Chapitre 42 - Partie 3

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Le couloir est étroit, un peu trop chaud. Des dizaines de personnes patientent déjà devant la porte fermée de la salle de danse. À travers la porte, on entend encore les basses du cours précédent, les frappes sourdes contre le parquet, les cris d’encouragement, puis des applaudissements. Debout au milieu de la foule, Jona regarde autour de lui avec cet air à la fois perdu et ravi d’un enfant dans un magasin de jouets.

  • Principessa !
  • Impressionnant, hein ?
  • Sauvage, j’adore.

La porte s’ouvre enfin, une odeur de transpiration et de bois chaud emplit l’air. Une vague de chaleur et de rires se déverse dans le couloir. Les danseurs sortent en s’éventant avec leurs tee-shirts trempés pendant que les suivants se faufilent déjà à l’intérieur dans un joyeux chaos de bras, de sacs et de jambes multicolores.

On se cale contre le mur quelques minutes. Je pose mon sac, retire mon sweat, révélant une tenue tout aussi bariolée mais confortable. Ici, personne ne danse pour être joli. On danse pour sentir.

De son côté, Jona continue d’observer, silencieux, approbateur même, puis il tourne vers moi ce regard trop lucide.

  • Allora… ? Toi et Cédric ?
  • Et bien quoi, moi et Zed ? je réplique en espérant ne pas rougir.

Il me lance un regard complice, pas dupe.

  • Maud, j’étais là hier, tu sais. Ton meilleur ami n’est pas le seul à avoir vu ce qui se tramait.
  • Et je te répondrais comme à lui. Les sentiments sont toujours là. Mais je ne suis pas prête à replonger là-dedans. C’est trop… fort. J’ai besoin de savoir qui je suis sans lui. Et il faut qu’il fasse pareil. Je veux qu’on se choisisse, pas qu’on se retrouve parce qu’on a stagné.
  • Maud ! me hèle une voix familière.

J’ai à peine le temps de me tourner qu’on me tombe dessus. Un bras autour du cou, un autre autour de la taille, on me fait la bise, me lâche, puis les autres arrivent. Les voix se superposent – “Attends… Qui est ce magnifique pain d’épices ?”, “Tu nous l’avais caché ?” – les rires fusent. Je me laisse porter par cette chaleur familière, presque étourdie de retrouver ma place ici.

  • Jona, je te présente Clara, Samir, Lilas, Marie… Et voilà Jona, un ami.
  • Un ami, hein ? lance une autre voix familière.

Je lève les yeux et je vois Ameth, le dernier de la bande, s’approcher à son tour. Il se présente, son souffle chaud effleurant ma joue. Son bras s’enroule autour de mes épaules, léger mais sûr, marquant avec malice son territoire. J’ai beau l’avoir éconduit il y a quelques semaines, il reste toujours aussi tactile, aussi adorable et c’est sans aucun scrupule que je passe mon propre bras autour de sa taille, consciente de son jeu.

  • C’est donc toi que je dois séduire en premier ? demande-t-il à l’italien.
  • Co… Cosa ? Comment ça ?
  • Il paraît que pour plaire à une fille, il faut passer par son meilleur ami…

Il me gratifie d’un clin d'œil.

  • Ce n'est pas mon meilleur ami, je glousse sous les protestations de l'intéressé. Mais c’est une personne très importante dans ma vie.
  • Je vois… Attention hein, elle n’est pas disponible, ajoute-t-il avant de me caler un baiser sur la joue.

Il se faufile ensuite entre les danseurs, ralentissant à peine pour saluer quelques visages connus et se poste à quelques mètres de nous. Le cours commence. Les basses frappent jusque dans ma poitrine et, très vite, je me laisse emporter.

Entre deux chansons, Jona et moi discutons. Il me glisse qu’il aimerait bien que je vienne lui rendre visite un de ces jours. La conversation reste intime, douce, comme une bulle à l’écart de l’agitation du cours. Il avise Ameth, toujours en train de nous jeter des coup d’oeil à intervalles réguliers, et puis la discussion prend une toute autre tournure :

  • Tu sais qu’au moindre mot, il est à tes pieds ? souffle Jona.
  • Arrête…
  • Quoi ? C’est vrai : il a l’air raide dingue... Je me trompe ?
  • Non, je soupire. Il m’a proposé un resto l’autre jour, et j’ai refusé. Un ciné la semaine d’avant, pareil. Et aussi une sortie dans un parc. Ma réponse ne changera pas.
  • Pourquoi pas ?

J’ouvre la bouche pour rétorquer quand l’homme du jour nous rejoint, bouteille à la main.

  • Alors, tu survis à ta première fois ? demande-t-il à mon ami.
  • Ça va. Le rythme est… intense. Mais c’est très cool.
  • Et tu comptes revenir ? Je ne suis pas d’un naturel jaloux, mais je te trouve bien proche de ma promise…

Cette fois, j’en reste bouche bée, je cligne quatre fois des yeux, sentant mon visage brûler jusqu’à la racine de mes cheveux.

Jona éclate de rire :

  • T’inquiète. Je ne suis pas du tout un rival. Je plaide même ta cause…

Ameth nous jette un regard surpris avant de sourire et de s’éloigner, l’air ravi.

  • Ça t’amuse de jouer les mères maquerelles ? je persifle.
  • Une vie sexuelle par procuration, c’est mieux que rien…

Je lève les yeux au ciel.

  • Sérieusement… Il ne te plaît pas ? insiste-t-il. Il est… craquant.

Le regard de Jona glisse vers mon ami, ses yeux pétillant de malice et d’envie. Je le détaille un instant : peau d’ébène, yeux chocolat noir, dreads qui encadrent son visage, sourire chaleureux à tomber.

  • Il est séduisant. Et gentil, direct, bon danseur…
  • C’est plutôt positif.
  • Je suppose… Mais, je suis en pleine procédure judiciaire, je vis chez mon meilleur ami, je ne suis pas stable…
  • Ça ressemble à des excuses, ça, non ?
  • Et si ça ne marchait pas ?
  • Et si ça marchait ?

Il me fixe, l’air si intense que je détourne les yeux, un peu gênée.

  • Jouons cartes sur table. C’est Cédric, le problème, pas vrai ?

Après quelques secondes, j’acquiesce, mâchouillant mes lèvres d’embarras.

  • Tu sais… Vous n’êtes pas ensemble. Ce n’est pas le trahir que de vivre. Je veux dire : comment tu peux le choisir si tu te contentes de l’attendre ?

Je fronce les sourcils, refusant d’admettre que sa réflexion est pertinente et que l’idée commence à faire son chemin.

  • Je ne suis pas sûre qu’il serait de cet avis.
  • C’est lui qui m’a dit de te le dire.

Impossible…

  • En ces termes exacts ?
  • Non, admet-il. Mais c’est tout comme.

Une nouvelle chanson démarre, et une suivante, et encore une… Le cours continue, mais je suis moins attentive. Mes mouvements s’enchaînent, mécaniques, mon corps suit sans que j’y sois vraiment.

“Comment tu peux le choisir si tu te contentes de l’attendre ?”. Attendre qu’il aille mieux. Attendre que moi j’aille mieux. Attendre qu’on soit “prêts”. Est-ce que ça n’est pas aussi stagner ?

Mes réflexions me déplaisent. Mon regard glisse malgré moi vers Ameth. Son sourire me frappe de plein fouet et je détourne les yeux.

Une dernière mélodie s’achève dans une explosion de cris et d’applaudissements. La prof félicite le groupe, promet une variation encore plus corsée la semaine prochaine, puis libère tout le monde dans un joyeux brouhaha.

Très vite, le petit groupe se reforme. Clara récupère son sac, Lilas s’évente avec son tee-shirt, Samir râle déjà sur la choré, Ameth essaie de le dérider, Marie rit aux éclats. Je me laisse happer quelques secondes, encore un peu ailleurs.

Tandis que je change de chaussures, une voix familière me tire de mes pensées.

  • Alors ? Est-ce que ton ami t’a convaincu de venir au ciné avec moi ?

Ameth. Je joue avec la fermeture de mon sac, mes doigts trahissant mon cœur un peu trop conscient de lui, là, à côté.

Je ne serai jamais prête si je ne m’autorise pas à bouger.

  • Peut-être bien. On pourrait faire ça ce weekend.

C’est posé là, au milieu du bruit, presque noyé dans le reste. Et pourtant, entre nous, tout se suspend une fraction de seconde. Quand je relève les yeux vers lui, il est figé, l’air ahuri.

  • Je… Ma vie est… compliquée en ce moment. Je sais pas trop où j’en suis… Ni où ça irait, toi et moi, je précise à mi-voix.

Il secoue la tête avec un sourire, un peu espiègle mais tendre.

  • J’avais cru comprendre. Un film, ça me va très bien.
  • Ok.

En expirant, je réalise à quel point mes épaules étaient crispées.

Il se penche vers moi, sa joue effleure la mienne lorsqu’il me fait la bise. Un peu trop longtemps pour que ce soit totalement innocent. Mais pas pressant pour autant.

Un peu plus loin, j’aperçois Jona en pleine discussion avec Lilas. Elle ponctue ses phrases de grands gestes enthousiastes, lui se penche pour l’écouter, charmeur, mais véritablement intrigué. Je me doute qu’ils ne vont pas en rester là.

Mission accomplie.

Il croise brièvement mon regard, un éclat complice dans les yeux, comme s’il savait exactement ce que je suis en train de penser.

J’ai moi aussi un rendez-vous galant à venir. Il faudra que j’en parle à ma psy. J’ai fait un pas. Reste à voir où il me mènera.

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