Chapitre 44 - Partie 1

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Je traîne les pieds en montant les quelques marches qui mènent au cabinet de mon avocate, sans savoir si c’est dû à l’ambiance de ces quatre derniers jours avec Ameth ou à l’angoisse des démarches judiciaires.

Il faut dire que le mail que j’ai reçu hier était… cryptique.


Bonjour Maud,

J’espère que tu vas bien. Le dossier avance bien, très bien même. Au cours de mes recherches de documents, je suis tombée sur une information qu’il me paraît essentielle de te partager.

Est-ce que tu serais disponible pour un rendez-vous rapide demain, vers 16h ? Ce serait l’occasion d’en discuter et aussi de t’expliquer où on en est sur ton dossier.

Bien à toi,

Caroline.

J’ai relu ce message plusieurs fois, en essayant de lui donner un sens plus simple, plus banal, quelque chose qui m’épargnerait l’idée qu’il puisse contenir autre chose qu’une étape administrative de plus. Sans succès.

Voilà pourquoi je sonne à l’interphone, entre, me présente à l’accueil et puis m’installe dans la salle d’attente.

Dès qu’elle me voit, mon avocate m’invite à la suivre dans son bureau.

  • Salut Maud. C’est bien que tu aies pu venir.

Sa voix est stable, rassurante, mais pas molle. Elle ne fait pas semblant que ce qu’on va dire aujourd’hui est léger. Je hoche la tête, réaligne les chaises faces à son bureau avant de m'asseoir, juste pour gagner du temps.

  • Ça a avancé ? je demande malgré tout.

Je déteste la manière dont ma voix trahit cette chose entre la peur et l’espoir, cette attente un peu idiote de quelqu’un qui voudrait que la justice fonctionne comme une ligne droite.

Elle m’observe une seconde avant de répondre, pesant le niveau de vérité que je peux encaisser.

  • Oui. On a reçu plusieurs éléments complémentaires. Et… je ne me voyais pas te transmettre les éléments par mail ou par téléphone.

Elle n’ouvre pas le dossier tout de suite, ce qui, en soi, est déjà une mauvaise nouvelle, parce que Caroline n’est pas du genre à ménager le suspense sans raison.

Elle a plutôt cette manière très chirurgicale d’organiser les informations, comme si chaque vérité devait arriver dans un ordre précis pour éviter de faire trop de dégâts d’un seul coup.

  • De bonnes nouvelles ! précise-t-elle. J’ai avancé sur la piste que tu m’as donnée. On a retrouvé ton oncle. Et…

Caroline hésite une fraction de seconde, secoue la tête, un petit tic quand elle est agacée ou incrédule.

  • Disons qu’il n’a pas eu besoin d’être convaincu, conclut-elle. Quand je lui ai expliqué les raisons de mon appel, il a fondu en larmes.

Je baisse les yeux, coupable, encore.

  • Maud, c’est une très bonne chose. Tu ne te rends pas compte… Tu as un témoin. Qui ne demande qu’à témoigner. Qui meurt d’envie de te parler.

Impossible…

  • Il t’a dit quoi exactement ?
  • Il a été témoin de comportements d’Alyx envers toi, reprend-elle plus lentement. Des comportements qu’il a essayé de signaler à ta mère à l’époque. Elle n’a pas donné suite, il a insisté et…
  • Elle a raconté sa version des faits et l'a fait exclure de la famille. Encore ! Ça n’en finira jamais.

Je cache mon visage dans mes mains, d’impuissance, de tristesse, de rancoeur.

Pourquoi ? Pourquoi ?

  • Maud, écoute-moi. C’est très important.

Je m’essuie les yeux, relève la tête.

  • Il peut aussi témoigner que tu étais traitée différemment AVANT l’accident de Clara. C’est solide ça !
  • Je ne comprends pas… Ce n’est pas ça… le déclencheur… ?

Elle soupire, déglutit :

  • Comme tu le sais, on m’a demandé beaucoup de documents officiels pour lancer la procédure de plainte.

Cette fois, elle ouvre le dossier. Sur mes genoux, mes mains se mettent à trembler. Je reconnais ce timbre de voix, cette crispation dans ses sourcils et la raideur dans ses gestes trop sages, trop chorégraphiés pour être honnêtes.

  • Il y avait des incohérences entre les documents que tu m’as transmis et quelque chose qu’il a mentionné par rapport à ta naissance.

Je fronce légèrement les sourcils, non pas parce que je ne comprends pas, mais parce que mon cerveau refuse encore de donner un sens à quelque chose qui, s’il en avait un, changerait trop de choses d’un coup.

  • Comment ça ?
  • J’ai vérifié ta filiation, au-delà de ton simple acte de naissance. Dans le livret de famille, on a retrouvé une trace d’une grossesse multiple.
  • Multiple ? je répète, comme si le mot n’avait pas encore trouvé sa place dans mon vocabulaire.

Elle ne me lâche pas des yeux, acquiesce en silence. L’espace d’une minute, aucune de nous ne parle. Seuls persistent les cliquetis des talons aiguilles dans le couloir derrière la porte close, les sonneries stridentes des téléphones dans les bureaux avoisinants, les “bips” insistant des notifications sur son portable.

Elle finit par prendre une grande inspiration, me regarde – pas comme mon avocate, mais comme la soeur de mon meilleur ami, comme la présence bienveillante, dans l’ombre qui m’a vue grandir toutes ces années – et je sais d’avance que ses mots ne vont pas me plaire.

  • Tu avais un jumeau.

Le mot tombe sans fracas, mais il ouvre quelque chose. Je ne bouge pas. Je crois même que j’ai oublié de reprendre mon souffle.

Je cligne des yeux, une fois. Deux fois. Comme si le monde devait se réajuster autour de cette donnée nouvelle, comme si les murs eux-mêmes bougeaient pour faire de la place à cette présence qui n’a jamais été là.

  • J’avais ?

Caroline grimace, aussi douce que possible :

  • Oui. Il est décédé… Autour de 8 mois.

Huit mois.

Huit mois pendant lesquels je n’étais pas seule.

Je ferme les yeux, comme si quelque chose allait remonter — une sensation, une image, un fragment, n’importe quoi qui viendrait prouver que ce lien a existé ailleurs que sur une ligne froide d’un livret de famille — mais il n’y a rien. Rien de concret. Rien de saisissable.

Et pourtant… Il y a comme un écho. Une impression diffuse, presque ridicule, que je n’ai jamais été entièrement seule, que quelque chose — ou quelqu’un — a occupé cet espace en moi bien avant que je sache mettre des mots sur le manque.

Est-ce que c’est réel ? Ou est-ce que je suis en train d’inventer, de reconstruire à partir d’un vide qu’on vient seulement de me révéler ?

Quelque part, dans le monde réel, j’entends encore la voix de Caroline, rassurante, confiante.

Je ne sais pas exactement comment le rendez-vous se clôture, ni comment je remercie Caroline. Je crois que ma voix sort, quelque part entre mes dents serrées et ma gorge trop pleine. Je crois que je dis que je vais réfléchir. Ou peut-être que je ne dis rien du tout. Tout se mélange déjà.

Je me souviens seulement de sa main qui se tend, hésitante, comme si elle voulait me retenir une seconde de plus, mais je suis déjà ailleurs.

Dans le couloir, les bruits sont trop forts. Les talons, les voix étouffées derrière les portes, le froissement des papiers. Tout me traverse sans s’accrocher.

J’avance. Automatique. Mon corps sait encore faire semblant d’aller quelque part. Dans l’ascenseur, je me retrouve face à mon reflet. Je ne le reconnais pas tout de suite. Les yeux ouverts trop grands. Le visage figé. Une immobilité étrange, presque absente.

Je sors dans la rue. La respiration trop rapide. Trop courte. Mon cœur tape plus fort, comme s’il voulait sortir de moi. J’avance sans but. Les mots tournent en boucle dans ma tête.

J’avais un jumeau. Je l’ai perdu.

Le vrombissement des voitures, les klaxons au loin, la cloche d’une école…

Et puis au bout d’un moment, les mots changent. Je ne l’ai pas perdu.

Ils me l’ont enlevé. Ils m’en ont privé.

Ils l’ont caché, comme un vulgaire bibelot cassé. Rien de plus qu’une ligne sur leur putain de livret de famille. Oublié – non effacé ! – comme s’il n’avait jamais existé.

Comment ont-ils pu me cacher cette part de moi ? Comment ont-ils pu me laisser grandir avec ce trou dans mon histoire ? C’est à cause d’eux que je me sens incomplète. C’est à cause d’eux que je cherche désespérément à combler ce gouffre sans fond ?

Et puis, petit à petit, les pièces de ce puzzle macabre s'assemblent avec cette tragédie en son centre. Mon frère mort. Alyx propulsé au rang de fils prodige. Et moi reléguée à celui de rappel ambulant.

Tout est arrivé à cause de ça ? J’ai enduré toutes ces années de souffrance parce qu’elle n’a pas eu le courage de se faire suivre ? D’affronter sa peine !

Je sens comme une chaleur dans ma poitrine. Et pour la première fois, je sens combien mes mains sont glacées. Comme si tout mon sang les avait déserté. Je ressens chaque pulsation de mon cœur comme un coup de marteau. L’adrénaline me fait trembler. Me remonte dans la gorge, comme si je voulais la vomir.

Je n’ai jamais ressenti une rage pareille. Elle irradie par tous les pores de ma peau. La haine m’emplit d’un sentiment de toute puissance, comme si je pouvais tout détruire par la seule force de l’émotion.

Il n’aurait suffi que d’un mot, d’un geste pour que tout cesse. Et elle ne l’a jamais fait ! Et mon père. Cet enculé n’a pas levé le petit doigt. Fait semblant de m’écouter pour mieux me laisser me démerder. Alyx m’a peut-être torturée, mais mes parents lui ont déroulé le tapis rouge.

Ce qu’il reste de la petite fille apeurée en moi tente une dernière fois de trouver des excuses - “C’était son seul fils restant.”; “Elle ne voulait pas briser sa famille.” - et la survivante en moi prend définitivement les rênes.

Elle n’en a rien eu à foutre de me briser moi ! La salope m’a livré en pâture à son démon de progéniture. MAIS MOI AUSSI J'ÉTAIS SA SEULE FILLE RESTANTE !!!

Et pourquoi Alyx serait-il le seul puni ? Ils ont empoisonné mon esprit, me laissant croire que je ne méritais pas mieux, que tout était de ma faute.

J’ai lancé la machine en portant plainte contre Alyx, hors de question de m’arrêter maintenant. Je leur ferai payer. Je les ferai tous tomber. J’ai tous les SMS, les enregistrements de chacune de nos conversations téléphoniques.

Tu ne veux pas briser ta “famille”, conserver ta petite réputation... Regarde-moi la réduire en cendres ! Je suis forte, je me suis relevée de ce que vous m’avez fait subir. Toi, Sophie, tu es faible ! Jamais tu ne te t’en remettras !

Tout en moi menace de déborder. Je n’arrive pas à contenir ce que je ressens. Je veux m’effondrer à même le sol, comme Zed l’autre jour.

Zed…

Son nom s’impose comme une évidence. Je déverrouille mon téléphone, les doigts tremblant du trop plein. A la deuxième sonnerie, sa voix m’accueille :

  • Allô ?
  • Zed…

Ma voix casse immédiatement. Je déglutis, mais ça ne passe pas.

  • Ça va ?
  • … Non.

Je n’arrive pas à aller plus loin tout de suite. Ma gorge se bloque. Mes doigts se crispent autour du téléphone.

  • Tu es où ? demande-t-il, plus sec, urgent.
  • Dans la rue. Je rentre chez moi. Tu peux venir me retrouver ?
  • Ouais. Donne-moi l’adresse.

Je donne les informations, dans un flou émotionnel total.

  • J’arrive.
  • Merci.

Je raccroche la première, déterminée à rejoindre mon duplex aussi vite que possible, consciente que la perspective de le voir, de lui parler est la seule chose qui me tienne encore debout.

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