Chapitre 43 - Partie 5
La soirée se poursuit, Zed se laisse porter, participe par moments, écoute beaucoup. Je reste attentive, sans être sur lui en permanence.
Quand vient le moment de partir, les au revoir s’enchaînent simplement. Cette fois, je ne me jette pas dans ses bras. Je m’approche, pose une bise franche sur sa joue, un peu plus appuyée que pour les autres, sans m’attarder.
Le trajet jusqu’à chez Ameth se fait sans encombre. La fatigue retombe d’un coup maintenant que la tension s’est dissipée. Une fois à l’intérieur, on retrouve cette routine presque automatique : chaussures qui traînent dans l’entrée, lumières qu’on éteint à moitié, passages silencieux dans la salle de bain.
Je me brosse les dents à côté de lui, nos regards qui se croisent dans le miroir sans vraiment s’accrocher. Il y a quelque chose de différent, léger mais présent. Je ne cherche pas à le nommer.
Je rince, m’essuie le visage, file dans la chambre et attrape mon téléphone, presque par réflexe pour écrire à Zed.
Moi : J’espère que tu es bien rentré. Merci encore d’être venu. Et bravo d’être resté. Tu peux être fier de toi. <3
Zed : Bien rentré oui. Merci encore pour tout à l’heure. Je suis désolé si j’ai un peu foutu le bordel.
Moi : Arrête. T’as rien foutu en l’air. Personne ne t’en veut. Surtout pas moi.
Zed : J’aimerais bien te revoir dans des circonstances moins… chaotiques.
Moi : Ça me ferait très plaisir aussi. On essaie de se câler ça prochainement. Bonne nuit :*
Zed : Bonne nuit :*
Je repose le téléphone sur la table de chevet, un sourire aux lèvres, prête à me déshabiller quand Ameth entre dans la pièce :
- Tu as un moment ? demande-t-il.
- Bien sûr.
- Il faut que je t’avoue… Tout à l’heure, j’ai pas aimé ce qui s’est passé.
- Il ne sait pas bien gérer ses émotions, c’est…
- Non, me coupe-t-il. Je parle de toi. Tu… Ok, il s’est effondré. Mais toi, tu t’es jetée sur lui. Plus rien ne comptait. Et… C’était vraiment pas agréable.
Je déglutis avec difficulté, parce qu’il a en partie raison.
- Je te demande pardon. C’est que... Zed, c’est quelqu’un d’important pour moi. Je lui dois… tellement. Tu ne te rends pas compte. S’il n’avait pas été là… je n’aurais pas commencé de thérapie, je n’aurais jamais porté plainte contre mon frère. En fait, je serais même mariée à l’heure qu’il est. Et profondément malheureuse, à me convaincre que je suis heureuse. On ne se serait jamais rencontré toi et moi. Je n’aurais jamais eu ma brosse à dents à côté de la tienne, je plaisante pour détendre l’atmosphère.
Il esquisse un sourire encore boudeur et je profite de cette faille pour me glisser dans ses bras.
- On se comprend. On a les mêmes démons. Je ne lui tournerai jamais le dos.
- C’est pas très rassurant, ça. Tu t’en rends compte ?
- Oui… Mais, je ne veux pas te mentir. C’est ça qui serait le plus inquiétant, non ?
Il ronchonne, le nez dans mes cheveux, mais plus pour la forme qu'autre chose.
- Ne te fais pas des nœuds au cerveau, je souffle contre son torse. Je suis bien avec toi. Tu n’as pas de raison de t’inquiéter.
Je me hisse sur la pointe des pieds et pose mes lèvres sur les siennes, dans un baiser rapide. Comme toujours, il capture mon visage entre ses mains et m’embrasse plus fort. Lorsqu’il me relâche, il me fixe un instant et souffle :
- Je t’aime.
Les mots me percutent de plein fouet, sans douceur, presque à contretemps. Ils ne me réchauffent pas comme ils le devraient. Au contraire, quelque chose se crispe en moi, une sensation étrange, comme s’ils ne s’adressaient pas vraiment à la bonne personne.
Je reste silencieuse une seconde, le regard accroché au sien, incapable de répondre comme il l’attend.
- Je suis… pas à l’aise avec ça, je murmure en rentrant la tête dans mes épaules. Ça veut pas dire que je ressens rien. Juste… Ces mots-là… la dernière fois que je les ai dits, c’était pas… sain.
Je cherche mes mots, consciente que je marche sur quelque chose de fragile.
- Et la dernière fois qu’on me les a dits… c’était… pas vraiment à moi, plutôt à celle que je prétendais être…
Je ne sais même pas encore moi-même qui je suis aujourd’hui… On ne se connaît que depuis quelques mois… C’est… Trop.
Je marque une légère pause, le temps de remettre un peu d’ordre dans ce que je ressens. Je poursuis, aussi douce que possible :
- J’arrive pas à voir ça comme quelque chose de positif. Pour le moment…
- Ok.
- Je suis désolée… D’être aussi compliquée.
- Tu m’as prévenu. Je savais dans quoi je m’embarquais. Pas de bol pour toi, je suis persévérant et patient, conclut-il en retrouvant sa bonne humeur naturelle.
- Je trouve que j’ai beaucoup de chance au contraire.
Mes mains glissent instinctivement sous son t-shirt, initiant un rapprochement physique plus facile à gérer que l’émotionnel. Il tressaille, laisse échapper un gémissement proche de la douleur.
- Wow… Attends ! T’as les mains gelées ! Ça non plus, je m’y ferais jamais, lâche-t-il avec un rire léger, en attrapant mes poignets pour les éloigner.
Il dit ça comme une plaisanterie, comme si ce n’était rien, mais moi, je le prends en pleine poitrine.
J'ai toujours détesté mes mains, mes pieds… Ce froid que je dégage et qui rebute tout le monde. Ma mère, mes ex, les rares amis que j'ai eu, même Ben a ce mouvement de recul.
Les rares fois où je pouvais étreindre ma mère, il suffisait que mes doigts touchent sa peau pour qu’elle se crispe, qu’elle me repousse. Ça a renforcé cette idée insidieuse que quelque chose clochait chez moi. Les êtres humains sont censés avoir le sang chaud. Moi, je suis glacée, hiver comme été.
- Désolée, je marmonne en retirant mes mains.
- Allez, viens. On va aller sous la couette réchauffer tout ça.
Je me glisse dans le lit à côté de lui, et malgré la douceur de son bras autour de ma taille, son odeur rassurante, une pensée refuse de disparaître.
Zed ne m’a jamais fait sentir que j’étais froide.

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