Chapitre 41 - Partie 3

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Je ne tiens pas en place de toute la matinée. Je vérifie mes bagages trois fois, puis une quatrième, pour la forme. Il n’y a pourtant presque rien à emporter : quelques vêtements, mes carnets, deux livres que Ben m’a offert lors de ses visites. Après le petit déjeuner, je ne remonte pas dans ma chambre où j’ai l’impression de tourner en rond. Je me force à parler avec les autres résidents, à participer aux conversations, aux jeux… mais mon regard dévie toutes les vingts secondes sur l’horloge.

Je commence à faire le tour du service. Personne ne m’a demandé de dire au revoir à qui que ce soit, mais je n’ai pas envie de partir demain en réalisant que j’ai oublié quelqu’un.

Je passe par le bureau des infirmiers, retourne dans la salle commune, traverse la petite terrasse où certains patients prennent leur café. On échange quelques mots, des sourires, des encouragements, maladroits mais bienveillants, pour la suite.

Après le déjeuner, je n’ai plus aucune excuse pour tuer le temps, mes pieds me mènent d’eux-mêmes jusqu’à l’aile du centre de désintox. Malgré l’impatience, je bloque quelques secondes à l’entrée.

Et s'il avait changé d’avis ? Ou s’il se mettait en colère ? Est-ce que ma demande égoïste représente un risque pour lui ? Qui vais-je retrouver derrière ces portes ?

Je force une respiration lente, puis deux et je franchis le seuil. Je m’annonce à l’accueil, même s’il est encore bien trop tôt. L’hôtesse sourit, d’un air entendu :

  • Vous êtes en avance.

Je hausse les épaules.

  • Un peu.
  • Je vais prévenir l’équipe de votre arrivée. Vous ne pourrez pas entrer avant l’ouverture des visites, mais vous pouvez patienter ici. On viendra vous chercher.

J’acquiesce, la remercie. Et j’attends.

Les portes automatiques restent closes. Une infirmière traverse le hall de temps en temps, un dossier sous le bras. Un patient passe, accompagné par un membre du personnel. Les minutes avancent avec une lenteur presque comique.

Je m’adosse au mur. Me redresse aussitôt. Marche jusqu’à la fenêtre, puis reviens. Mes doigts tambourinent contre ma cuisse avant que je ne m’en rende compte. Je m’oblige à ralentir, à respirer, à rester calme. La dernière chose dont j’ai besoin, c’est que quelqu’un estime que je suis trop agitée pour cette rencontre, alors je répète mentalement comment amener le sujet.

Je sais que j’ai dit qu’il fallait qu’on ne s’accroche pas l’un à l’autre et que je viens quand même… Non, c’est débile.

Je n’ai pas envie de perturber ton parcours… Sauf que je suis là et que c’est impulsif. Même si c’est nécessaire en un sens. Bref… Non, ça ne va pas.

Ça a l’air d’aller… “Ça a l’air d’aller ??”. Sérieusement, Maud ! Tu ne sais même pas comment il va !

Quand l’infirmière chargée des visites arrive enfin, je suis à bout de nerf.

  • Il vous attend dans l’espace extérieur.

Tous les poils de mon corps se redressent.

Serrant mes doigts, je la suis, docile, fébrile. Nous traversons une première porte sécurisée, puis un long couloir, jusqu’à une double porte automatique. En voyant son profil à travers la vitre, je ralentis sans m’en rendre compte. Dès que je passerai cette porte, il me verra aussi, et je me méfie autant de ses réactions que des miennes.

Je m’avance et les parois de verre s’écartent devant moi. L’espace extérieur ressemble à une tentative de parc. Une pelouse trop nette, quelques arbres encore jeunes, des tables de pique-nique espacées les unes des autres. Tout est entouré de grilles hautes qui empêchent d’oublier où l’on se trouve.

Zed est assis à une table, une infirmière à quelques mètres derrière, assez distante pour que nous soyons presque seuls. Je fixe le sol, comptant les feuilles mortes pour me distraire sur les premiers mètres avant de planter mon regard dans les yeux dorés dont je rêve depuis des semaines. J’y lis plus que tout ce que j’aurais pu espérer.

Il ne détourne pas le regard. Il n’est ni en colère, ni triste. Il n’y a pas de piège. Il n’a pas accepté de me voir pour me disputer ou me repousser. Il voulait me voir.

Parvenue à sa hauteur, je le détaille. Il a l’air d’avoir fait la guerre : son beau visage est cerné, ses yeux un peu rouges. Mais surtout, ses mains sont couvertes de coupures, de bleus en tout genre. Une vague de peur et de tendresse me traverse, et tout ce que j’avais prévu de dire disparaît. Les phrases répétées toute la matinée s’évanouissent. Il ne reste qu’une certitude : il faut être honnête, directe. Alors je parle, sans détour.

  • Je sors demain.

Les mots sortent d’un trait, comme un pansement arraché. Passée la surprise, ses sourcils se froncent, sa mâchoire se tend – à peine, mais pour moi c’est immanquable. J’entends presque les rouages s’activer dans sa tête.

  • Et… tu vas faire quoi, du coup ? demande-t-il.

Sa voix est calme, mais le tremblement sur la dernière syllabe ne trompe pas. Je souris un peu, essayant de donner le ton léger, mais mon cœur bat trop vite.

  • J’en ai parlé avec Ben. Il va m’héberger.

Je le vois cligner des yeux, un peu perdu, puis il hausse les épaules, comme il l’a toujours fait quand il cherche à masquer une émotion trop forte. Je m’attends à ce qu'il se mure dans son silence, mais il reprend :

  • Ça va pas être… compliqué ?
  • Ça va aller. Bon, je vais avoir une heure de route pour venir aux sessions mais on va les espacer. Et j’ai la chance d’avoir un emploi du temps assez souple.
  • Non, je veux dire… C’est… bizarre, non ?
  • Comment ça ?
  • Ce mec ressent clairement quelque chose pour toi. Fais attention.

La jalousie à peine voilée me fait sourire. Il n’est pas le premier à se poser des questions et ne sera sûrement pas le dernier. Des inquiétudes inutiles. Ben et moi… Rien que l’idée me dérange, c’est trop anormal. C’est plus un membre de ma famille qu’autre chose. Le visage d’Alyx s’impose à moi, se superposant à celui de Ben.

  • Je te dirais bien qu’il est comme un frère pour moi, mais… Ça me paraît déplacé.

Il me regarde tout à coup comme si un troisième oeil m’était poussé en travers du front, avec un léger sourire en coin.

  • Tu fais de l’humour caustique, toi, maintenant ?
  • Ça m’arrive.

Et, contre toute attente, un rire m’échappe, un peu nerveux au début, puis sincère. C’est bon de rire de cette façon avec lui. C’est tout ce qui m’a manqué, tout ce que je crains de perdre pour de bon.

Pendant un instant, quelque chose se détend entre nous. Une tension invisible qui nous tenait depuis que j’ai franchi la porte.

  • Tu vas te sentir bien là-bas ?

Sa voix est plus douce. La question semble simple, mais je sens qu’il y a autre chose derrière. Une inquiétude plus profonde.

  • Je crois. Il m’a laissé carte blanche. Une chambre pour moi. Ma salle de bain. Un coin bureau. On a toujours parlé d’être en coloc sans le faire. Il est comme un fou, il a tout aménagé.

Il m’a fait une place avant même que je la lui demande. On peut difficilement rêver mieux comme accueil.

  • C’est… bien. C’est bien qu’il soit là. Que tu ne sois pas seule. Mais…

Il s’interrompt, serre les dents, signe qu’il est touché, qu’il se retient de parler et je m’attends à ce qu’il hausse les épaules et se taise. Il n’en fait rien :

  • Bon, ça me soule un peu, aussi, j’avoue. Je… J’aime pas… L’idée que tu sois proche d’un mec aussi vite. Je… Je suis jaloux, ok ?

Il détourne les yeux aussitôt, comme si les mots l’avaient dépassé. L’aveu est brut, maladroit, mais tellement honnête que je sens quelque chose se serrer puis s’adoucir dans ma poitrine. L’ancien Zed aurait fait une blague, ou balayé ça d’un haussement d’épaules. Celui qui est assis devant moi cherche ses mots, trébuche un peu… mais il dit la vérité.

Ce n’est pas la jalousie qui me touche, c’est l’effort, le fait même qu’il ait parlé au lieu de faire semblant, de minimiser. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que c’est à mon tour de lui venir en aide, de lui montrer que je vois le changement en lui. Pas frontalement, plutôt comme une de nos taquineries :

  • Tu parles de ce que tu ressens, toi, maintenant ?

Il relève les yeux et l’imitation, un sourire déjà en train de naître et me copie à son tour.

  • Ça m’arrive.

Je ne peux pas m’empêcher de rire. Un vrai rire, clair, inattendu. Pendant une seconde, j’ai l’impression que quelque chose d’ancien et de familier vient de refaire surface entre nous.

Ma main se lève presque toute seule et vient se perdre dans ses cheveux, dans un geste simple, naturel, comme si ces cinq semaines n’avaient jamais existé.

  • Tu n’as aucune raison de t’en faire, dis-je doucement. Ben et moi, c’est… la définition même de la platonicité. Si elle existe.

Il soupire mais je vois le sourire qui persiste au coin de ses lèvres. Il bouge légèrement sur le banc, passe une jambe de l’autre côté pour se tourner complètement vers moi, et quand il prend mes doigts dans les siens, la familiarité du geste me traverse comme une décharge douce.

Le baise-main arrive une seconde plus tard, presque machinal, comme un rituel que nos corps n’ont jamais oublié. La chaleur de ses lèvres sur ma peau remonte lentement le long de mon bras et je sens mes doigts se refermer un peu plus fort autour des siens quand il relève les yeux vers moi.

Ne me regarde pas si tendrement. Je dois partir…

Je ne supporte plus d’être aussi près de lui sans le toucher. Il est trop tôt, mais mon coeur s’en fiche. Sans vraiment réfléchir, attirée par cette sensation de manque qui me rattrape d’un coup, je fais un pas vers lui, puis un autre. Avant que mon cerveau ait le temps d’intervenir, je me retrouve assise sur lui, mes genoux de chaque côté des siens.

Pendant une fraction de seconde, je me demande si je viens de franchir une limite, mais ses mains se posent sur ma taille, et la tension disparaît aussitôt. Je passe mes bras autour de ses épaules, glisse mes mains dans sa nuque. Quand il enfouit son visage dans mon cou, je ferme les yeux. Je ne me suis pas sentie aussi bien depuis… avant. Depuis la Grèce.

Je tourne légèrement la tête et mon nez effleure son oreille. Je laisse son odeur de soleil me pénétrer, me ranimer et mes lèvres trouvent le creux de son cou. Ses bras se resserrent, son corps se tend et je réalise que, cette fois, je viens de toucher une frontière.

Sa voix arrive contre ma peau, basse, vibrante :

  • Refais ça… et je te laisse pas partir.

Un souffle amusé m’échappe. J’ai pleinement conscience que, même espiègle, la menace en reste une. Mais nous ne sommes pas prêts. Alors je me redresse et plonge mon regard dans le sien.

  • La prochaine fois.

Il hoche la tête.

  • Je suis fier de toi, tu sais ?

Mon coeur se serre. Ben m’a déjà dit ça, ma psy aussi, mais venant de lui, ça me fait quelque chose.

  • Tu peux être fier de toi aussi. Moi je le suis.

Le temps d’un silence, son visage trahit tout à la fois son impatience et sa retenue. Je joue avec les cheveux dans sa nuque, maintenant mes doigts occupés pour éviter de penser à ses lèvres, si proches des miennes. Ses yeux naviguent sur mon visage, trahissant les mêmes désirs.

Criiiiic

Je jette un oeil en direction du bruit. L’infirmière – dont j’avais oublié jusqu’à l’existence – nous regarde, les traits durs, sur le qui-vive. Je joue avec le feu. Je mets en péril sa guérison et, par ricochet, notre relation. En reportant mon attention sur Zed, je lis dans son regard qu’il a compris le message, lui aussi. Il faut se recadrer, sinon l’entrevue tournera court.

Les bras de Zed se desserrent doucement autour de moi et je glisse de ses genoux sans protester. Puis je me rassois à côté de lui sur le banc et, presque naturellement, ma tête trouve sa place contre son épaule. Il penche la sienne vers moi dans le même mouvement.

La proximité n’a plus rien de l’intensité de tout à l’heure et pourtant, elle me chamboule encore plus. Parce que tout est intact entre nous : l’électricité, la tension, mais aussi la confiance, le calme. J’aime à croire qu’il existe un nous après tout ça, que mon départ n’est qu’un nouveau chapitre de notre histoire.

  • Alors… c’est comment, les sessions pour toi ? demande-t-il.
  • C’est… comme si quelqu’un venait ouvrir des tiroirs dans ma tête que j’avais scotchés depuis des années.

Je sens son épaule bouger sous ma joue.

  • Ouais. Ils font ça aussi chez moi.
  • Et ?
  • Et… c’est chiant. IIs passent leur temps à me faire parler de trucs que j’ai aucune envie de revisiter.
  • C’est un peu le principe, je plaisante.
  • Ouais, ben le principe est nul. Mais bon… J’ai promis que je ferai le boulot. Alors j’essaie.

Je repose ma tête contre lui.

  • C’est déjà énorme, tu sais.

Il ne répond pas. Le silence revient doucement. Au bout de quelques secondes, il souffle :

  • J’aime pas ce jardin.
  • Pourquoi ?
  • Tout est trop… propre. Trop arrangé. On dirait un décor.
  • Peut-être que c’est le but. De nous rappeler que le vrai monde est ailleurs. Qu’on a une vie à construire au-delà de cette zone de transition.

La discussion se poursuit, jusqu’à ce que les phrases disparaissent, superflues. J’écoute nos respirations qui ont fini par trouver le même rythme tranquille. Devant nous, le vent traverse les branches des jeunes arbres et fait frissonner la pelouse trop parfaite. Nous restons assis là, dans ce décor un peu trop propre pour être honnête, à regarder un monde factice en essayant d’apprendre à retourner dans le vrai.

Une main se pose sur mon épaule, accompagnée par une voix douce :

  • Je suis désolée. Les visites vont se terminer bientôt.

Zed et moi nous redressons. Nos yeux se croisent, incrédules à l’idée que deux heures se sont écoulées comme si elles n’avaient duré qu’une minute. La mâchoire serrée, le dos crispé, il murmure :

  • Je… suis content de t’avoir vue.

Un sourire triste éclaire son visage.

  • Moi aussi.

Je prends une grande inspiration, comme pour graver chaque détail de ce moment dans ma mémoire. Je ne m’autorise pas à faire ce que je meurs d’envie de faire : déposer un baiser sur ses lèvres, sur sa joue, sur ses cheveux – n’importe où du moment que je peux le toucher encore ! – et je me lève.

  • Il faut… que j’y aille.

Sinon je ne partirai pas.

Il acquiesce, comme s’il avait lu mes pensées et je me dirige vers le bâtiment.

La porte automatique s’ouvre devant moi. Je jette un dernier regard à Zed, une dernière étincelle partagée. Son regard, sa présence, restent gravés en moi, un fil invisible qui nous reliera, malgré la distance.

Demain, je pars. Je ne veux pas qu’il m’attende. Mais, laissez-moi le retrouver… Un jour.

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