Chapitre 43 - Partie 4

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  • Hey… Hey… Calme-toi…, je souffle en m’accroupissant.

Ma voix sort aussi douce que possible, sans urgence apparente, mais mes mains sont déjà sur lui, dans son dos, dans ses cheveux, à lui offrir un contact stable. Je m’efforce de reproduire les gestes que Ben a eu avec moi lors de mes crises.

  • Ça va aller, ok ? Respire.

Il tremble tellement que ça me remonte dans les bras, et sans réfléchir je le serre contre moi, plus fort, comme si je pouvais contenir ce débordement-là à la place de son corps, comme si ça pouvait passer par moi plutôt que par lui, et je sens son souffle qui se casse contre ma clavicule, irrégulier, trop court, trop haut.

  • Je suis là. Je ne vais nulle part, je promets.

Je continue de le bercer, de le rassurer, mais rien ne semble pouvoir l’atteindre.

Il ne peut pas rester là, à la vue de tous, ça ne fait qu’alimenter la crise.

  • Ameth ? j’appelle en me tournant vers lui.
  • Tu as besoin d’aide ? répond-il aussitôt.
  • Oui, s’il te plaît.
  • Tu veux que je m’en charge ?
  • Non, ça va aller. Va voir s’ils ont une pièce à l’écart où on pourrait s’isoler.
  • Ok.

Il ne fait aucune remarque, même si je vois ses yeux fourmiller de questions. Lorsqu’il revient, il parle d’une petite salle au fond du bar. Un endroit pour les soirées privées où il pourra se reprendre.

Il hésite à peine une seconde de plus, le temps de regarder Zed sans jugement mais avec une attention réelle, comme pour évaluer la situation sans la surinterpréter, puis il s’accroupit et passe un bras sous l’épaule de Zed et le soulève. Enfin, il essaie, car Zed ne me lâche pas, s’accroche si fort que je me demande si je ne vais pas avoir des bleus.

  • Viens avec moi, je souffle.

Il semble comprendre et se laisse faire. Je me redresse avec eux, j’aide comme je peux, mais c’est Ameth qui prend le poids principal, sans chercher à en faire un moment important ou compliqué.

On traverse la salle comme ça, lentement, sans précipitation inutile, et je sens les regards, mais je m’en fiche. Tout ce qui compte, c’est Zed.

J’atteins rapidement la zone indiquée par Ameth, j’ouvre la porte. C’est petit, mais calme, juste ce qu’il faut. Un fauteuil double trône dans un renfoncement, détonnant avec le reste de la décoration et des meubles. C’est pile ce dont j’ai besoin. Je m’y installe et je me tourne vers les deux hommes de ma vie. Je tends les bras vers Zed. Le regard qu’il me renvoie me donne l’impression d’être le soleil. Il se précipite sur moi et s’agrippe à nouveau.

Ameth contemple la scène, les sourcils froncés, le visage inquiet :

  • Tu es sûre que ça va aller ? Tu veux que je reste ?
  • Non, c’est gentil.

Il reste encore une seconde, comme s’il voulait s’assurer que tout est stable, puis il s’approche de moi, plus près, et sa main vient se poser sur ma joue avec une douceur très simple, très directe.

  • Tu m’appelles si t’as besoin, d’accord.

Je ne risque rien avec Zed.

J’approuve malgré tout d’un bref hochement de tête. Mon compagnon se penche et m’embrasse avant de tourner les talons et de sortir, en refermant la porte derrière lui.

Le silence qui s’ensuit est… cotonneux – un peu lourd mais aussi très doux. A travers la cloison, j’entends la clientèle et l'effervescence du bar. Sous mes doigts, les cheveux de Zed, le tissu de son t-shirt que je caresse inlassablement, dans une maigre tentative de calmer sa respiration.

  • Je suis désolé.

La voix de Zed est stable, mais trop aigüe.

  • Ne le sois pas.

Il tente de prendre une grande inspiration, mais elle se fragmente.

  • Je… sais pas ce qui m’a pris. J’ai juste été… Pris de court, reprend-il en se redressant. C’est… pas agréable de voir que tu progresses dans ta reconstruction, là où j’ai l’impression de stagner. La “crise”, là ? ajoute-t-il en chassant les larmes de ses yeux. C’est pas la première fois. J’ai failli rechuter il y a deux semaines. Ça m’énerve d’être aussi… Faible.
  • Toi ? Faible ? je lance en retenant un rire nerveux.. Tu es bien plus fort que moi.

Il souffle du nez, incrédule.

  • Si ! Ton combat et le mien n’ont rien de comparable. Toi, tu as décidé de te faire soigner. Moi, j’ai été internée de force. Tu sais combien de fois Ben m’a dit d’aller voir un psy ? D’aller porter plainte ? Des dizaines. Tu as choisi d’aller mieux. Moi ça m’a été imposé. Et si je l’ai accepté, ça a pris du temps. Alors, est-ce que j’ai “plus progressé” que toi ? Peut-être, oui. Mais ne diminue pas ce que tu as fait. Tu as une force naturelle, un courage brut que j’ai mis des mois à effleurer.

Je n’ai jamais osé avouer ça à personne, pas même à ma psy. Est-ce que je suis heureuse d’avoir suivi cette voie ? Oui, mais ça a été éprouvant, autant sinon plus que ce à quoi je m’attendais – la raison pour laquelle je refusais d’entamer une thérapie. J’ai souvent voulu faire marche arrière, je continue de prendre des décisions dont je ne suis pas certaine… Je n’ai aucune certitude. Pour la première fois de ma vie, je fais des choix plutôt que de me laisser porter et c’est terrifiant.

A lui, je peux dire tout ça, parce qu’il comprendra. Je prends sa joue dans ma main, fais aller mon pouce sur sa peau au fil de ma confession :

  • Tu sais… J’avance sans savoir où je vais. Je me dis tous les jours que j’essaie de courir avant d’être prête à marcher. Et… J’ai vraiment peur de tomber. Je ne suis pas “en avance sur toi”. On avance juste… Différemment. Un jour c’est toi qui sera plus stable que moi. Et peut-être que tu continueras ton chemin sans moi.
  • Je vois mal comment ça pourrait arriver…, ronchonne-t-il. Je… Je vais forcément faire foirer quelque chose à un moment ou un autre.

Je reconnais les signes : auto-sabotage, auto-apitoiement. Et pour Zed, rien ne sert de lui vendre du rêve.

  • C’est possible.

Son mouvement de recul est presque trop brusque. Je le ramène sans violence, mes deux mains de chaque côté de son visage.

  • Je ne peux pas te promettre que tout ira bien, j’explique en soutenant son regard. Je ne peux pas régler tes problèmes ou devenir ta raison d’avancer. Mais je peux te promettre que tu ne seras jamais laissé pour compte. Je vois les progrès que tu fais. Si tu ne les vois pas, je me ferai un plaisir de te les rappeler. Et, si tu as envie de me parler, de quoi que ce soit, je suis là. J’ai toujours été là.

Il baisse les yeux, une fraction de seconde et revient vers moi.

  • Je ne sais pas si je pourrai. Je suis… nul… pour exprimer ce que je ressens.

Pas du tout. Pas pour moi.

Je pourrais lui dire que je le “vois”, mais aujourd’hui, ça ne semble pas assez fort. Si je développe, peut-être que je vais lui donner le moyen de se dérober plus facilement à l’avenir, mais peut-être qu’en rendant le concept moins abstrait, il comprendra.

  • Tu ne dis rien quand tu es ému. Ta mâchoire se crispe quand tu es submergé. Tu hausses les épaules quand tu essaies de contrôler ce que tu ressens.

Ses yeux s’écarquillent à chaque marqueur. Je lis la surprise, la panique d’être aussi lisible, et, derrière, le soulagement, l’émerveillement d’être reconnu. J’enfonce le clou :

  • Tu n’as pas à tout prix à mettre des mots sur ce que tu vis. Je ne fais pas attention à ce que tu dis. Je fais attention à toi.

J’efface les dernières traces de ses larmes sur ses joues, tout en le caressant. Comme je m’y attendais, il est sans voix, ne me quitte pas des yeux. Ses mains viennent attraper mes poignets, ajouter un point d’ancrage physique dans sa tempête interne, et, bien sûr, il sent mon bracelet. Celui avec son anneau, que je ne quitte jamais.

Je ne baisse pas les yeux. Je pourrais. Je devrais peut-être. Mais je reste là, à soutenir son regard, avec cette tension étrange qui me traverse — un mélange de douceur, de gêne et de quelque chose de beaucoup plus dangereux que je m’interdis de nommer. Ma lèvre se coince entre mes dents sans que j’y pense vraiment, réflexe idiot pour contenir ce qui menace de passer.

Quand il se penche, pendant une fraction de seconde, je crois qu’il va m’embrasser. Je ne bouge pas, même pas d’un millimètre, mais il dévie, et ses lèvres viennent effleurer la jonction de mes paumes. Le contact est léger, respectueux. Ça me traverse bien plus fort que ça ne le devrait. Une chaleur me monte aux joues, incontrôlable, et je lutte pour garder contenance, pour refouler le sourire tendre et coupable qui ne demande qu’à se montrer.

Il s’écarte, juste assez pour rester convenable vu notre situation actuelle, mais ses mains restent dans les miennes. Et ça aussi, je le laisse faire.

  • Ton copain… Il a l’air… Bien.

J’acquiesce.

  • Il l’est. Mais ça ne sera jamais…

Comme avec toi.

Je parviens à m’arrêter à temps, à stopper cet aveu que je n’ai pas le droit de penser, encore moins de dire. Je me contente de terminer de façon plus plate, presque trop neutre, effaçant mon dérapage :

  • Enfin… Il y a des choses qu’il ne peut pas comprendre.

Ses pouces dessinent des cercles sur mes mains, et je me concentre là-dessus, sur ce mouvement répétitif, sur la sensation, pour ne pas m’attarder sur le reste.

Je le regarde, tout entier, vulnérable, mais plus effondré.

  • Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ?

Ses doigts tremblent toujours dans les miens, moins qu’avant. Peu importe ce dont il a besoin, je le lui offre, sans concession. Je veux juste qu’il aille bien. Il serre les dents une seconde, inspire, expire, cherche ses mots.

  • Tu… reste avec moi ? demande-t-il.

A travers ces quatre mots, je ressens tout. La peur, la honte, l’espoir, mais aussi cette volonté farouche d’avancer, de faire ses preuves.

  • Evidemment. Toujours.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai envie de l’ancrer davantage, qu’il se sente en sécurité. Alors sans plus réfléchir, je porte ses mains à mes lèvres et je les embrasse, inversant notre rituel du baise-main. Dans le sourire qu’il me renvoie, je sais qu’il l’a compris.

Il prend une grande inspiration, souffle.

  • Okay. On peut y aller.

Je me lève, gardant sa main dans la mienne. Il me regarde, puis nos mains, le sol, la porte et se redresse. Je l’entraîne derrière moi et je sens ses doigts resserrer les miens à chaque pas.

Face à la porte, je m’arrête. Tout son corps est tendu, ses lèvres ne forment qu’une mince ligne.

  • On n’est pas pressé, je murmure.
  • Non… Ça va.

Ça ne va pas. Mais il ouvrira quand même parce qu’il a besoin de cette victoire, de reprendre le contrôle. Il attrape la poignée et nous pénétrons à nouveau dans l’ambiance vive du bar. Quelques clients nous observent sur notre passage, mais personne ne commente.

Quand on arrive à notre table, tout le monde est sur un nouveau jeu. Certains se tournent vers nous, d’autres non. Le seul regard qui me happe est celui d’Ameth. Ses yeux sont rivés sur nos mains jointes à Zed et moi. Je garde sa main dans la mienne jusqu’au bout, sans chercher à écourter le contact, attentive à la moindre variation dans sa prise, à la façon dont ses doigts se referment ou se relâchent pour y répondre.

On s’assoit, Ameth se penche vers moi presque aussitôt, ses lèvres contre mon oreille, sa voix basse, inquiète sans être envahissante :

  • Effectivement, t’avais pas besoin de moi. T’es trop forte.

Sa remarque me fait sourire. Il y a quelque chose de… rentré dans ses mots, un malaise que je n'arrive pas à nommer. Malgré cela, je lui souris, parce que ça reste un compliment et qu’on m’a appris à les accueillir de cette façon.

Il dépose un baiser contre ma tempe et la soirée reprend, comme si de rien n’était. Zed reste silencieux pendant un moment, son genou contre le mien et puis, Clara l’interpèle :

  • Tiens ton Coca. Tu te sens mieux ?

J’écoute, sans en avoir l’air, prête à sortir les griffes, à le protéger, à être son rempart autant qu’il peut être le mien.

  • Ouais… Désolé pour… tout ça, marmonne-t-il.
  • T’as pas à t’excuser. Ça arrive à tout le monde de… craquer, ajoute-t-elle. C’est cool que tu sois revenu.

Cette interaction, banale de l’extérieur, libère ma poitrine : quelqu’un d’autre que moi l’a vu, secouru et accepté tel qu’il est. Je souris malgré moi.

  • Qu’est-ce qui te fait sourire ?

Je tourne la tête vers mon petit ami. Son regard accroche le mien, son sourire trop large ne me détend pas pour une fois. Je secoue la tête et élude :

  • Rien. Un truc… C’est pas important.
  • Je crois que si, marmonne-t-il avant de prendre une gorgée de sa boisson.

Il repose ensuite son verre sur la table, reporte son attention sur le jeu en cours, sans plus m’accorder un regard.

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