Chapitre 42 - Partie 2

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Je n’ai pas osé venir seule. J’ai demandé à Ben de m’accompagner, juste au cas où je ne me sentirais pas à l’aise. Il a accepté sans hésiter. Une part de moi se doute qu’il est venu en partie parce qu’il se méfie de Zed – qu’il me manipule ou me blesse à nouveau… – mais il est là et c’est tout ce qui compte. Nous voilà donc tous les deux installés dans un petit bar du quartier, lui avec son café, moi avec un jus de fruit.

Un picotement à l’arrière de mon crâne me fait tourner la tête. Et là… je le vois, différent et pourtant le même. Les mains dans les poches, il a laissé pousser une barbe de trois jours, soigneusement entretenue — pas juste de la négligence, ça se voit que c’est travaillé. Ça lui donne un air plus adulte, plus assuré.

À ses côtés, un homme que je ne connais pas et Jona, le sourire toujours aussi charmeur, une présence qui me donne un peu de courage.

Je me lève pour aller les chercher. Jona m’attrape dans une étreinte chaleureuse, naturelle, comme si nous nous étions quittés la veille. Je serre la main de l’inconnu – “Stéphane.” –, mais avec Zed… je ne sais pas quoi faire. Nos regards se croisent, un mélange de surprise, de nervosité et d’émotions retenues.

  • On va vous laisser un peu d’espace, suggère Jona.

Stéphane pose une main mi-amicale, mi-paternelle sur l’épaule de Zed et ils s’éloignent vers Ben et notre table.

Désormais seuls, Zed et moi flottons dans ce silence plein de tension.

  • Alors… ? Comment ça va ? je demande finalement.
  • Bien. Toi ?
  • Ça va. Je vais chercher un appart. Il paraît que je suis prête.
  • Tu te sens prête ?
  • Je ne sais pas, j’avoue en haussant les épaules. Je… Je n'ai jamais vécu seule. Ça m'intrigue. Je ne sais pas ce que c'est d'avoir un endroit à moi. Que je pourrais meubler, décorer, adapter à mon goût. Ça me fait envie. Et ça me terrifie en même temps. Qu'est-ce que je fais si je me rends compte que je ne suis pas capable de vivre seule ? Qu'est-ce que ça veut dire pour moi ? Est-ce que ça veut dire que j'ai échoué ? Est-ce que….
  • Non, me coupe-t-il en posant ses mains sur mes épaules. Ça veut juste dire que c'est nouveau. Qu'il faut que tu apprennes. Tu as le droit de faire des erreurs. Tu ne sauras jamais si tu en es capable si tu n'essaie pas.
  • C’est gentil.
  • Et puis…, enchaîne-t-il, tu ne seras pas vraiment seule. Tu as tes amis, tous les gens pour qui tu comptes. Si tu sens que tu craques, tu pourras toujours les appeler. C’est important de s’appuyer sur les autres.

Son regard se perd un instant vers Jona et Stéphane puis revient sur moi. Je n’arrive pas à croire qu’il vient de dire ça, lui qui quelques mois plus tôt rejetait la terre entière.

  • Depuis quand t'es aussi mâture? je le chambre.
  • Depuis la cure je pense… Ça m’a permis de comprendre un truc qu'une petite brune a tenté de m’apprendre, il y a toute une vie. Que c’est important de persévérer, ne pas abandonner. Comme aller à la pêche sur une île déserte…

Une référence à un de nos échanges en Grèce. Je m’efforce de contenir mon sourire.

  • Elle est perspicace…
  • Tu n’as pas idée.

Pendant qu’il dit ça, il passe doucement un doigt sous mon menton, juste assez pour que mon visage se tende vers lui. Le geste est fluide, naturel, presque taquin, mais son regard, lui, ne l’est pas. Il s’attarde un peu trop longtemps dans le mien.

Mon bas-ventre se contracte si fort que ma respiration se suspend. Il le remarque aussitôt et se reprend. Son doigt quitte mon menton, remonte le long de ma joue jusqu’à mon oreille, et replace une mèche rebelle derrière mon oreille — une mèche qui n’existe même pas.

  • Voilà, murmure-t-il, l’air à la fois coupable et sage — comme un enfant qui brûle d’avoir son cadeau, mais conscient qu’il doit encore attendre.

Je reste un instant immobile, suspendue entre le passé et le présent, entre le désir et la prudence. Mais je sais une chose : malgré la maladresse, malgré la peur, c’est bien lui. Je me mords l'intérieur de la lèvre, fouille son regard.

  • Je… suis contente de te voir.
  • Moi aussi.

Le silence s’étire, et il finit par reprendre la parole :

  • Bon… On va s’asseoir ?

J’acquiesce. Nous avançons dans le bar, sa main négligemment posée contre mes reins. Il la retire dès que nous approchons de la tablée. Les présentations faites, Stéphane se montre attentif mais discret, et Ben me lance un regard rassurant. Je reprends ma place, Zed tire une chaise et s’installe à côté de moi.

Sa présence m’enveloppe aussitôt, discrète mais impossible à ignorer. Je sens la chaleur de son corps à quelques centimètres du mien, le mouvement presque imperceptible de sa respiration lorsqu’il se penche sur la table pour écouter Jona raconter une anecdote sur son trajet depuis la Grèce.

Une serveuse passe près de nous et les commandes s’échangent rapidement. Café pour Ben. Thé pour Stéphane. Jona hésite un instant avant d’opter pour un expresso. Zed, lui, demande simplement un Coca. Je me contente d’un nouveau jus de fruit.

En face de nous, Stéphane observe.

Il parle peu, mais son regard circule avec une attention tranquille, presque vigilante. À plusieurs reprises, je surprends ses yeux posés sur Zed, comme s’il évaluait chacun de ses gestes, chacun de ses silences.

Son bras repose sur le dossier de ma chaise, mais il ne se rapproche pas davantage. Par moments, ses doigts effleurent le bois lorsque quelqu’un rit ou que la conversation s’anime, mais il garde une distance prudente, comme s’il avait parfaitement conscience d’être observé.

La discussion dérive peu à peu vers le bar, puis vers le procès de Daphnée contre le patron de l’ancienne discothèque concurrente du bar. J’écoute, fascinée par ces morceaux de vie qui me sont étrangers, et j’apprends au détour d’une phrase l’existence du couple Daphnée-Matteo — une information qui me surprend assez pour me faire lever les yeux vers Jona.

C’est à ce moment-là que le téléphone de Stéphane vibre. Il le consulte, son expression change à peine, mais je vois la décision se former dans ses yeux avant même qu’il ne parle.

  • Je dois filer, j’ai une petite urgence à gérer. 

Son regard croise celui de Zed, satisfait de voir que tout se passe bien.

  • On se voit mardi ?

Il acquiesce, nous adresse un dernier sourire et disparaît.

La conversation reprend presque immédiatement entre Jona et Ben, comme si rien ne s’était passé, mais quelque chose a changé.

À côté de moi, la posture de Zed se relâche, comme un ressort qui aurait été maintenu sous tension trop longtemps. Ce n’est presque rien, à peine un déplacement de son épaule, la façon dont son bras glisse un peu plus loin sur le dossier de ma chaise, mais mon corps semble percevoir ces infimes variations avec une acuité nouvelle.

L’air de rien, il lâche son verre et rapproche sa main de la mienne. Ses doigts atteignent les miens, et je sens la chaleur de sa peau contre la mienne, légère mais indéniable. Il remonte toujours plus haut jusqu’à atteindre le bracelet en fil rouge noué autour de mon poignet, en suivre la texture tressée… qui maintient son anneau.

Il fronce les sourcils et baisse les yeux sur le bijou. Je vois très clairement le moment où il reconnaît le petit cercle d’aluminium. Il ne relève pas tout de suite les yeux. Son pouce effleure encore une fois le petit cercle d’aluminium, comme pour s’assurer qu’il ne s’est pas trompé. Dans son regard passent alors des questions silencieuses auxquelles je meurs d’envie de répondre.

Bien sûr que je l’ai gardé.

Au début, je l’avais glissé dans mon portefeuille, comme un talisman discret que je retrouvais parfois sous mes doigts. Puis l’idée de le perdre m’est devenue insupportable. Je l’ai passé sur une chaîne, quelque temps autour de mon cou… avant de comprendre que je n’aimais pas que ce soit si visible.

Alors, lorsque l’association où je danse a organisé un atelier bijoux, l’idée s’est imposée presque naturellement : un bracelet tressé, solide, de ceux dont le nœud se serre pour ne plus se défaire.

Quand il relève les yeux, quelque chose s'ouvre dans son regard — une surprise douce, incrédule. Il reste là, sa main autour de mon poignet, insouciant. Une infime pression de ses doigts sur ma peau me fait frissonner, puis porte ma main à ses lèvres, comme il l’a toujours fait, oubliant que nous ne sommes pas seuls.

  • Vous voulez un autre verre ? demande tout à coup Ben.

Zed me libère avec une retenue presque prudente.

  • Oui. Un Coca pour moi.
  • Pareil pour moi, dit Jona.

Je me lève :

  • Je vais aller nous chercher ça au comptoir. Ça ira plus vite.
  • Ok, je viens avec toi, ajoute mon meilleur ami.

On s’éloigne de la table, laissant Zed et Jona derrière nous. Une fois au bar, nous commandons, puis Ben me lance un regard taquin mais un peu inquiet. Il se penche vers moi, la voix basse pour que personne d’autre n’entende.

  • Alors… J’ai vu ce qu’il s’est passé à l’instant. Le regard que vous avez échangé et surtout, le baise-main après. Ça va ?

Je rougis malgré moi, un sourire nerveux aux lèvres.

  • Ça va… Un truc entre lui et moi.

Il me dévisage un instant, la mâchoire serrée, puis son regard se perd vers Zed et Jona au loin.

  • Je me suis peut-être trompé sur lui, murmure-t-il presque pour lui-même, ses yeux accrochant les miens avec une honnêteté qui me surprend. Je vois comment il est avec toi. Personne ne peut simuler ça. Pas comme ça...

Je ne peux retenir mon sourire.

  • Je sais…
  • C’est quoi la suite, du coup ? Ça a l’air bien parti pour que vous vous remettiez ensemble…
  • Tu approuverais ?
  • Tu tiendrais compte de mon avis ?
  • Non, je ris. Je n’en ai pas besoin pour savoir que c’est trop tôt… Et puis, si Jona est là, c’est peut-être pour parler boulot, entre autres. Tu me vois commencer une histoire à distance en plus du stress du procès ?

Il hausse les épaules, une moue interrogative sur les lèvres.

  • Tu pourrais. Je t’ai déjà vu faire plus absurde…
  • Merci de me rappeler mes erreurs passées, je plaisante. Quoiqu’il en soit, ce serait une erreur pour le moment. Mais… Peut-être qu’on peut se contenter de reprendre contact. Se connaître l’un l’autre avant de foncer tête baissée.

Ben a un mouvement de recul exagéré, presque théâtral.

  • Regarde-toi réfléchir avant d’agir… Je ne vais plus pouvoir t’appeler Miss-je-ressens-donc-je-vis…
  • Oh que si ! Mais j’essaie aussi d’écouter la voix de la raison.
  • Méfie-toi c’est comme ça qu’on devient adulte.

Je lui donne un léger coup de coude en riant.

Le barman nous tend nos verres et nous revenons à notre table, les boissons à la main. Dès que je croise le regard de Zed, je comprends que quelque chose a changé en notre absence. Il se tient plus droit, un peu plus distant aussi, comme si chaque geste était désormais mesuré. Il n’est pas froid. Son bras repose toujours sur le dossier de ma chaise, présence discrète mais assumée. Seulement, il ne me touche plus.

Je profite d’un moment d’accalmie pour l’observer davantage. Il me sourit — ce sourire chaleureux autrefois rare, presque secret. Et soudain tout s’éclaire : ce n’est pas un recul, c’est une vigilance. La conscience que nous ne sommes pas seuls, que quelque chose entre nous mérite d’être protégé. Je lui rends son sourire.

  • Et donc, lance-t-il, tu fais quoi de tes journées maintenant ?

La question est simple, mais son regard, lui, ne l’est pas. À l’autre bout de la table, Ben interroge Jona sur les pays qu’il a traversés ces derniers mois. Jona gesticule en racontant une anecdote rocambolesque. Leur discussion prend vite de l’ampleur, ponctuée d’exclamations et de rires.

Je profite de ce brouhaha pour répondre.

  • Je prends des cours de danse dans une association. C’était censé être juste pour me changer les idées. Finalement j’y vais plusieurs fois par semaine.
  • Ça te plaît ?
  • Oui. Au début, ça me faisait peur aussi. Il y a beaucoup de monde. Mais… j’aime bien.

Je marque une pause, m’assure que Ben et Jona sont engagés dans leur propre conversation. Je joue distraitement avec mon verre.

  • Et puis… j’ai porté plainte. La procédure est en cours.

Il ne parle pas tout de suite, je vois les rouages s’activer et ses yeux briller d’une colère sourde.

  • Et… ça va ? Tu tiens le coup ?
  • Certains jours mieux que d’autres.
  • Ouais, ça me fait pareil, marmonne-t-il en levant son Coca.

Je retiens un souffle amusé. Nous menons chacun notre bataille, comme prévu.

  • Et toi ? Tes journées… elles ressemblent à quoi maintenant ?
  • Je me lève tard. Je fais du sport. Je geeke.

Je l’observe. Il a l’air plus solide, plus ancré, mais toujours lui. Il esquisse un sourire un peu ironique :

  • Comme n’importe quel intercontrat. Sans l’alcool. Et plus entouré. Les réunions le mardi avec Stéphane, celle avec la famille deux fois par mois…
  • Ta mère est ravie d’ailleurs ! Elle avait vraiment peur que tu t’éloignes.

Il se fige légèrement.

  • Tu… es encore en contact avec elle ?
  • Oui. On s’écrit de temps en temps. On mange même ensemble parfois quand je vais chez la psy, je grimace gênée. J’espère que ça ne te dérange pas.

Son regard s’adoucit d’une façon inattendue.

  • Non. Au contraire.

Un silence.

  • Elle t’aime bien.
  • Moi aussi. C’est la maman parfaite.
  • Attention, c’est la mienne, rit-il. Mais bon… Si c’est toi, je veux bien te la prêter. Un peu.

Un éclat de rire de Ben nous ramène à la discussion de l’autre côté de la table. Jona raconte une mésaventure de voyage, Ben rebondit avec une blague douteuse, Zed ajoute son grain de sel et moi je savoure la présence de ces trois hommes dans ma vie.

Peu à peu, les verres se vident et, sans que je sache vraiment quand, la conversation commence à perdre de son énergie. Les rires sont un peu plus espacés, les regards glissent parfois vers l’heure affichée au-dessus du bar. La nuit est tombée depuis longtemps maintenant et les lumières de la rue se reflètent sur les vitres, transformant les reflets en silhouettes floues.

Jona se penche tout à coup vers moi, le sourire complice :

  • Il faut qu’on se revoit avant mon départ, principessa. Juste toi et moi.
  • Quand tu veux. Je pourrais t’emmener à mon association ! Ça implique que tu danses, mais… Il y a plein de gens sympa, avec les mêmes appétits que toi, j’ajoute avec un regard entendu.

Il m'attrape par les épaules, me colle deux baisers sur les joues et se tourne vers Zed :

  • Regarde, ça, c’est une amie. J’attends le même traitement cet été !

Puis il se lève, prétextant un passage aux toilettes. Ben se lève à son tour pour aller payer, balayant nos protestations d’un geste amusé. Zed et moi restons à nouveau seuls, le bruit du bar en arrière-plan. Je triture mes doigts, pas certaine de comment aborder la question :

  • Donc… Tu repars en Grèce cette année ?
  • Je ne sais pas… Apparemment... Je l'ai appris en même temps que toi.

Un silence.

  • Tu me tiendras au courant ? Je… J’aimerais bien t’écrire. Pas tous les jours, hein. Juste... de temps en temps. Si tu es d’accord.

Il esquisse un sourire, baisse un instant les yeux vers mon bracelet, puis relève le regard.

  • Oui. Ça me ferait très plaisir.

Ben et Jona reviennent, parfaitement synchronisés, ils se chamaillent quelques secondes sur le paiement de l'addition – "A charge de revanche !" – puis tout le monde remballe ses affaires et nous sortons.

J’envoie par texto l’adresse de mon association à mon ami italien, et nous nous donnons rendez-vous le lendemain. Il m’embrasse sur la joue et me pousse doucement vers Zed, comme pour me remettre entre ses bras. D’abord hésitante, son étreinte passe de légère à chaude, solide. Ses lèvres effleurent mes cheveux et, pour un instant, mon souffle se coince.

Son parfum de soleil me frappe de plein fouet, m’électrise jusqu’aux bout des doigts. Je sens la tension de son corps, le battement de son cœur contre le mien. Je l’enlace à mon tour, luttant pour ne pas me cramponner à lui.

Il me libère, attrape délicatement ma main et pose ses lèvres sur mes jointures. Un frisson me traverse et mes joues s’empourprent. La bouche sèche, mon cœur bat à tout rompre. La tension entre nous frôle l’insupportable.

Un raclement de gorge derrière nous — Ben, visiblement amusé mais conscient de ce qui se passe — brise l’instant. Zed et moi nous écartons aussitôt, reprenant une distance respectable, prudente. Zed presse encore ma main une dernière fois avant de la lâcher.

Je sais que c’est trop tôt, que nous devons avancer lentement, mais au fond de moi, une impatience douce se glisse : j’ai hâte du moment où ce "trop tôt" ne sera plus qu’un souvenir.

  • A bientôt alors, je souffle en me mordillant les lèvres d’embarras.

Il acquiesce, en silence. Après un petit signe de main timide, je pars avec mon meilleur ami.

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