Chapitre 40 - Partie 1

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Les jours suivants, je passe de plus en plus de temps dans la salle commune. Au début, je reste dans mon coin, observant les autres, notant leurs habitudes. Puis, petit à petit, je tente des gestes simples : un sourire à une patiente qui rit seule, un mot échangé à voix basse. Les autres me renvoient des regards étonnés, mais amicaux. Au fil des discussions, je découvre les batailles des uns, les failles des autres… Paradoxalement, c’est agréable et douloureux de savoir qu’on n’est pas seul avec ses démons, que d’autres personnes peuvent comprendre, compatir.

Et puis un après-midi, on m’annonce que si je m’en sens capable, je peux recevoir des visites autres que familiales. La phrase paraît anodine, administrative. Elle ne l’est pas. Elle sonne comme une restitution, une petite parcelle de normalité qu’on me rend, sans cérémonie. J’en informe aussitôt Ben et sa réponse fuse.

Je viens demain ! J’ai posé ma journée pour avancer sur le déménagement. Je ferai un détour.

Son empressement et son enthousiasme me font sourire. Je meurs d’envie de le voir, de bénéficier de la présence de quelqu’un d’autre que Nate ou les membres de sa famille. Il faut que je l’appelle, lui aussi. C’est son anniversaire. Je m’isole et compose le numéro de Nate. Je me retiens de respirer trop fort – même si nous sommes restés en bons termes, ça reste… délicat.

  • Allô ? Tout va bien ?
  • Oh ! Oui, je voulais juste te souhaiter un joyeux anniversaire…
  • Merci… ça me fait plaisir… dit-il doucement. Je comptais venir te voir ce weekend. Mes parents m’ont invité à venir pour le fêter ensemble. Je me disais… ça pourrait être l’occasion de finaliser la location du box. Il faut ta signature.

Le box. Rien qu’à cet évocation, une boule se loge dans ma gorge. Tant que je suis ici, c’est Nate qui se charge d’empaqueter mes affaires, de vider notre appartement des vestiges de notre relation.

  • Tu n’es pas obligé de t’en occuper. Je m’en serai chargé à ma sortie.
  • Ouais… Mais tu ne sais pas quand tu sortiras. Et, je sais que c’est pas très gentil mais… j’ai besoin de ça. Pour avancer.

Je me mords les lèvres, hoche la tête, même s’il ne peut pas me voir.

  • Je comprends… Ramène les papiers. Je signerai tout et tu seras tranquille.
  • Merci.
  • Je t’en prie.

Il y a un petit silence, où l’on sent que chacun mesure la distance qui s’installe. Ce n’est pas un adieu brutal, mais une frontière nécessaire.

  • Et sinon… tu sais ce que ta mère a prévu pour ton repas d’anniversaire ?
  • Aucune idée. Je pensais que toi tu saurais. Elle ne vient pas te voir tous les jours ? rit-il.
  • Presque… Elle est trop mignonne. C’est la maman parfaite ! je plaisante à mon tour.
  • Ouais… Bon, merci d’avoir appelé. Je vais te laisser. A ce weekend.
  • Ça marche. Prends soin de toi.
  • Toi aussi.

Après l’appel, je reste un moment assise, le téléphone éteint dans la main. J’ai l’impression d’avoir parlé pendant des heures, alors que la conversation a été brève. Certaines décisions pèsent plus lourd que les autres.

Je reste dans la salle commune, mais je n’ai plus l’élan pour les échanges, seulement l’envie d’être là, parmi les autres, sans me cacher. Je m’installe près de la fenêtre, écoute une patiente raconter une anecdote sans queue ni tête, souris quand il faut. Rien d’extraordinaire ne se passe — et, pour une fois, ça me va.

La fatigue finit par me rattraper. Pas celle qui écrase, mais celle qui signale qu’on a traversé quelque chose. Je regagne ma chambre avant le dîner, m’allonge sans retirer mes vêtements, les yeux ouverts dans la pénombre, l’esprit illuminé d’avance.

Demain, Ben viendra.

Il débarque, comme annoncé le lendemain, toujours beau comme un prince, avec son sourire trop grand et ses cheveux trop vifs pour être ignorés. Il essaie de faire comme si de rien n’était, comme si je n’avais pas disparu pendant des semaines, mais qu’on s’était quittés la veille autour d’un verre. Il est aux antipodes de tous les visiteurs que j’ai eu jusqu’à maintenant. Pas plus tard que ce matin, la mère de Nate est venue et même si je l’adore, je déplore qu’elle continue de me regarder comme si j’étais aussi fragile qu’en arrivant. Ben, lui me prend dans ses bras sans attendre, ne me regarde pas comme quelque chose de cassé – il ne l’a jamais fait. Et ça fait du bien.

On sort profiter du soleil dans le parc de l'hôpital. L’air frais me saisit et me réveille, mais ce n’est pas désagréable. Les arbres frissonnent sous le vent et je me sens étrangement protégée dans ce petit carré de liberté surveillée.

On marche côte à côte jusqu’à un banc un peu à l’écart. Je sens ses yeux sur moi, attentifs, mais pas insistants. La présence de quelqu’un qui ne me juge pas, juste là pour marcher et m’accompagner, est un luxe que je savoure.

Après quelques minutes de banalités enthousiaste, je lance les sujets sensibles :

  • Ben… je… je me suis séparée de Nate.

Il me jette un regard rapide, mais je vois immédiatement qu’il ne me juge pas. Il hoche simplement la tête.

  • Et… Ça va ?
  • Je crois, oui. Ça s’est mieux passé que ce à quoi je m’attendais. Tout n’est pas réglé, mais on s’en sort tous les deux la tête haute pour le moment. C’est déjà bien… Mais c’est vrai que tant que je suis ici… Ça reste encore un peu flou.
  • Les médecins t’ont dit quand tu pouvais sortir ?
  • Techniquement ? Quand je veux. J’accepte les traitements, les séances avec la psy… Ils n’ont pas de raison de me garder contre ma volonté. Je suis là parce que je le veux.

Je devine une fébrilité contenue dans son sourire, une impatience douce, presque enfantine, comme s’il attendait avec hâte que le papillon que j’ai toujours été sorte enfin de sa chrysalide.

Être près de lui est si simple, naturel, autant que ça l'était avec Zed, à la différence que ma relation avec Ben est et sera toujours platonique. C'est le frère que j'aurais dû avoir.

Puis, comme un souffle, une présence me traverse. Une sensation que je connais depuis toujours : une tension subtile, un frisson dans la nuque. Je tourne les yeux. Et là, mon cœur rate un battement. A une vingtaine de mètres, il est là.

Zed.

L’espace d’une seconde, tout s’illumine. L’espoir, la chaleur, la lumière… comme si le soleil lui-même venait de se poser devant moi. Je sens sa tension, sa volonté de se précipiter ici derrière son air désemparé, mal à l’aise. Et puis le souvenir revient. Tout ce qu’il m’a fait, tout ce que je me suis infligée en croyant à ses paroles et ses actes.

Je me replie sur moi‑même, fixe Ben sans un mot.

Je ne peux pas. Aide-moi…

Il suit mon regard. Je le vois froncer les sourcils et je sais qu’il identifie Zed à toutes les photos que je lui ai transmises au fil des années. Il se lève et part à la rencontre de Zed. Je reste assise, bras autour de moi, incapable de bouger.

Ben reste droit comme un i, véritable rempart entre mon alter ego et moi. Zed semble plus perdu que jamais, abattu. La conversation que je n’entends pas est houleuse. Ben reste ferme, stoïque, là où Zed se recroqueville, négocie à grand renfort de gestes. J’ai l’impression que ma poitrine se déchire.

Je veux savoir ce qui se passe. Je veux partir en courant. Je veux me jeter dans ses bras. Je veux qu’il s’en aille.

Il esquisse un pas de plus dans ma direction… Et Ben le repousse :

  • CASSE-TOI !

Le cri me fait sursauter. Le fracas dans l’air me paralyse un instant. Les poings de Zed se serrent et je crains une seconde que mon meilleur ami ne fasse les frais de sa colère. Il ne ferait pas le poids. Après un dernier regard vers moi, il lève les mains et recule, puis disparaît à l’angle du bâtiment.

Je reste immobile, le souffle court. Ben revient s’asseoir près de moi.

  • Désolé pour ça… Ça va ? murmure-t-il.

Je hoche la tête, mais la confusion reste, un mélange de soulagement, de peur et de culpabilité. Nous échangeons encore quelques minutes sur les dernières avancées de son déménagement et l’embauche de sa sœur dans un cabinet d’avocat prestigieux, puis nous nous séparons – moi pour mon rendez-vous psy quotidien, lui pour continuer de déballer ses cartons.

Le trajet jusqu’au cabinet se fait dans un brouillard épais, traversé d’éclats contradictoires. Les images tournent en boucle, sans bruit, comme un film muet que je n’arrive pas à arrêter.

Ma psychologue est déjà là, bien sûr, assise dans son fauteuil en velours orange. Je m’assois face à elle, pour une fois, sur un siège jumeau au sien, les épaules encore trop hautes, la mâchoire crispée. Elle me fixe, attendant que j’ouvre la séance. Je ne sais pas si je veux reprendre ce dont nous parlions la dernière fois, ou m’aventurer sur un terrain plus accidenté.

Elle me devance :

  • J'ai appris qu'il y avait eu une altercation dans le parc... Vous souhaitez en parler ?
  • Pas grand chose de plus à dire que ce que vous savez déjà. C'était lui… Zed.

Ce surnom roule sur ma langue comme un goût amer. Je détourne les yeux en grimaçant. Elle connaît mon histoire avec lui, du moins dans les grandes lignes car ses actions ont joué dans ma dépression.

  • Le frère de Nate, je précise malgré tout.
  • Je vois. On n'a jamais vraiment pris le temps de parler de ce que vous avez ressenti lorsque vous avez quitté la Grèce. Est-ce que vous vous sentez prête à en discuter ?

Elle me regarde avec un sourire bienveillant, attendant que je lui livre mes pensées. Depuis le temps, je sais que si elle souhaite aborder un sujet, c'est qu'elle sent que c'est nécessaire et que je peux l'encaisser. Elle ne pense qu'à mon bien, à chaque séance, à chaque fois qu'elle m'invite à me révéler, mais ce n'est pas une partie de plaisir pour autant. Je soupire, croise les bras et fixe le sol.

  • Il s'est servi de moi. J'étais habituée à la douleur et la honte quand mon frère m’utilisait… Mais là… me faire avoir comme ça. Je me sens tellement idiote d'être tombée amoureuse de lui.

Je vois un léger sourire passer sur ses lèvres, presque imperceptible.

  • Quoi ? je demande, agacée et gênée.
  • C'est la première fois que vous osez mettre ce mot sur ce que vous ressentez.
  • Quel mot ?
  • “Amoureuse”. C'est déjà une très bonne chose de le reconnaître, vous savez.

Je secoue la tête, comme si ça pouvait effacer ce qu’elle vient de dire, mais la vérité me broie le cœur. Je n’ai jamais voulu mettre un nom dessus parce que ça rend tout ça encore plus réel.

  • Tout ce que je vois, moi, je réplique, c'est que le revoir, même de loin, même brièvement, ça a fait remonter tout ce que j'essayais d'enterrer.

Elle hoche la tête avec une lenteur excessive.

  • Et peut-être aussi de fuir, non ?
  • Je ne sais pas… peut-être.

Je reste silencieuse, mais elle attend, patiente, que je poursuive mon introspection. Après quelques secondes de mutisme, je cède. Je resserre davantage mes bras autour de moi, comme s'ils pouvaient me protéger des souvenirs.

  • Je… Je pensais vraiment avoir un lien avec lui. C'est quelqu'un à qui j'écrivais tous les jours. Le perdre... ça m'a vraiment bouleversée. Je me suis sentie totalement perdue, vide et démunie.

Comme toujours, elle prend son temps avant de répondre, m’accordant la possibilité de maturer ce que je viens de dire pour mieux rebondir dessus.

  • Est-ce que vous réalisez que la réalité que vous décrivez là, c'est très certainement la sienne également ?
  • A la différence que pour lui, c'était un jeu. Et qu'il m'a jetée dès qu'il s'est lassé, je riposte en la fusillant du regard, malgré moi.
  • Attention, je n'ai pas dit qu'il s'était bien comporté, me reprend-elle d'une voix encore plus douce, comme pour tempérer ma rage. Mais vous décrivez un lien très fort. Pas seulement spirituel mais matériel : il prenait le temps de vous écrire, tous les jours. C'est beaucoup d'énergie dépensée, même pour un simple jeu. Je doute que ça n'ait pas laissé de traces. Ce que vous ressentez… ce vide, cette perte, c’est peut-être aussi ce qu’il ressent.
  • Alors quoi ? Sous prétexte que, peut-être, il a mal, à cause de ses propres erreurs, je devrais faire comme s'il ne s'était rien passé ? je grince.
  • Pas du tout. Il ne faut pas effacer ce qu'il s'est passé, mais plutôt vous offrir une opportunité de comprendre pourquoi ça s'est passé. Et pourquoi de cette façon. Que risquez-vous à l'écouter, au moins une fois ?
  • Pourquoi je prendrais ce risque ? Qu’est-ce qui me dit qu’il ne va pas me faire encore plus de mal ?

Elle incline la tête – une habitude lorsqu'elle semble réfléchir à mes questions, avant de poser ses mots au bon endroit, là où je ne peux pas les ignorer – puis, sa voix se fait plus douce, invitante :

  • Dites-moi, Maud : s’il vous a vraiment utilisée, comme il l'a dit, qu’est-ce qu’il viendrait chercher maintenant ? Vous êtes mariée ? Ou toujours avec son frère ?

Je secoue la tête, à contrecœur.

  • Non.
  • Vous vous sentez heureuse ? Épanouie ? continue-t-elle.
  • Non, je marmonne, les dents serrées. Il a tout brisé.

Son regard se fait soudain plus intense et plus doux à la fois, comme une étreinte visuelle.

  • Alors que pourrait-il vouloir briser de plus ?

Je hausse les épaules, refusant ne serait-ce que de songer à la réponse. Elle hoche la tête, prend note et me sourit doucement.

  • Je vous propose qu’on s’arrête là pour aujourd’hui. On reprendra la prochaine fois.

Je me lève, un peu plus légère que lorsque je suis entrée. Dans le couloir qui mène à ma chambre, le calme de l’hôpital m’enveloppe. Je m’avachis sur mon lit, m’empare de mon roman du moment et me laisse emporter par les pages.

Je reprends mes esprits lorsque quelqu’un frappe à la porte : le dîner est presque prêt. Je me redresse, échange mon livre contre mon téléphone et découvre une notification. Un texto… de Zed.

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