Chapitre 40 - Partie 7
Au bout d’un moment, j’attrape mon téléphone et j’appelle Ben. Je lui raconte tout dans l’ordre : la conversation avec Zed, celle avec Nate. Je parle plus posément que je ne l’aurais cru. Je ne dramatise pas. Je ne cherche pas à savoir si j’ai bien fait. J’énonce simplement les faits, et en les énonçant, je prends conscience qu’ils tiennent debout. Il m’écoute, ne désapprouve ni n’approuve rien, mais j’entends les sourires et les moues dans ses intonations.On parle un peu de ce que je ressens, de ce que ça me fait. Mais c’est avec ma psy, le lendemain, que j’explore le plus mes sentiments.
- Je me sens… triste. Un peu perdue. C’est comme… finir un livre que j’ai aimé, je dis finalement. On referme la dernière page et on sait qu’il n’y aura pas de suite. Ça ne fait pas plaisir, mais ça n’est pas “grave”. Je crois que ce qui me surprend le plus, c’est de ne pas avoir envie de courir derrière lui pour réparer quelque chose. Je l’ai laissé partir.
Je marque une pause, consciente de ce que je m’apprête à admettre.
- Et… je suis un peu fière de moi.
- Vous pouvez. Et pour Zed ?
Le contraste est immédiat. Je me mets en tailleur, joue avec mes pieds.
- C’est différent.
Je fixe un point sur le mur derrière elle.
- Ça me rend… excitée, je finis par admettre. Pas au sens joyeux. Mais comme si tout s’était remis en mouvement. Comme si je voulais comprendre le puzzle, recoller les morceaux, être à la hauteur de ce qu’il m’a confié. Je repasse tout en boucle. La Grèce. Les soirées. Les silences. Les moments où il disparaissait sans explication. Je cherche les indices que j’aurais dû voir.
Je fronce les sourcils.
- Je me demande si j’aurais pu l’aider plus tôt. Comment je peux l’aider maintenant et après. Comment je peux être un pilier dans sa vie, comme il l’est pour moi.
- C’est le rôle que vous voulez avoir l’un pour l’autre ?
La question me coupe net. Je reste silencieuse quelques secondes.
- D’une certaine manière… Je… crois oui… Je ne veux pas être celle qui regarde de loin pendant qu’il traverse ça. Je veux qu’il sache qu’il peut compter sur moi.
Je me redresse un peu, sur la défensive.
- Quand on est en couple, on est censé être là, non ? Ce n’est pas ce que vous m’avez appris ?
Comme à son habitude, elle laisse ma phrase flotter entre nous quelques secondes avant de me répondre.
- Je vous ai dit qu’un partenaire soutient, oui. Être là pour quelqu’un, ce n’est pas forcément porter ce qu’il traverse. Parfois, c’est simplement rester soi pendant qu’il fait son chemin.
- Comment je pourrais être autre chose que moi ?
Un léger silence. Un sourire. Et elle enchaîne :
- Vous parlez d’après. De ce que vous ferez. De la place que vous voulez prendre.
Elle incline la tête.
- Tout ce que vous décrivez suppose que vous quittiez l'hôpital.
Je me raidis. Ce n’est pas la première fois qu’elle évoque ma sortie, mais aujourd’hui, j’ai une vraie raison d’y penser : Zed. Rester pourrait me coûter plus que sortir. Cette pensée est vite rattrapée par le coeur du problème :
- Ce n’est pas si simple. Je ne suis pas encore prête.
- À cause de votre frère ?
Le mot tombe sans dramatisation.
- Oui.
- Donc… L'hôpital est plus qu’un lieu de soin pour vous. C’est un refuge.
Je me mords la joue, triture mes doigts.
- Oui. Ici… Je suis à l’abri.
- Il y a une différence entre se protéger et mettre sa vie entre parenthèses.
Je renverse la tête contre l’assise, fixe le plafond.
Qu’est-ce que je suis censée faire de ça ?
- Je… je sais même pas… Par où commencer. Je n’ai même plus d’adresse où vivre !
- Commencez par réfléchir à ce que vous voulez. A ce qui vous ferait vous sentir en sécurité en dehors de ces murs.
La séance s’achève sur cette réflexion. La phrase trotte dans mon esprit toute la soirée, une bonne partie de la nuit aussi.
J'ai peur de sortir. Est-ce que je veux passer ma vie à avoir peur ? A me cacher ?
Non.
Mais tant qu’Alyx est libre, moi je ne le serai pas.
Le lendemain matin, l’une des infirmières passe la porte pour vérifier mon état et m’informer que le petit déjeuner va être servi. Je la regarde quelques secondes sans parler. Mon cœur cogne trop fort. Mon corps tout entier me paraît glacé quand les mots s’échappent :
- Je veux porter plainte. Est-ce que… Est-ce qu’il y a quelqu’un ici… qui pourrait m’expliquer comment faire ?

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