Chapitre 41 - Partie 1
L’audition dure des heures – en tout cas c’est l’impression que ça donne – dans une salle du rez-de-chaussée de l’hôpital.
Je n’aurais pas pu franchir les grilles pour aller ailleurs. Même si on me l’avait demandé. Même si on m’avait juré que c’était sans danger. Il fallait que ça se passe ici, dans cet endroit qui m’oppresse et me protège à la fois, une cage dont je connais les moindres recoins.
La pièce sent le café froid et le papier. J’ai demandé que ma psy soit là. Je ne voulais pas être seule avec eux. Elle s’est assise à mes côtés, un peu en retrait. Sa simple présence stabilise quelque chose en moi.
On me pose les mêmes questions plusieurs fois, avec des mots différents. Ma voix hésite, les mots se coincent à nouveau dans ma gorge, alors je cherche le regard de mon alliée, comme une balise dans le brouillard. En thérapie, raconter avait quelque chose de fragile mais presque souple — les souvenirs pouvaient se déposer, se reformuler, s’interrompre. Ici, chaque détail semble devoir se fixer, se figer dans une version définitive. Je ne suis plus seulement en train d’exposer des faits. J’accuse.
Quand enfin on me tend les feuilles, j’ai la sensation d’avoir passé un examen, pas d’avoir raconté ma vie.
Peut-être parce que le policier a soupiré à chaque hésitation de ma part, ravivant la peur — celle de déranger, d’en faire trop, de ne pas être assez claire pour mériter qu’on m’écoute. J’ai eu envie d’écourter, d’aller plus vite, de simplifier pour lui faciliter la tâche. Mais sa collègue l’a fusillé du regard, ajoutant que s’il me fallait une minute pour trouver le mot exact, je la prendrai.
Je relis chaque page du dossier, une par une, phrase après phrase, traquant la moindre imprécision. Je fais corriger deux tournures, ajouter une date, reformuler un passage qui me semble trop flou. Je ne signerai rien qui puisse se retourner contre moi, rien qui laisse à quelqu’un la possibilité de tordre mes mots contre ma mémoire.
En les rendant, l'officier m'explique que la procédure prendra du temps, mais que je serai tenue informée de chaque étape.
Avant de partir, elle pose une main délicate sur mon poignet et presse.
- Merci pour votre courage.
Ils nous saluent une dernière fois et prennent congés. Ma psy se tourne vers moi, me demande comment je me sens. Je suis… confuse. Mon ventre ne sait plus où se poser. Tout se mélange en moi -- tristesse, gratitude, peur, fierté.
Je m'attendais à une forme de soulagement, mais non. La liste des embarrats ne fait que commencer.
Appeler mon travail. Expliquer sans tout expliquer. Rester professionnelle.
Théo avait reçu mon arrêt de travail par l'intermédiaire de Nate. Il doit savoir pourquoi j'ai été arrêtée. Pourquoi, je ne reprendrai plus jamais de traduction d'un anonyme. Cette fois, raconter ce qui m'est arrivé est plus facile. Il me présente ses excuses -- je ne comprends pas pourquoi, il n'y est pour rien --, me dit qu'il peut témoigner pour moi si je le souhaite, de prendre tout le temps nécessaire.
Le temps… Je n'ai rien d'autre que ça ces derniers jours. Des heures entières à fixer le mur blanc de ma chambre. Des nuits à revoir chaque phrase. À me demander si j’avais oublié quelque chose. Si j’avais mal dit. Si j’avais trop dit. Ou pas assez.
Et puis, il y a Zed. Son absence pèse plus que jamais. Il a parlé d’avancer ensemble, alors j’ai voulu lui rendre visite. Impossible pour le moment : pas de contact avec l’extérieur pendant la phase de sevrage aigüe. L’environnement doit rester contrôlé, tout passe par l’équipe médicale. J'ai beau savoir que ça ne durera pas, la frustration me dévore.
Une semaine après son admission, l’infirmière du matin frappe à ma porte et entre avec une expression un peu différente, presque complice :
- Bonjour. Comment vous sentez-vous ?
- Bien merci. Et vous ?
- Tout va bien. On m’a chargé de vous remettre ça, dit-elle en me tendant une enveloppe.
Je reste un instant sans comprendre, puis je vois mon prénom, écrit d’une main que je reconnaîtrais même les yeux fermés. Mon cœur trébuche. Je prends l’enveloppe avec précaution, m’attendant à ce qu’elle se dissolve entre mes doigts à tout instant.
- Pensez à descendre manger, ajoute-t-elle avant de disparaître.
J’opine et reporte mon attention sur le message. Je tremble d’excitation en arrachant le papier, déplie soigneusement la lettre et puis je lis.
Maud,
Je ne sais pas si tu vas lire ça. Je suis même pas censé pouvoir t’écrire. Pas de contact avec l’extérieur. Le psy (l’abruti payé pour me faire parler et me faire croire que ça m’aide…) dit que je dois couper les ponts. Que notre relation est “dangereuse”. Une autre forme de dépendance.
Et pourtant, c’est lui qui m’a demandé d’écrire cette lettre. Va comprendre.
Il dit que mettre les choses sur papier, ça m’obligera à les regarder en face. Ça me donne juste l’impression d’être un gamin qui écrit des lignes en guise de punition.
En plus, je sais même pas ce qu’ils en feront de cette lettre. Peut-être qu’ils te la fileront. Peut-être pas. J’en sais rien.
Tu me manques. Tout est flou ici. Je dors pas. J’ai mal. Partout.
Ils me forcent à parler. Tout le temps. À des inconnus. À des murs. À moi-même. Mais dès que je parle de toi, ça a l’air de les déranger. Ça me rend dingue.
Même cette lettre, là, ça me soule. Il paraît que ça fait partie du process… J’ai juste envie de la rouler en boule et de la balancer dans une poubelle. Mais si je le fais, ils diront que je “fuis l’émotion”.
Je pense à toi tout le temps. À la façon dont tu te moques de moi quand je râle. À ton air concentré quand tu lis. C’est débile d’écrire ça. Niais. Ça fait mec accro. Mais tu me manques. J’ai besoin de toi. De nous. Et je peux rien faire.
Bref, je sais pas si et quand j’aurai de tes nouvelles. J’espère que ça va mieux que moi.
Cédric.
Je relis plusieurs fois en souriant. C’est comme si je retrouvais l’enfant boudeur qu’il m’a laissé apercevoir le soir de sa cuite en Grèce – candide, un brin capricieux, passionné, touchant.
“J’ai besoin de toi”.
Cette phrase, plus que toutes les autres, me réchauffe. Au milieu de tout ce chaos — les procédures, les silences, les murs blancs — il reste une certitude : j’ai une place. Je ne suis pas en trop. Je suis attendue quelque part. Nécessaire.
Et puis, à force de la relire, elle change de texture.
Il a besoin de moi.
Je bute sur le mot, décortiquant les syllabes et la façon dont elles roulent sur ma langue. Et puis, d’un coup, je me revois avec Nate. J’avais besoin de lui aussi — même quand l’amour s’était effiloché. Parce qu’il me tenait debout. Parce qu’il absorbait mes peurs, mes absences, mes silences. Il ne me soutenait pas vraiment. Il encaissait. Il portait à ma place.
“notre relation est “dangereuse”. Une autre forme de dépendance.“
Zed et moi, ça a toujours été magnétique, intense. Mais là, quelque chose se fissure. Toutes ces années avec mes ex, avec Nate, je disais “J’ai besoin de toi” en appelant ça de l’amour. Je vois aujourd’hui les lourdes chaînes de l’emprise. La responsabilité qui devient toxicité, et… dépendance.
Si je deviens celle dont il a besoin pour tenir, alors je suis à nouveau prisonnière d’une relation. Et lui aussi.
Je ne veux pas que ça se passe comme ça…
La révélation me laisse un grand froid à la place du cœur que je traîne jusqu’à ma séance du jour.
La lumière est douce dans le bureau de ma psy. Un halo tiède qui vient de la lampe d’angle. Rien d’aveuglant. Rien d’agressif. J’ai fini par me sentir bien, ici. Ça a pris du temps, mais aujourd’hui, je parle sans avoir à me convaincre d’ouvrir la bouche.
- Zed m’a écrit.
- Oui, j’en ai entendu parler.
Les nouvelles vont vite ici et le lien qui m’unit à Zed n’est un secret pour personne. J’esquisse un sourire, amusée et mal à l’aise à la fois.
- J’aimerais en discuter, si vous êtes d’accord ?
Je sors le message de ma poche et le lui lis, d’un trait, essayant de garder un ton égal jusqu’au bout.
- C’est quelque chose, en effet. Qu’est-ce que vous en pensez ? demande-t-elle.
- Il a mal. Je sais que c’est temporaire. Mais je me rappelle aussi que c’est dur.
Ma psy me regarde, attentive, elle sait que je n’ai pas fini. Alors elle attend.
- Je veux lui répondre. Je crois qu’il a besoin d’entendre quelque chose que je suis capable de dire aujourd’hui. Une vérité qu’on m’a apprise ici. Mais je voulais vous en parler. Je ne veux pas me tromper et lui envoyer quelque chose de faux.
- Qu’est-ce que vous voulez lui dire ?
- Que son psy a raison, je ris. Avoir “besoin” de l’autre. C’est comme ça que je fonctionnais. Me laisser porter par l’amour qu’on m’offrait. Exister dans leur regard et leur attention.
- Vous pensez que votre relation avec Zed suit le même schéma ?
- Oui et non. Ça aurait pu. Ça a commencé comme ça. Même avant la Grèce, on passait tout notre temps ensemble. Collés. Une relation vraiment fusionnelle. Trop fusionnelle, même. Quand il m’a rejetée, ça a été horrible. Pire que toutes mes ruptures passées réunies…
Elle plisse les yeux, croise les jambes, acquiesce pour m’encourager à poursuivre.
- Mais je suis arrivée ici. Et je pense que je comprends ce que son psy veut dire. Vouloir quelque chose, s’attacher à quelqu’un c’est naturel.. Mais avoir “besoin”...
Je cherche mes mots, les laisse flotter un instant entre nous.
- … C’est trop. Si ça veut dire “ne pas pouvoir vivre sans cette personne”, ça revient à être une béquille. Ce n’est pas romantique. Et c’est dangereux. Pour les gens comme Zed et moi. Qui ont peur d'être seul avec leurs démons.
Elle hoche la tête, un sourire tranquille aux lèvres.
- Et que faites-vous de cette prise de conscience ?
- Ça me fait mal. Ça me fait chier, pour être très claire.
Je ris, mais ma gorge se serre quand je poursuis :
- J’ai du mal à accepter… qu’il faut qu’on ait notre vie, chacun de notre côté dans un premier temps. Qu’on soit capables d’être l’un sans l’autre… Pour être bien ensemble.
- En effet. Un couple sain, ce n’est pas deux moitiés qui se complètent. C’est deux entités entières qui choisissent de marcher côte à côte.
Je baisse les yeux vers la lettre, inspire lentement avant de reprendre la parole :
- J’ai juste très peur qu’il le prenne comme un rejet ou un abandon. Qu’en apprenant à être l’un sans l’autre, on n’ait plus envie d’être l’un avec l’autre.
Elle ne répond pas tout de suite, laisse ma peur exister dans la pièce, jusqu’à ce qu’elle ait sa propre densité.
- Oui, c’est une possibilité, dit-elle enfin, sans chercher à l’adoucir. Quand on cesse de s’agripper, on découvre parfois qu’on ne tient plus.
Je sens mon estomac se nouer, les yeux fixés sur la lettre, sur l’encre un peu irrégulière de son écriture. Parce que c’est ce que j’ai ressenti en quittant Nate : un lâcher prise.
- Mais ce que vous décrivez, ce n’est pas un désamour. C’est une liberté. Si vous apprenez à vivre sans lui, son absence ne sera plus un gouffre.
Je relève légèrement la tête.
- Un couple ne devrait pas être une perfusion, ajoute-t-elle doucement. Ce devrait être un choix renouvelé. Chaque jour.
Ses mots ne me rassurent pas totalement – ils ne garantissent pas que Zed restera ni même que je surmonterai l’épreuve – mais ils transpirent de vérité. Je ne veux pas être indispensable. Je veux être vue et choisie.

Annotations
Versions