Chapitre 40 - Partie 5

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J’ignore combien de temps nous restons collé l’un contre l’autre. Chaque respiration, chaque battement de cœur me traverse comme une onde, rafistolant mon cœur. Je ne veux ni penser, ni analyser. Mon esprit est trop occupé à respirer, à sentir le poids de Zed contre moi, à me convaincre que tout ça est réel, que ma peine appartient au passé.

Zed remue et j’aperçois Thomas qui s’approche. Je me redresse aussitôt, comme si la réalité venait de me rappeler à l’ordre. Je perçois sa confusion, son effort pour ne rien laisser paraître. Il regarde Zed, puis moi, comme s’il cherchait une clé de lecture qui lui échappe. Cette perplexité n'entame pas son enthousiasme naturel :

  • Salut Maud ! Tu vas bien ?
  • Ça va.

Je prononce les mots - la formulation sociale, les paroles lambda -, réalisant que pour la première fois depuis longtemps, ils sont vrais.

Il hoche la tête, d’un air entendu, puis il regarde Zed, toujours assis par terre. Après un long soupir, celui-ci se poste debout à mes côtés. Je remarque la tension dans sa voix, le tremblement léger de ses mains quand il demande à Thomas de l’emmener dans l’aile de désintoxication; mais aussi le mouvement presque imperceptible de recul qu’il a à cette évocation. Tout le monde tombe des nues. De tout ce qu’il cachait derrière son masque, son addiction est ce que Zed dissimulait le mieux.

Je perçois l’urgence, la fragilité, le mélange de honte et de peur dans sa posture quand il se tourne à nouveau vers moi. Sa main glisse sur ma joue. Un geste lent, contenu. Il replace une mèche qui n’a jamais vraiment bougé. Puis il encadre mon visage.

La chaleur de sa main, la douceur de son geste, me font fondre un peu de cette tension que je traîne depuis sa déclaration. Je comprends qu’il a besoin de moi, exactement comme je ressens ce besoin pour lui.

Je reste immobile, les yeux levés vers lui. Il ne m’embrasse pas. Et c’est peut-être ça, le plus fort. À la place, il me serre contre lui. Je me fonds dans cette étreinte, dans sa poitrine, dans son odeur, dans sa présence. Tout est là. Rétabli. Non, intact, parce que le lien n’a jamais été rompu. Le reste peut attendre.

Ses bras se crispent en me relâchant, ses mains toujours de chaque côté de mon visage. Il m’attire à lui, une seconde fois, la chaleur de ses lèvres se pose contre mon front. Mon ventre se serre. J’ai envie de lever la tête, de le retenir, de lui dire que ça ne suffira pas — que rien ne suffira vraiment. Mais nous venons de nous livrer, nous avons nos propres combats à mener. La peine appartient au passé, nos retrouvailles au futur.

Quand il s’écarte enfin, je garde les yeux fermés une seconde de plus. Juste une. Pour prolonger l’illusion qu’il est encore tout contre moi, que ce moment n’est pas en train de basculer dans l’irréversible. Puis je les ouvre.

Nos regards se croisent. Je lis dans ses yeux, dans son souffle, la peur et l’espoir mêlés. Il ne veut pas me laisser. L’échec le paralyse. Mon jugement aussi, sans doute. Mes mains trouvent les siennes.

Oui. Tu prends la bonne décision. Vas-y. Je serai là quand tu sortiras.

Après une ultime caresse, ses doigts quittent mes joues. Il retire son anneau et le dépose au creux de ma paume. Un frisson me parcourt. Avant que je puisse réagir, sa main recouvre la mienne et il ferme doucement mes doigts autour de l’objet. Je sens chaque aspérité, la froideur métallique. Et quand il embrasse mes jointures, je sens tout le sérieux de ce geste, tout le respect et la confiance qu’il me donne. Je retiens mes larmes, mais mon souffle se bloque un instant. Cet anneau, c’est son dernier artifice. Il l’a abandonné, il me l’a confié.

Il reporte son attention sur Thomas :

  • Okay. Allons-y.

Et il avance, s’éloigne pas à pas. Chacun semble peser des tonnes, lui demander un effort surhumain. Pourtant, il continue, déterminé, inflexible. Chaque mètre m’attrape le cœur, résonne dans mon corps. Je sais que la partie la plus difficile n’est pas la mienne à gérer, qu’il ne me regarde plus pour ne pas flancher. Alors, je reste debout, immobile, les yeux fixés sur son dos, gravant l’image de sa détermination et de sa force qui disparaît à l’angle du bâtiment. Les minutes s’égrènent. Mes doigts serrent l’anneau, petite ancre fragile de ce que je viens de perdre, ou plutôt de ce que j’ai eu la chance de retrouver, même un instant.

Mon téléphone vibre soudain dans ma poche, me faisant sursauter.


Nate : Je suis là. Où es-tu ?


Je sens un frisson parcourir mon dos. Le choix de Zed agit comme un miroir brutal, exposant une évidence que je n’ai jamais eu le courage de regarder en face. Avant la thérapie, je vivais à fleur de peau, guidée par mes émotions comme on suit une marée sans jamais chercher à comprendre où elle mène. Je ne prenais pas le temps de penser aux conséquences de mes élans, parce que survivre à ce que je ressentais me semblait déjà demander toute mon énergie.

La thérapie m’a appris à ralentir, à observer ce qui se passe en moi avant de le laisser déborder. Mais pendant longtemps, même là, je suis restée centrée sur ma douleur, sur mes peurs, sur ce que j’avais besoin de réparer pour tenir debout.

Je ne me suis jamais vraiment arrêtée pour regarder ce que tout cela impliquait pour Nate, ce que mon comportement lui demandait d’encaisser, ce que mes silences, mes revirements, mes besoins immédiats lui coûtaient, à lui, jour après jour. Nate n’a jamais demandé à être fort ou stable; je lui ai imposé ce rôle.

Je fixe l’écran. Le métal de l’anneau a imprimé sa forme dans ma peau, fine douleur familière qui me ramène au présent. Je pourrais répondre quelque chose de vague, repousser ce moment, me réfugier dans ce qui existe encore, mais cette fois, je sens que je ne peux plus.


Moi : J’arrive. Je suis dans le parc.


Je range le téléphone et avance, avec cette certitude étrange et vertigineuse : quoi que je dise, après ça, rien ne sera plus tout à fait pareil.

Mon ventre se noue. Jusqu’ici, quelque chose nous liait encore. Pas seulement des démarches ou des habitudes à entretenir, mais une présence douce, attentive, une façon de s’aimer, même quand il n’y avait plus rien à promettre.

Nate n’est plus mon compagnon, mais il reste un pilier, une stabilité à laquelle je me suis accrochée sans toujours m’en rendre compte. Lui rendre sa liberté, c’est accepter qu’il n’ait plus de raison de me porter, qu’il puisse aussi s’éloigner. Pour de bon.

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