Chapitre 43 - Partie 3
La lumière de fin de journée s’étire encore sur la façade du bar quand on arrive, dorée, presque trompeuse dans sa douceur. Ameth pousse la porte, sa main dans le bas de mon dos, et m’entraîne avec lui à l’intérieur.
Avec sa stature, il repère sans peine la table où Clara nous attend déjà avec cinq autres personnes et trois boîtes de jeux sur la table. Elle nous interpelle depuis l’autre bout de la pièce, en digne maîtresse de la soirée.
A peine assis, mon compagnon attrape une boîte au hasard, l’ouvre avec enthousiasme, commente déjà les règles à moitié lues, à moitié inventées, pendant que Clara proteste et que les autres se penchent par-dessus son épaule.
Je souris, j’acquiesce quand il le faut, je ris même aux bons moments, mais quelque chose en moi reste en retrait. Mon regard dévie malgré moi vers l’entrée, les visages qui franchissent la porte. Une boule discrète se forme dans ma poitrine, pas assez forte pour m’étouffer, mais suffisamment présente pour colorer tout le reste.
Je n’arrête pas de penser à hier, aux messages que j’ai envoyés avant de trop y penser et de tourner en rond – à ce que j’ai tu.
Moi : Hey ! ^^ Dis-moi, une copine de danse fête son anniversaire demain. Tu es plus que bienvenu si ça t’intéresse.
Zed : Salut. Pourquoi pas. J’amène quoi comme cadeau ?
Moi : Pas besoin. On se voit surtout pour passer un bon moment. Elle a réservé dans un bar à jeux, l’idée c’est de s’amuser, ne pas se prendre la tête.
Zed : Ok. Mais pas question que je me pointe les mains vides. C’est où ?
Maud : RDV à partir de 18h à “La cour de récré”. Si tu veux vraiment lui amener un truc, trouve-lui une plante. Elle sera ravie. ^^
Zed : Ça marche. A demain.
- Ça va ?
La voix d’Ameth me ramène brusquement au présent. Je cligne des yeux, le bar reprenant forme autour de moi. Sa main presse mon cou, ses yeux sont inquiets.
- Oui, oui. Je réfléchissais.
- Tu établis ta stratégie ?
- Stratégie ? je glousse. C’est des dés ! J’ai juste besoin de mon talent naturel pour vous éclater.
Nous lançons la partie et, bien entendu, dès qu’il s’agit de dés, je suis imbattable. Les manches s'enchaînent, là où les points des autres joueurs grimpent, les miens explosent. Personne ne peut me rattraper. A mon tour, je valide une des combinaisons maîtresses, toute la table rouspète et je ris sans pouvoir m’en empêcher.
- Non, mais là c’est pas possible…, souffle Ameth. Tu triches !
J’attrape les dés, les passe à Clara et puis je sens un picotement dans ma nuque.
Zed.
Avant que mes yeux ne le confirment, mon corps se tend vers lui, tel un tournesol. Et puis, enfin, il entre dans mon champ de vision.
Quelque chose en moi répond trop vite, trop fort, sans demander l’autorisation, sans même réfléchir à la distance entre nous, ni aux gens autour, ni à ce que ça pourrait avoir d’étrange vu de l’extérieur. Rien de tout ça n’existe assez fort pour m’arrêter. Je contourne la table sans le quitter des yeux, comme si le reste du monde avait perdu son droit de m’interrompre.
Quand j’arrive à lui, mes bras le trouvent, le plaque contre moi dans une étreinte longue, profonde. Je respire son odeur de soleil, savoure la fermeté de son torse, la chaleur de son corps avant de me rappeler qu’il faut être prudent, mesuré. Je recule de deux pas, étouffant un rire gêné, évitant son regard.
- Désolée… Je crois que je me suis un peu emballée…
Sa voix tombe, tendre, douce comme du satin.
- Ne t’excuses pas.
Je relève les yeux, et c’est une mauvaise idée. Il est là, trop proche, malgré ma prise de recul. La distance n’existe plus, elle a fondu quelque part entre le moment où je l’ai vu et celui où il me touche.
Ses doigts passent dans mes cheveux avec une lenteur presque irréelle, et mon corps répond, le reconnaît. Une chaleur diffuse envahit ma poitrine, ma gorge, mes bras, jusqu’à me rendre un peu instable de l’intérieur.
Sa main glisse sur ma joue et, sans que rien ne change autour de nous, tout devient plus feutré en moi, comme si le monde continuait à pleine vitesse mais que quelque chose venait d’abaisser le volume sous ma peau.
Il pose un baiser chaste sur mon front et tout mon corps se couvre de chair de poule. Je m’appuie contre sa paume sans y penser, avec une évidence qui me surprend presque autant qu’elle me rassure.
- Maud ? Tu nous présentes ? lance Clara derrière nous.
Le retour est immédiat, trop rapide pour être confortable. La lumière, les voix, les mouvements, tout revient d’un bloc, sans me laisser le temps de réajuster quoi que ce soit.
Je m’éclaircis la gorge, me retourne et présente la tablée – du moins, ceux que je connais et qui nous écoutent. Zed offre son cadeau à Clara pendant que je reprends ma place. Lorsque leur échange se termine, il tire une chaise et s’installe à mes côtés.
Ameth lui tend aussitôt la main. L’espace d’un battement trop rapide, quelque chose se tend en moi. Une appréhension fugace, presque honteuse : l’idée qu’il puisse lui révéler notre relation à ma place, dès maintenant.
Ils se serrent la main et la partie reprend, comme si rien ne s’était passé. La soirée se poursuit, entre rires, anecdotes et photos. Et puis Clara me suggère d’aller chercher un nouveau jeu. L’occasion idéale pour me retrouver seule à seul avec Zed et, peut-être, aborder ma relation avec Ameth.
Il me suit sans hésiter. Le simple fait de marcher à ses côtés suffit à faire remonter cette tension sourde que j’essaie de contenir depuis qu’il est arrivé. Chaque pas me donne l’impression que mon cœur veut sortir de ma poitrine.
On traverse le bar jusqu’à un renfoncement saturé de couleurs et de boîtes empilées jusqu’au plafond. Mes doigts glissent sur les tranches sans s’arrêter, retardant ce que je sais devoir avouer.
- Alors… Ça a été la Grèce ?
Sa réponse arrive, un peu en surface, dans un haussement d’épaules :
- Ça s’est bien passé. Il y a eu un petit couac il y a deux semaines… Je… “sortais” avec une fille. Et ça s’est mal terminé.
Je hoche la tête un pincement hypocrite à la poitrine.
- Oh. Je suis désolée.
Mes doigts continuent leur trajet inutile le long des étagères. Je pourrais choisir n’importe quel jeu. Je n’en choisis aucun, parce que ce n’est pas ça, le sujet.
Malgré le malaise de sa confession, il m’ouvre la voie pour la mienne.
- D’ailleurs… Euh… Je ne voulais pas t’en parler à distance… Les choses ont un peu évolué pour moi aussi…
Je garde les yeux sur les boîtes une seconde de trop, cherchant dans les titres et les couleurs une aide quelconque.
- Je… Je ne suis pas là toute seule.
Les mots restent suspendus entre nous, sans bruit, sans heurt, mais avec ce poids très précis des choses qu’on ne peut pas reprendre. La réaction est immédiate : sa mâchoire se crispe, ses épaules se tendent.
- Ah.
- Alors, vous avez trouvé quelque chose ?
La voix d’Ameth arrive dans mon dos presque en même temps que sa main vient se poser dans le creux de mes reins. Je me tourne vers lui avec un sourire réflexe mais sincère. Sa bienveillance et sa bonne humeur sont une bénédiction.
Un bruit sourd me fait sursauter. Quand je me retourne, Zed fixe le sol, le poing encore appuyé contre le mur. Un peu de sang s’écoule.
Oh, non…
- Zed…
Il recule de trois pas, plonge ses mains dans ses cheveux, secoue la tête frénétiquement, se replie sur lui-même, se redresse… Son souffle ne suit plus, son corps non plus.
- Je… Je…
D’un coup, il traverse l’espace qui nous sépare, nous bouscule sur son passage et disparaît dans le bruit du bar qui se referme derrière lui. Je reste figée une seconde de trop à regarder l’endroit où il était, incapable de raccrocher ce que je viens de voir avec ce que je pensais contrôler.
Je savais qu’il allait mal le prendre… Mais pas comme ça…
- Maud ? Est-ce que ça va ?
Les doigts d’Ameth remontent le long de mes joues, tentent d’apaiser ma propre respiration.
- C’était sûr… J’aurais dû mieux anticiper. J’aurais dû…
Les mots s’échappent en désordre, trop vite, dans une tentative maladroite de réparer quelque chose, de m’excuser du comportement de Zed.
- Tu n’as rien fait de mal, murmure Ameth en m’embrassant.
- Si. Je lui en ai fait, à lui. Je savais qu’il était fragile et…
Je cache mon visage dans mes mains, je me sens monstrueuse. Il me presse contre lui et murmure dans mes cheveux :
- Tu es sûre qu’il n’y a pas d’ambiguïté entre vous ?
- Oui… Je suis avec toi.
- D’accord. C’est juste que sa réaction était un peu… Intense…
- Ça, ce n’est pas de la jalousie. Il doit croire que je vais le laisser tomber.
- C’est lui qui est parti, objecte-t-il.
Il ne comprend pas. Il ne peut pas comprendre.
- S’il rechute… Je ne me le pardonnerai jamais. Je lui dois tellement…
- Ça ne sera pas ta faute. Tu n’es pas responsable de ses actes.
Il se détache à peine, déjà en train de récupérer une boîte au hasard comme si le mouvement suffisait à remettre quelque chose en ordre autour de lui.
- On retourne à la table ?
J’acquiesce sans un mot. Il pose un nouveau baiser sur mes lèvres et m’entraîne avec lui. En quittant l’alcôve, le bruit du bar me semble soudain trop fort, comme si on avait augmenté le volume d’un coup.
De nouveau assis, personne ne commente l’absence de Zed, mais je remarque les regards, les postures un peu raides, autant de traces de sa sortie fracassante. Je tente de me remettre dans l’ambiance festive, de rire avec le groupe, d’écouter les règles du jeu que nous avons rapporté, mais tout remue trop fort à l’intérieur.
Un frisson me traverse, je suis la sensation sur ma droite. Ses yeux rougis capturent les miens. Sa bouche murmure quelque chose que je n’entends pas.
- Zed…
Il est là. Je la vois. Cette version de lui que j’ai toujours ressentie. Brisée. A vif. Je me lève d’un bond, me précipite vers lui, car je sais d’avance ce qui va suivre.
J’ai à peine le temps de le rejoindre qu’il s’effondre, manquant de me faucher au passage. Ses bras s’accrochant à mon dos avec une force désespérée. A genoux devant moi, il pleure sans essayer de se cacher et, à travers ses sanglots déchaînés, je perçois quelques mots :
- Me laisse pas… S’il te plaît… C’est pas grave que tu… que tu sois avec quelqu’un d’autre… mais… Je peux pas... Pas toi aussi...
Chacun de ses mots me transperce, mais ce que j’entends dépasse ce qu’il dit : “Regarde-moi”, “J’existe”, “Je ne veux pas être tout seul”, “Ne pars pas”.
Il est revenu, malgré son état. Il a laissé tomber le masque. Il ne fuit plus. Et ça me bouleverse plus encore que sa vulnérabilité.

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