Chapitre 41 - Partie 2
Le problème, c’est que les vérités apprises en séance ne suffisent pas toujours à occuper les silences. Dès que je me retrouve seule dans ma chambre, l’absence de Zed se dilate, envahit l’espace, et je dois faire un effort pour ne pas m’y perdre.
Je repense à sa lettre, à la mienne, à ces mots que j’ai posé noir sur blanc. Est-ce qu’il a compris ? Est-ce qu’il s’est senti rejeté ? Je n’ai aucun moyen de savoir comment mes mots ont atterri. Alors je déplace le centre de gravité. Je me raccroche à quelque chose de concret : ma plainte.
Les jours passent, quasi identiques. Je refais l’audition dans ma tête. Je corrige des phrases qui ne peuvent plus l’être.
Ça devient une obsession : est-ce qu’on va me croire ? Est-ce que mon “courage” aura servi à quelque chose ? Où en est la procédure ? Quand est-ce que j’aurai des nouvelles ?
Et puis, deux semaines plus tard, on me convoque à nouveau dans la petite salle grise, même table, même couple d’agents. Cette fois, c'est la femme qui s'exprime : Alyx est passé devant le juges des libertés dans la matinée. Il est “en détention provisoire”, jusqu’au procès.
"Procès". Ce mot me frappe plus que tout ceux prononcés en amont réunis. Jusqu’ici, tout était administratif, presque abstrait – une plainte, un dossier, des auditions. Là, soudain, ça prend une forme – une date à venir, une audience, des spectateurs peut-être.
La culpabilité monte d’un coup, insensée, insoutenable. J’ai transgressé la règle d’or – “Alyx est roi, Alyx a toujours raison, Alyx est intouchable” – et je m’attends à un retour de baton. Il me faut quelques secondes pour comprendre que rien ne va tomber, que personne ne va me punir.
Et alors seulement, l’information me percute : il ne peut plus m’atteindre. Il ne peut plus surgir à l’improviste. Cette fois, c'est lui qui est piégé entre quatre murs. Ce renversement me donne presque le vertige. Tout va s'accélérer, des décisions qui ne sont pas entre mes mains, mais il en reste une qui est en mon pouvoir.
Le lendemain, je m’assieds face à ma psy.
- Alors, comment vous vous sentez aujourd'hui ?
- Ça va. Si vous êtes d'accord… J'aimerais qu'on parle de ma sortie. Et… de Zed. Encore…
Les mots tombent sans trembler.
- Je suis prête. À quitter l'hôpital… Mais… Si je sors, je dois prévenir Zed. Moi. Pas un intermédiaire. Je lui avais dit que je serai là et les choses ont évolué autrement. Je ne sais pas comment il a pris ma lettre. Je n’ai aucun moyen de savoir si j’ai été juste… ou brutale.
Ma psy reste un instant silencieuse, choisit ses mots.
- Je ne peux évidemment pas vous parler en détail de ce qui se passe de son côté, précise-t-elle. Mais je peux vous dire une chose : la réception de votre lettre ne l’a pas fait régresser. Au contraire.
- Ça a été utile ?
Il y a quelque chose qui se détend en moi. Pas un soulagement complet, mais un appui.
- Disons qu’il a entendu ce que vous avez transmis. À son rythme.
Je hoche la tête, absorbe l’information.
- Raison de plus pour qu’on se voie, je murmure. Pas pour annuler ce que j’ai écrit. Mais pour faire le lien. Un pont entre l’avant et l’après. Sinon la relation restera en suspens. Et ça va nous tirer en arrière.
- Je peux me rapprocher de l’équipe qui le suit. Si une rencontre est jugée pertinente, et s’il y consent, nous verrons dans quelles conditions elle peut avoir lieu. Je vous tiendrai informée.
Ni une autorisation, ni un refus. Une possibilité encadrée, conditionnelle, raisonnable et, étrangement, ça me suffit.
- Et… En dehors de cette rencontre éventuelle, comment imaginez-vous la suite ?
- Vous voulez dire… nous ?
Je prends le temps de réfléchir avant de répondre. Quitter l’hôpital, ce n’est pas seulement partir d’un lieu. C’est renoncer à un rythme, à une structure qui m’a tenue quand je n’arrivais plus à me tenir seule. Ici, mes journées étaient balisées. Mes émotions contenues. Dehors, il n’y aura plus cette surveillance bienveillante, ces rendez-vous quotidiens qui empêchent mes pensées de tourner en boucle.
- Je ne veux pas arrêter, je finis par dire. Pas d’un coup.
Elle hoche la tête, et je comprends que c’est ce qu’elle espérait entendre.
Nous parlons alors du suivi. Deux séances par semaine au début. Puis on espacera. L’idée n’est pas que je m’accroche à ce bureau comme à une bouée, mais plutôt que je puisse apprendre à nager en sachant qu’il reste une rive accessible.
Je lui avoue que j’ai peur que tout ce que j’ai compris ici se dilue une fois dehors, que les certitudes deviennent poreuses, que la solitude réactive des réflexes anciens.
- C’est normal, dit-elle. C’est pour ça que votre suivi est important.
En quittant le bureau, j’ai la tête qui tourne, mais dans le bon sens. J’avance. Il me reste à organiser la suite, préparer “l’après”, et pour ça j’ai besoin de Ben.
A 14h30 précise, il me retrouve dans le parc, sur notre banc habituel. Quand il me demande les nouvelles du jour, je lui raconte qu’Alyx est en prison, au moins jusqu’au procès.
- Wow… Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?
- Je vais… quitter l'hôpital, je suppose. Je suis désolée de te demander ça mais… Est-ce que… Tu serais d'accord pour m'héberger ?
- Maud ! Bien sûr que tu viens à la maison ! C'était évident pour moi. Je ne comprends même pas que tu te sois posée la question.
Il me regarde avec une moue réprobatrice un peu tendre et toque trois fois sur mon front.
- Je serai toujours là pour toi. Rentre-toi ça dans le crâne.
- Merci. J'ai… aussi besoin de toi pour autre chose.
Je poursuis, avant que le courage ne me quitte :
- Je voudrais que ta sœur me représente.
Je lui fais confiance. Pas parce qu’elle est brillante — même si elle l’est — mais parce qu’elle me connaît. Elle ne me verra pas comme un dossier de plus.
- Bien sûr. Je l’appelle dès que…
- Non. Donne-moi son numéro. Je veux l’appeler, moi. S'il te plaît.
Je n’ai même pas le temps de réfléchir qu’il me prend dans ses bras.
- Je suis fier de toi.
Sa voix est calme, mais chargée d’émotion, d’une évidence qui me remue un peu trop. Quand il me relâche, il me présente le numéro à même son répertoire que je note dans mon propre téléphone.
Quand Ben s’éloigne, je reste encore quelques minutes sur le banc, à fixer le téléphone posé dans ma paume. J’avais prévu de l’appeler demain, mais plus j’y pense, plus l’idée de temporiser me paraît impossible. Alors je compose le numéro.
Sa voix me surprend d’abord — plus grave que dans mon souvenir, plus posée. Il y a un flottement, les premières phrases un peu maladroites des gens qui ne se sont pas parlé depuis des années. Puis la distance se réduit sans effort. Elle me demande comment je vais, ce que je deviens depuis l’enterrement de sa mère. Je lui raconte tout : les abus, la dépression, la plainte, la détention provisoire, le procès à venir… et que je n’imagine personne d’autre qu’elle pour me représenter.
Après un silence de quelques secondes qui me semble durer une éternité, elle accepte. Elle sera là pour moi. Nous convenons d’un rendez-vous la semaine suivante pour faire le point et examiner le dossier ensemble. En raccrochant, je constate que je tremble, mon cœur bat un peu trop vite, mais je ne ressens aucune peur. Tout va se résoudre. J’en suis certaine.
Le lendemain, ma psy m’informe que Zed a accepté de me voir et que la rencontre a été validée par l’équipe qui le suit. Elle aura lieu avant ma sortie officielle, dans un cadre défini, avec des règles claires : surveillance étroite, pas d’effusion, aucune intimité, interruption possible à tout moment par le personnel médical.
Un poids se soulève de ma poitrine : il n’est pas en colère, il ne m’en veut pas. Pourtant, une part de moi retient son souffle : l’annonce de mon départ pourrait tout faire vaciller.

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