Chapitre 40 - Partie 6

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La salle commune est presque vide à cette heure-là – une télévision allumée sans le son, deux fauteuils occupés par des visiteurs qui parlent à voix basse, odeur de thé traîne dans l’air. Rien d’intime, rien de solennel. Juste un lieu de passage, comme eux.

Nate est près de la fenêtre, debout, les mains dans les poches, une chemise en carton sous le bras, le regard perdu dehors. Il se tourne quand il m’aperçoit, esquisse un sourire qui arrive une demi-seconde trop tard.

  • Salut.
  • Salut.

On s’approche l’un de l’autre, échange une bise. Sa joue est chaude. L’odeur familière de son savon me serre la poitrine plus que je ne l’aurais cru. On se recule aussitôt, comme si on avait franchi une limite invisible. Ce décalage — l’automatisme et le malaise — me frappe pour la première fois.

  • Ça va ?

Il hoche la tête. On sait tous les deux que la question est inutile, mais elle nous offre quelques secondes de répit, une illusion de normalité.

  • On s’y met ?

Il désigne une table un peu à l’écart. On s’assoit face à face. Il sort les papiers, les pose entre nous, bien droits, comme un objet neutre.

  • Voilà. J’ai tout vérifié, le contrat est béton. Il manque plus que ta signature. Je leur retournerai et on sera bon, ajoute-t-il d’une voix si calme qu’elle semble professionnelle.

Je prends le stylo qu’il me tend. Les feuilles bruissent sous mes doigts tandis que je parcours le contrat, par réflexe, ligne après ligne. Comme l’a dit Nate, tout est conforme. Mon nom, déjà écrit partout, m’attend en bas de la page.

Mon ventre se serre. Une partie de moi voudrait retenir le stylo, gagner quelques secondes de plus, repousser ce moment précis où je romps le dernier maillon de notre relation, pas tout à fait certaine d’être prête à m’en passer. J’inspire lentement, profondément.

Pas question de reculer.

La pointe du stylo effleure le papier, avec une sensation de ralenti. Je signe. Une fois. Deux fois. Trois fois. Chaque trait est un renoncement définitif. Je tends finalement les papiers. Nate les prend, les glisse dans la chemise sans les regarder et nous nous levons.

  • Nate…

Il baisse les yeux vers moi, attentif, présent. Mais il y a quelque chose de plus retenu qu’avant, comme s’il se tenait un pas en arrière alors qu’il est debout juste à côté de moi.

  • Je voulais te dire… merci. Pour tout ce que tu as fait. Pour le box, pour l’administratif, pour être venu me voir, pour les messages… Pour tout ce que tu m’as offert. Et aussi… J’ai réalisé que je ne me suis jamais excusée auprès de toi. Pas vraiment.

Il ne dit rien. Son visage reste ouvert, attentif, mais je perçois une tension nouvelle dans sa mâchoire.

  • Avant d’arriver ici, je ne pensais qu’à ce dont j’avais besoin pour tenir. Et quand j’ai commencé la thérapie, j’ai continué à ne voir que ce que moi je traversais. Alors je te demande pardon. Pour tout ce que je t’ai pris sans m’en rendre compte. Pour ce que je t’ai fait supporter comme si c’était évident que tu serais là. J’ai été égoïste. Comme si ton affection, ta présence, étaient acquises. Mais… si être là, continuer à me voir, me parler… si tout ça te fait souffrir…

Les mots me brûlent un peu la gorge. Je serre les mains sur mes genoux pour ne pas les tendre vers lui.

  • Tu n’as rien à te reprocher si tu as besoin de distance… C’est légitime. Vraiment. Et je veux que tu saches que je le respecterai.

Le silence qui suit est dense, presque palpable. Nate détourne légèrement le regard, fixe un point sur le mur. Quand il parle enfin, sa voix est calme, mais plus grave. Il regarde la chemise, puis moi.

  • Et bien… Merci, j’imagine. Je te l’ai déjà dit, mais oui, j’ai besoin d’avancer. Et m’éloigner me paraît être pour le mieux.

Je hoche la tête. J’y étais préparée. En théorie.

  • Je comprends.
  • Je ne veux pas disparaître, ajoute-t-il, comme pour nuancer aussitôt. Mais je ne peux plus être… comme avant.

Il cherche ses mots, passe une main sur sa nuque.

  • Avec toi, j’ai… beaucoup projeté. Je t’ai mise sur un piédestal. Ce qui s’est passé… ça m’a fait réfléchir à ce que je veux. À ce que je peux encore donner sans me perdre.

Il marque une pause.

  • J’ai besoin de temps. Surtout si je dois te voir avec mon frère quand tu sortiras.

L'information met plus longtemps que les autres à me parvenir.

Comment est-il au courant ?

  • Je sais qu’il t’a écrit, reprend-il. On a… “parlé”, lui et moi. Je n’ai pas changé d’avis.

Il baisse les yeux vers les papiers, les remet bien droits, comme s’il cherchait un appui.

  • Je… ce que je t’ai dit à l’époque, je le pensais, souffle-t-il. Si vous pouvez être heureux ensemble, je… je ne m’y opposerai pas.

Son regard revient au mien, plus grave.

  • Mais ça va me prendre du temps. D'être... en paix avec ça. D'être content pour vous.
  • Nate... Je... Tu n'as pas à te forcer. Personne ne t'en voudrais si tu n'y arrives jamais.

Le silence s’installe entre nous. Un peu trop droits, un peu trop raides, indécis sur le protocole à tenir, aucun de nous n’ose bouger. Finalement, sa main glisse vers la mienne, presse mes doigts, comme pour ancrer le moment, nous épargnant à tous les deux l’embarras d’une bise réflexe déplacée. Je serre un peu à mon tour. Ce contact, bref, contenu, porte tout, dit “au revoir” sans effacer ce qui a compté.

Je pensais que nous avions déjà rompu. Mais ce n’est qu’après, quand sa main n’est plus sur la mienne, que je comprends ce que lui savait déjà. En réalité nous avions seulement cessé d'être un couple. Je lui adresse un sourire que je sais imparfait, mais sincère. Il hoche la tête, et cette fois, il part.

Je reste là quelques secondes après son départ. Rien ne s’effondre. Rien ne se brise. La télévision diffuse toujours ses images muettes. Les autres conversations se poursuivent autour de moi. Une infirmière traverse la salle sans me regarder. C’est presque décevant, à quel point le monde continue de tourner normalement. Je m’attendais à une chute, à un manque immédiat, mais ce qui vient est plus diffus. Je me sens un peu vide, oui, mais d’un vide calme.

En passant devant la baie vitrée, mon regard glisse vers le bâtiment voisin. Celui de la cure. On le distingue à peine derrière les arbres, massif, presque neutre. Je sais que Zed est là-bas. Je me demande comment il vit les premières heures, s’il parle, s’il se tait, s’il a déjà envie de partir – le plus probable – et je souris à cette idée.

Quand j’arrive dans ma chambre, je m’assois sur le lit, à défaut de savoir quoi faire d’autre de mon corps. Et puis je m’allonge, les yeux ouverts. Je pense à Nate. Puis à Zed. Les deux pensées ne se mélangent pas, elles coexistent simplement. Deux chapitres différents d’une même histoire qui continue malgré tout.

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