Chapitre 40 - Partie 4

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Au fil des minutes, mes sanglots s’étiolent, se font de plus en plus espacés, jusqu’à se taire, mais sans disparaître pour autant. Ils restent accrochés à ma gorge, comme une fumée toxique, vestige d’une douleur qui ne s’éteindra sans doute jamais. Alors que je me laisse aller à la chaleur qu’il m’offre, la culpabilité revient, sournoise, s’insinuant dans chaque respiration, dans chaque confession qu’il me fait. Le poids de la honte m’écrase : je ne peux pas rester dans ses bras à prétendre que j’ai le droit d’être réconfortée. Toujours lovée contre lui, j’inspire à fond, et, quand je parle enfin, ma voix est cassée mais ferme.

  • Tu avais raison, toi aussi. J’ai été monstrueusement égoïste.

En vérité, c’était bien pire que de l’égoïsme : une mascarade, une mise en scène, un spectacle millimétré, une lumière factice, que je projetais de toutes mes forces. Après l’échec de la confession de mon agression, j’ai compris que les gens ne regardent que ce qui brille. Alors, j’ai lutté, j’ai mis toutes mes forces dans ce rôle. Je me suis convaincue que si j’étais solaire, si j’étais joyeuse, mes parents finiraient par faire attention à moi, qu’à défaut de m'écouter ou de me croire, ils m’aimeraient malgré tout. Et ça a marché, pour tous les autres, sauf eux. Malgré les sourires, la gentillesse, l'énergie… je n’ai jamais bénéficié de l’amour inconditionnel dont ils baignent Alyx. J’ai attiré des gens, ça oui. Mais je n’ai fait que les aspirer dans mon vide.

  • J’avais besoin de quelqu’un pour m’aimer à ma place, alors j’ai pris ce que Nate m’offrait, en me persuadant que c’est ce que je voulais aussi.

C’était plus facile comme ça. Plus facile de dire "oui", de jouer le rôle qu’on attendait de moi, plutôt que d’admettre que je ne savais même pas ce que j’étais censée ressentir. Parce qu’au fond, si je m’arrêtais une seconde pour regarder la vérité en face, tout s’effondrait. Je n’ai jamais appris à me construire. J’étais terrifiée à l’idée de me retrouver seule, comment aurais-je pu survivre sous les décombres ?

  • Et toi… Avec toi, j’ai foncé tête baissée, en sachant que j’allais blesser tout le monde.

Je savais – bien sûr que je savais ! –, mais je l’ai fait quand même. Parce que j’ai toujours fait ça. C’était comme un jeu cruel où je tirais sur la corde jusqu’à ce qu’elle cède. Ce n’était pas les autres que je voulais blesser, mais moi. Je ne pouvais pas concevoir que tout n’explose pas. C’était la preuve qu’Alyx avait raison : que je ne valais rien, que je ne méritais rien de bon. Je poussais les gens à bout pour valider cette idée absurde et vénéneuse qu’il avait fait germer dans ma tête.

  • J’aurais pu arrêter. Mais je ne l’ai pas fait. Je t’ai forcé à me parler, à t’ouvrir, alors que tu ne le voulais pas.

Et j’ai guetté le moment où il n’en pourrait plus. J’ai scruté chaque fissure, chaque signe d’agacement, chaque infime preuve que j’étais en train de l’épuiser. J’attendais le verdict que j’aurais provoqué. Je cherchais cette confirmation : s’il part, c’est la preuve que je ne mérite pas qu’on reste.

Zed m’a rejetée, lui aussi, mais d’une façon différente. Il ne m’a pas repoussée par ma faute. Il l’a fait pour me préserver. Je ne mérite pas cette bienveillance.

  • Peut-être que… peut-être qu’il aurait mieux valu que je ne croise jamais votre route.

Parce que tout ce que je touche finit par se fissurer. Parce que je ne sais pas exister autrement qu’en blessant les autres. Et si c’est tout ce dont je suis capable… alors je mérite d’être abandonnée.

  • Tu n’as pas besoin de me dire que tu ressens quelque chose pour moi, je souffle en m’éloignant de ses bras. Ne te force pas à dire ou faire quelque chose alors que je ne le mérite pas.

Je lève une main, mue par cette attirance instinctive entre nous, mais avant même d’effleurer sa peau je m'interromps. Je me rappelle que je ne suis pas digne de le toucher et l’élan meurt entre nous.

  • Je ne me force à rien, murmure-t-il en capturant ma main dans la sienne. Et si, tu le mérites, conclut-il en guidant mes doigts tremblant jusqu’à sa joue.
  • Tu ne comprends pas…, je proteste d’une voix vacillante. Tu ressens quelque chose pour un mensonge, pour ce que tu pensais que j'étais.

Il ne connaît même pas mon vrai prénom. Je lui ai menti sur toute la ligne. Je baisse les yeux, honteuse. L’image que j’ai projetée n’était qu’une illusion. Je ne suis pas lumineuse. Je ne suis pas joyeuse. Rien de plus qu'un mirage aux contours fissurés.

Je repense soudain aux mots qu'il a employés pour me chasser.

  • Tu ne sais de moi que ce que j'ai bien voulu te laisser voir, je soupire avec un demi sourire, las.

Je libère son visage et laisse le silence nous envelopper, attendant comme une sentence, le moment où mon contact le dégoûtera, où il partira, comme tous les autres avant lui, en comprenant que je suis factice. Pourtant, il reste près de moi.

Pourquoi est-ce que je me sens toujours si bien près de lui ? Et après tout ce que je viens de lui dire, pourquoi est-ce qu'il ne part pas ?

Il glisse à nouveau ses mains autour des miennes, comme s’il avait peur de faire mal.

  • Et tout à l'heure ?
  • Quoi ?
  • Quand tu m'as frappé. Quand tu t'es écroulée en larmes. Ça aussi c'était faux ? Ce n'était pas toi ?
  • Si. Ça c'était moi. La vraie moi. La colère, la rancœur, la tristesse. C'est ça qui m'anime. Et personne ne veut de ça.
  • Ah non ? Et ton meilleur ami ?
  • C'est pas pareil. Ben me connaît depuis toujours. Je n'ai jamais eu à faire semblant avec lui. Il a toujours vu mon vrai visage.

Aucun de nous ne prononce plus le moindre mot pendant ce qui me semble une éternité.

  • Tu as vraiment toujours fait semblant avec moi ? demande-t-il enfin, avec une petite voix. Tu n'as jamais rien ressenti ?

Bien sûr que si.

Les souvenirs affluent dans une cacophonie émotionnelle et mon cœur meurtri semble reprendre vie. Je n'ai jamais eu à feindre la force et la justesse de ce que je ressentais… Non, de ce que je ressens pour lui. J'ai même essayé de lutter, en vain.

  • Si, j'avoue. Bien sûr que si. Tout ce que tu penses éprouver, je l'ai toujours ressenti en mille fois plus fort.

Le silence s’étire à nouveau, uniquement troublé par le souffle du vent. Ce calme, si caractéristiques de nos interactions, est étrangement apaisant. Il ne parvient cependant pas à alléger totalement ma conscience et les battements de mon cœur.

  • On a vraiment pas commencé sur des bases saines, toi et moi, dit-il, me tirant de mes pensées. J'aurais dû t'écouter.

Mon estomac se tord. Le moment que je redoutais arrive : c'est là qu'il va partir, qu'il va m'annoncer que c'est trop. Je me recroqueville, prête à encaisser.

  • J'aurais dû accepter que tu apprennes à me connaître dès le début. Mais je n'étais pas prêt. Ni toi. Au final, on ne se connaît toujours pas. Ni l'un, ni l'autre. Ni même nous-mêmes.

Un frisson me traverse jusqu’au plus profond de mon âme. Il a raison. Notre histoire est bâtie sur des impostures, des failles béantes que nous avons refusé de voir. J'ai passé ma vie à feindre des émotions. Lui, a passé la sienne à les refouler. Comment aurions-nous pu construire quelque chose avec des fondations aussi instables ?

  • Je vais aller pointer à l’aile de désintox, risque-t-il avec un petit sourire dans la voix. Je vais surement passer un moment ici… Peut-être qu'on peut en profiter pour s'apprendre ensemble ?

Je me redresse et le regarde à nouveau. Je le vois toujours, mais d’une façon plus nette : je ne vois pas l’idée que je me faisais de lui, je le vois tout entier, en larmes, brisé et d’autant plus fort. J’ai toujours perçu une lumière en lui, et je réalise à présent qu’elle est authentique. Elle existe, aujourd’hui encore, malgré l’alcool, malgré ses ombres, ses mensonges et ses épreuves.

Je me demande ce que lui voit de moi aujourd'hui, sans la chaleur, l'espièglerie et l'émerveillement affiché. Un doute salvateur m'envahit. Puisque sa lumière est réelle, se pourrait-il qu’il y ait, chez moi aussi, une part de vraie dans ce que je projetais ? Au-delà de mes sentiments pour lui, dans ce chaos de faux-semblants et d’illusions, existe-t-il quelque chose que je n'ai pas feint ?

Si je lui laisse l’occasion de me découvrir, s’il prend le risque d’abandonner son masque, nous reste-t-il une chance de créer quelque chose de vrai ?

  • Même avec mon vrai visage ? je souffle.
  • Surtout avec ton vrai visage. Si tu es prête à accepter le mien.

Il me regarde toujours, ancré dans cet instant, sans une once d'hésitation. Comme s'il ne percevait pas le puzzle dont les pièces ont été façonnées pour donner l'illusion d'une image cohérente, comme s’il voyait au-delà de la faille immense qui me compose.

Ses yeux ne sont pas emplis de pitié, mais de compassion — une chaleur qui n’apaise rien, mais qui reconnaît ce que je traverse. Il ne lâche pas mes mains, mais au contraire, les porte à ses lèvres, avec une lenteur presque solennelle, et y dépose un baiser. Un frisson me traverse, pas seulement son contact, mais aussi ce que ce geste signifie. Il ne me repousse pas, il ne fuit pas. Il est toujours là.

  • On peut s’en sortir, Maud, assure-t-il d’une voix douce, mais résolue.

Il est toujours là parce qu’il ne sait pas combien je lui ai menti.

Le silence qui s’étire me donne le vertige.

Est-ce que je peux vraiment le laisser me voir ? Est-ce que j’en ai seulement envie ? Et si cet aveu était celui de trop ? Si je le laisse dans l’ignorance, il restera peut-être.

Ses yeux ne me lâchent pas. Je déglutis difficilement.

Non. Je veux qu’il reste pour moi. Pas pour celle que je projette.

Il m’a fait confiance en me disant qu’il est alcoolique. Il m’a offert une vérité que personne d’autre ne connaissait. Notre potentielle relation future ne peut naître que si nous sommes sur un pied d’égalité. Je lui dois la vérité.

Consciente du saut dans le vide que je m'apprête à faire, je me mords les lèvres, muselière dérisoire.

  • Madeleine, je souffle pourtant. Mon vrai nom, c’est Madeleine. Je n’ai jamais dit ça non plus à personne. Même pas à Ben.

Mon cœur cogne si fort que j’en ai mal. Je me tends, prête à encaisser, prête à voir son expression changer, prête à le voir se reculer, ou s’énerver. Je retiens mon souffle, mais il ne dit rien. Le silence s’installe, mais ce n’est pas un silence glacial. Il m’observe, comme s’il pesait chaque mot, comme s’il devinait à quel point ça m’a coûté. Ce n’est pas la réaction à laquelle je m’attendais, ce brusque recul que j’ai tant de fois vécu.

  • Madeleine…, murmure-t-il.

Ce prénom, c’est celui d’une petite fille qui a supplié qu’on la croie, qui a cherché un refuge qu’elle n’a jamais trouvé. C’est la douleur, l’abandon, le rejet. L’entendre dans sa bouche, la douceur de sa voix se superposant à mes souvenirs, me fait l’effet de boire du vinaigre.

  • Je préfère Maud, confesse-t-il alors. Ça correspond parfaitement à la femme que je vois en toi. Une personne altruiste, forte, courageuse, d’une volonté de fer, qui suit son instinct, qui ressent tout trop fort et qui assume. Tout ça, c’est toi.

Un choc électrique me traverse. Ce qu’il vient de dire… C’est exactement ce que j’ai fait pour lui lors de notre discussion à la plage quand je lui ai avoué l’origine de son surnom. Je le fixe, bouleversée par la vérité qu’il m’impose.

Je suis forte : j’ai vécu des horreurs, mais je suis toujours là. Je n’ai jamais cédé à la facilité d’en finir, je me suis battue pour rester entourée. Mes motivations n’étaient pas louables, mais j’ai fait ce que je devais faire pour survivre.

Je suis courageuse : j’accepte de revivre mes traumatismes, j’accepte de demander de l’aide et de la recevoir.

Je suis une bonne personne. Je ne cherchais à attirer personne en me montrant bienveillante et altruiste. Je l’ai fait parce que c’est ce qui me paraît juste. Il existe au moins une part de lumière qui m’appartient.

Une ébauche de sourire naît sur mes lèvres, timide, fragile, mais sincère.

  • Apparemment. Je préfère Maud aussi.

Ses yeux me couvent quand il m’ouvre à nouveau les bras. Je me colle contre lui, chaque battement de son cœur me rappelle que je suis à ma place. Un silence tendre nous enveloppe, le monde semble s’être remis en marche.

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