Chapitre 42 - Partie 1
Les semaines qui suivent ma sortie de l’hôpital se ressemblèrent toutes un peu. Thérapie, dossiers, rendez-vous avec Caroline, mon avocate, soeur de Ben.
Cet après-midi, le salon est calme, baigné par une lumière douce de fin d’automne. Les coussins du canapé sont légèrement froissés, des livres traînent sur la table basse, et une odeur de café flotte dans l’air. Assise face à Caroline, j’attends son verdict.
- Alors… ? je demande, encore un peu fébrile. Tu penses que j’ai mes chances ?
- Tes chances ? Ton cas va être une promenade de santé. Surtout avec la menace dans son nom de plume… Mais comment il a pu être aussi stupide ?
Je secoue la tête, un sourire froid sur les lèvres.
- C’était pas de la stupidité. C’est son arrogance naturelle.
Elle fronce les sourcils, cherchant le sens derrière mes mots.
- Il n’a sûrement même pas pensé que ça se retournerait contre lui. On m’a appris à laisser faire, à encaisser et surtout à me taire. Si je n’avais pas été internée, suivie… Pour lui, c’est moi qui ai agi de façon irrationnelle. Et il doit se dire que je vais faire machine arrière…
- Ne fais pas machine arrière, me coupe-t-elle, douce mais ferme.
- Aucun risque.
Un silence s’installe. Le soleil joue avec les rideaux violets, créant des motifs sur le parquet, et je sens l’atmosphère lourde de tension et d’appréhension se déliter. C’est étrange comme parler ici, dans ce salon chaleureux, rend les choses moins effrayantes que dans un cabinet impersonnel. Ici, je suis entourée de repères familiers, et pourtant l’issue de cette conversation reste cruciale.
Caroline pose sa tasse sur la table.
- Bien. Pour qu’on ait un dossier vraiment solide, il nous faut des témoins. Des gens qui ont vu des signes, qui ont entendu, ou ont été témoins… même indirects, pendant que les faits se produisaient.
- Il y a Ben… Et, techniquement, mes parents. Mais ils ne témoigneront jamais en ma faveur.
Elle soupire, mais son regard reste concentré.
- Bon. Pas de famille proche… Est-ce qu’il y a quelqu’un d’autre ? Des amis, collègues… quelqu’un qui pouvait remarquer quelque chose à l’époque ?
Je réfléchis un instant. Toute ma famille fait front commun, je cherche quelqu’un qui ne suit pas le troupeau. Mon oncle surgit dans ma mémoire. Je n’ai plus de nouvelles de lui depuis des années, je n’ai même pas pu l’inviter au mariage. A bien y réfléchir, il a été exclu de la famille à peu près au moment où tout a commencé.
Peut-être qu’il aurait remarqué quelque chose ?
- Mon oncle… Peut-être… Mais je n’ai aucun moyen de le contacter. On n’a plus de liens depuis longtemps.
Elle se penche légèrement en avant, les yeux pétillants d’une énergie pratique.
- Ce n’est pas un problème. On peut le retrouver légalement. Il existe des registres, anciens collègues, amis… un peu de recherche, et je parie qu’on saura où le joindre. Je m’en occupe. Mais il faudra que tu sois honnête et précise sur ce que tu sais de lui et de votre relation.
J’acquiesce. Un mélange de nervosité et d’espoir monte en moi. Caroline sourit.
- On va faire en sorte que ça soit carré. Avec les témoins qu’on peut obtenir et ton témoignage précis, tu seras solide. Occupe-toi de toi. Le reste, je m’en occupe. Je te tiens informée dès que j’ai du nouveau.
J’inspire à fond. Le poids de l’inquiétude se mélange à un début de soulagement. La route sera encore longue, parsemée de toutes sortes d'embûches, mais je ne suis plus seule pour la parcourir.
Après le rendez-vous semi-informel avec Caroline, je retourne dans le petit box que j’ai loué avec l’aide de Nate. La clé tourne dans la serrure avec un cliquetis qui me fait frissonner. À l’intérieur, des cartons sont empilés, un peu de poussière sur les étagères, l’odeur du bois ancien. Je cherche de nouveaux vêtements à ramener chez Ben. Je commence à déballer les valises, triant, empilant, rangeant.
Et puis je tombe sur une robe. La robe. Celle choisie pour Zed grâce à Jona. Un mélange de souvenirs me traverse. Son rire, la façon dont il me regardait, la complicité qui nous avait liés en quelques jours à peine. Mon cœur se serre. Sans réfléchir, je sors mon téléphone et compose son numéro.
La sonnerie résonne dans mes oreilles, et quand Jona répond, sa voix est… froide, ou du moins distante.
- Allô ? Maud… c’est toi ?
- Oui. Tu vas bien ?
- Ça va. Cédric n’est plus là. Il a fini son CDD depuis des semaines.
- Je sais. C’est à toi que je voulais parler.
- Oh. Je… ne m’attendais pas à ton appel. Ni même à avoir de tes nouvelles. Écoute… Je ne sais pas quoi te dire. Tu es partie… comme ça. Sans prévenir. Je ne vais pas te mentir, je suis très déçu.
Un silence tombe, lourd, et je sens mon estomac se nouer. Je réalise que Zed a probablement raconté sa version des faits là-bas, pour se protéger, pour ne pas qu’on pose de questions.
Idiot…
- Ce n’est pas ce que tu crois.
Il pousse un soupir, audible à travers le combiné.
- Alors explique… parce que pour moi, tu l’as séduit et puis tu as disparu du jour au lendemain. Tu l’as juste… utilisé et abandonné.
Je ferme les yeux un instant, cherche mes mots.
- Jona… Je ne suis pas partie. C’est Zed qui m’a renvoyée.
- Che ?
- Il pensait… qu’il n’était pas assez bien, qu’il ne méritait pas que je sois avec lui. Que je serai mieux avec son frère. Absurde… Après ça… J’ai… j’ai fait une grosse dépression. Je te passe les détails. On s’est revu depuis. On a mis les choses à plat. On ne peut pas être ensemble pour le moment. On a des trucs à régler chacun de notre côté avant que ça soit envisageable. Mais ce qui est sûr, c’est que je ne suis pas partie de bon cœur. Je ne ferai jamais rien qui puisse le blesser.
Il reste silencieux, plus longuement cette fois, puis je l’entends marmonner dans sa barbe.
- Che imbecille… Non ci posso credere… La prossima volta lo spaccherò… Tanto autodistruttivi…
- Oui, c’est un abruti, je plaisante pour détendre l'atmosphère. Mais il y travaille.
Un souffle passe dans le combiné, moins sec, plus humain.
- Je suis désolé. Je ne savais pas. Mais… j’aurais dû me douter que c’était plus compliqué que ça. Aujourd’hui, comment ça va ? Tu dis que vous avez parlé ? Mais vous n’êtes pas ensemble ? J’ai du mal à suivre.
Je sens un léger soulagement me traverser, et mon cœur se serrer en même temps.
- Il y a des choses qu’il ne m’appartient pas de te raconter. Mais ça va. Je vais mieux. Il fait ce qu’il faut pour aller bien. Ça veut dire passer du temps l’un sans l’autre… Bref. Si je t’appelle, c’est parce que je suis retombée sur la robe rouge qu’on a achetée ensemble. J’ai pensé à toi. Je voulais juste savoir comment tu allais… Je… je t’aime bien. Je ne voulais pas qu’on se perde de vue…
Quelques secondes passent, mais cette fois dénuée de toute animosité.
- Maud… Je… Merci. Ça fait plaisir de t’entendre dire ça. Je suis content que vous alliez mieux, même si je ne comprends pas tout. Et… moi aussi, je t’aime bien.
- Il faudrait que tu viennes en France à l’occasion. Je te ferai visiter !
- Avec grand plaisir ! Si un jour, tu es de passage en Crête… Tu as intérêt à venir me voir, toi aussi.
Le combiné dans ma main me semble soudain plus léger. Nous rattrapons le temps perdu. Je ne donne aucun détail sur Zed, ni sur moi, mais j’explique que j’apprends à reprendre de la place dans ma propre vie. En raccrochant, je réalise que ce simple échange a embelli ma journée au-delà de mes espérances.
Les mois s'égrènent entre thérapie, rendez-vous avec Caroline et préparatifs pour le procès. L’hiver s’installe, comme un brouillard chaud et pesant, mais réconfortant à sa manière. Jona devient un nouveau point d’ancrage. Je m’inscris à des cours de danse dans une petite association du quartier.
Quelques hommes essaient de se rapprocher de moi. L’attention me flatte. Je m’efforce de les éconduire en douceur, avec honnêteté : je ne suis pas prête pour une relation, quelle qu’elle soit. Je me contente du plaisir simple d’être entourée, de parler, de rire.
Mon cercle s’élargit au fil du temps, et ça me fait étrange de constater que je ne dépends plus uniquement de Ben. Chaque jour apporte son lot de petites victoires : rire avec un nouvel ami, danser sans me sentir ridicule, organiser mes affaires, respirer enfin sans peur. Et ça fait un bien fou.
Petit à petit, une idée commence à germer dans ma tête : prendre mon propre appartement. Une pensée audacieuse, presque effrayante, mais je sens que le moment est venu.
Un jour de mars, j’en parle en séance avec ma psy. Elle hoche la tête, approbatrice, et ce petit sourire me donne un élan de courage supplémentaire. Ma vie est sur les bons rails, je peux continuer d’avancer.
Le lendemain, alors que je trie quelques papiers dans mon appartement encore vide de meubles, mon téléphone vibre.
Jona : Ciao principessa. Juste pour te dire, je suis de passage en France pour quelques jours. Pas très loin de chez toi. ;) Je me suis dit qu’il fallait que je te mette au courant.
Mon cœur s’accélère, mélange de surprise et d’excitation.
Moi : Whaou ! C’est génial. Il faut absolument qu’on en profite pour se voir !
Jona : Je vois si c’est possible avec la personne qui m’héberge et je te dis.
Quelques heures plus tard, mon téléphone vibre à nouveau.
Jona : Bon… j’ai une confession à faire. La personne chez qui je loge… C’est Cédric.
Je reste figée, le téléphone suspendu dans ma main.
Zed.
Je mentirais en disant que je n’ai pas pensé à lui en filigrane tous ces mois. J’alimente toujours la playlist que j’avais créée pour lui, il fait de même avec la mienne. De temps en temps, une nouvelle chanson apparaît et je la découvre en regardant les nuages, en me demandant où il est, ce qu’il fait…
On ne se parle pas, on ne rebondit sur aucun de ces aveux musicaux, mais ça me met du baume au cœur de constater que notre lien vit.
Les trois petits points réapparaissent, puis :
Jona : Et je me disais… si tu es d’accord… On pourrait peut-être se voir tous les trois ?
Mon cœur cogne un peu plus fort dans ma poitrine. Est-ce que je suis prête à le revoir ?

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