières à parler. Ou à négocier, quand je suis avec Nate.
Je remarque son regard qui s’abaisse, sa mâchoire qui se serre de jour en jour. Un silence qui s’installe à chaque entrevue, lourd de non-dits.
Après quelques séances, on se regarde en face, sans détour cette fois. Je ne suis plus la personne qu’il aimait. Je ne suis pas la personne qu’il voyait. Je ne l’ai jamais été. Il n’a pas à me porter ou à me sauver. Nous ne sommes pas ensemble pour les bonnes raisons.
Bien sûr, il y a des sentiments, c’est vrai, un lien qui ne s’efface pas d’un coup. Mais même sans parler des enfants, il y a trop de fissures entre nous. Nos désirs ne se croisent pas.
Lui, il rêve d’une vie posée, d’un foyer stable, d’un avenir tracé, rempli de gens et d'éclats de rires. Moi, j’ai besoin de bouger, de respirer, de garder de l’espace, du silence pour mes combats intérieurs.
C’est dur. Pour tous les deux. Mais nous arrivons à la même conclusion : l’amour que nous partageons ne suffira pas à nous faire tenir.
Je ne sais comment nous parvenons à nous quitter, non pas en ennemis, mais comme deux personnes attachées l’une à l’autre, avec une tendresse et une maturité dont je ne nous croyais pas capable. Nate continue de venir me voir. Moins souvent. Pas comme mon fiancé, pas comme mon petit ami, mais comme quelqu’un qui tient à moi, qui veut être là.
Et cette nouvelle présence m’offre une nouvelle perspective : puisque je vaux la peine d’être quelqu’un pour lui, même si ce n’est pas la personne qu’il souhaitait, alors peut-être que je peux exister sans me renier.

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