Chapitre 44 - Partie 2
Le trajet retour me paraît plus long que d’habitude, ou peut-être que c’est moi qui ralentis. Mon corps et mon esprit mènent leur propre bataille entre avancer et s’écrouler. J’avance en fixant le sol, comptant chacun de mes pas, de un à huit, dans une boucle infinie.
A quelques mètres de mon appartement, je sens le picotement dans ma nuque. Je lève la tête et il est là. Tout son corps est raide. Nos regards se croisent. Le sien est plein d’une attention tendue qui me transperce. Il se met à courir vers moi.
A nouveau, ça menace de déborder. Une pression derrière mes yeux, dans ma poitrine, ma gorge – tout cherche une sortie en même temps sans trouver laquelle choisir. Je dirige mon énergie ailleurs, reprends ma marche, grimpe les escaliers et l’attends.
- Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-il arrivé à ma hauteur.
La question reste en suspens, et avec elle tout ce que je pourrais dire, tout ce que je devrais dire, tout ce qui pousse déjà contre ma gorge sans réussir à passer.
Je ne peux pas. Pas ici, dans la lumière, dans la vraie vie.
Je secoue la tête. Un mouvement bref, presque sec, mais qui me coûte plus que je ne veux l’admettre. Mes doigts trouvent les clés par automatisme, les glissent dans la serrure, ratent une première fois, réessayent. J’entends sa présence, son attention derrière moi.
L’appartement dont je n’ouvre jamais tout à fait les volets m'engloutit dans son ombre, dans son calme, presque irréel comparé au vacarme qui cogne encore sous ma peau. Je laisse mon sac tomber sans regarder où. Le bruit est sourd, étouffé, comme tout le reste. Je retire mes chaussures sans m’en souvenir vraiment.
Zed reste dans l’entrée, maladroit, inquiet. Son regard scanne la pièce. Je sais ce qu’il voit : les cartons, partout, le vide, le noir. Tout ici est aux antipodes de ce qu’il connaît de moi.
- Désolée pour…
Je m’interromps, ne sachant pas comment finir. Désolée pour le désordre ? Mon incompétence à vivre seule ? Rien ne me paraît juste, alors je me tais.
Je traverse le salon sans réfléchir et m’assois, presque mécaniquement. Le canapé s’enfonce sous mon poids, familier, rassurant — et pourtant ça ne suffit pas.
Mes mains montent à mon visage presque malgré moi. Mes paumes écrasées contre mes yeux, j’essaie de me convaincre que je peux contenir mes émotions en me tenant, en me serrant, en me maintenant en place.
Ça ne marche pas. Évidemment que ça ne marche pas.
Je laisse retomber mes mains, d’un coup et je me redresse dans le même mouvement, une inspiration trop profonde, trop heurtée, qui accroche au passage tout ce qui reste coincé dans ma gorge.
- Je vais en parler en séance, mais je voulais… en parler avant. À personne d’autre que toi.
- Qu’est-ce qui se passe ? répète-t-il.
Je déglutis tant bien que mal et essaie de calmer les tremblements qui contaminent jusqu’à mes doigts. Il pose ses mains sur les miennes, comme une couverture, une armure, une ancre.
- J’ai appris… avec le procès… Je… J’avais un frère. Un autre, je veux dire. Un jumeau.
Le mot reste suspendu entre nous, étrange, illégitime.
- Je m’en rappelle même pas. Il est mort quand on était encore tout petit. Huit mois… C’est pour ça qu’il n’y a pas de photo de moi bébé. Pour cacher la vérité…
Les images qui n’existent pas essaient quand même de se former — un visage, une présence, quelque chose — mais il n’y a rien à saisir, rien à retenir. Juste cette idée qui s’impose et qui refuse de repartir. Les mots s’étranglent dans ma gorge. Je force le passage :
- Je crois… que c’est pour ça que je “cherche” un lien. Un double. Un miroir.
- Maud… Je suis désolé. Comment tu te sens ?
Un rire nerveux m’échappe, témoin de ma stupeur, du choc et de la hargne que je n’ai toujours pas digéré.
- Pas très bien, j’avoue. C’est bizarre… Ça me fait mal et du bien, de savoir… de comprendre pourquoi je me sens si incomplète.
Ses yeux brillent, mais il ne dit rien tout de suite, se contentant de presser mes doigts entre les siens. Quand sa voix sort enfin, elle est basse, pleine d’une tendresse qui m’achève :
- Si ça peut aider, tu m’as toujours, moi. Je me doute que c’est pas pareil, mais tu sais que je suis là pour toi. Toujours.
- Ça aide. Merci.
Je ne sais pas si j’arrive à lui sourire, je crois que oui, en tout cas il est suffisamment convaincant pour qu’il ne me regarde pas avec dégoût, ou pitié.
Son regard quitte le mien. Je le vois faire l’inventaire sans commentaire, sans jugement — les cartons, les surfaces vides, la lumière sale et fatiguée, l’absence de tout ce qui pourrait ressembler à une vie installée.
Je redoute ce qu’il est en train de faire. Il réfléchit, cherche quelque chose à dire, quelque chose à faire pour consoler la petite créature fragile que je suis… sans savoir comment s’y prendre. Et pendant un instant, j’ai envie de l’arrêter, de lui dire de ne pas essayer. Je ne veux pas que les choses changent entre nous.
- Dis donc… C’est… minimaliste chez toi.
Sa remarque tombe dans l’espace comme quelque chose d’incongru, déplacé, et pourtant c’est pile ce dont j’avais besoin. Lui, tel qu’il l’a toujours été : bienveillant, maladroit. Ça heurte le silence, ça heurte ce que j’avais anticipé, ça heurte la tension qui me tenait droite depuis tout à l’heure.
La barre de fer entre mes côtes éclate en même temps que mon rire. Un fou rire nerveux qui rebondit entre ces murs nus et étrangers. Les mots viennent tout seuls, portés par cette brèche qu’il vient d’ouvrir :
- Ouais… Ici, c’est du cubisme contemporain non assumé.
Pendant une fraction de seconde, ses sourcils se haussent, puis son visage redevient taquin.
- Attention à ce que ça devienne pas du bio-art quand même…
- Oh non, beurk !
Je chasse les images de mon esprit, retrouve un peu de contenance, un souffle plus stable. Ma voix descend d’un cran, plus lente.
- Tu sais… Personne n’est jamais venu ici à part toi.
Je l’observe, sans en avoir l’air. J’attends le changement dans sa posture, mais il ne commente pas, ne me lâche pas du regard, une invitation silencieuse.
- Quand j’ai cherché un endroit à louer… Au début, j'étais enthousiaste. Ben m’a dit de choisir un lieu où je me sentirais chez moi et j'y croyais. Sauf que... Au fil des semaines... j'ai réalisé que je tournais en rond. J’ai visité des dizaines d’appartements, sans jamais rien ressentir de particulier. D’après lui, ce n’était pas grave. Je pouvais toujours changer, aménager, décorer, en faire un chez-moi. Mais… je ne sais même pas ce que “chez moi” est censé être…
Je lâche un petit rire sans joie, me mords la lèvre et me force à poursuivre :
- Alors un jour j’en ai eu marre, j’ai pris le premier appartement décent que j’ai trouvé : un salon, une chambre, une salle de bain… J’ai emménagé seule. Parce que je ne voulais pas répondre à ses questions sur ce que j’envisageais de faire, comment je voulais agencer les pièces.
Je scanne la pièce, les vêtements qui s’entassent dans la bannette de linge propre, l’unique set de couvert et l’assiette qui sèchent sur le rebord de l’évier. Je secoue la tête.
- Ça fait des mois que les déménageurs ont tout livré ici et je n’ai rien fait. Je n’arrive pas à déballer les cartons, ni à décorer… C’est là que je vis mais… je n’arrive pas à…
- A t’approprier l’endroit, termine-t-il à ma place.
Ses yeux sont pleins de compassion et de compréhension. Et je ne peux pas m’empêcher de penser à son appartement en Grèce, fonctionnel, neutre, froid… Je hoche la tête. Il comprend.
- Ce n’est pas “chez moi”. C’est le “chez soi” de quelqu’un d’autre que j’occupe. Je crois… que je n’ai pas envie d’en faire un “chez moi” que je finirai par perdre. Je… n’ai pas pu en parler, ni à Ben, ni à ma psy non plus. Je me sens… incapable.
Ma voix déraille un peu sur le dernier mot. Il n’y a pas de drame dedans, juste une constatation brute, factuelle, et c’est peut-être ça le pire.
- Non. T’as pas reçu le mode d’emploi. C’est tout.
- J’ai juste l’impression… de mentir à tout le monde.
Y compris à moi.
- Moi, tu m’as laissé entrer, lâche-t-il dans un haussement d’épaules.
Il ne cherche pas à creuser, ni à comprendre davantage, ni à poser des mots là où je n’en ai pas, et c’est précisément ça qui me déstabilise. Pas de précaution soudaine, pas de distance nouvelle, pas cette attention presque clinique que je redoutais sans vouloir me l’avouer. Il me regarde avec cette assurance qui frise la nonchalance qu’il a toujours eu.
Mon regard reste accroché au sien un peu trop longtemps, cherchant un appui dans ses iris presque dorés. Je me rapproche encore un peu, attirée par cette stabilité qu’il incarne, par cette absence de changement…
Et c’est à ce moment-là que la sonnette retentit.
Je me rappelle tout à coup ce qui était initialement prévu pour le reste de la soirée : sortie au ciné, en amoureux, avec Ameth. Un moment de calme, loin des disputes, des compromis avortés qui composent notre quotidien depuis sa déclaration.
- Quelle heure il est ? je demande, en panique.
- Un peu plus de dix-huit heures trente.
- Merde…
Je me précipite vers la porte, ajustant ma coiffure, lissant des plis invisibles sur mon pantalon, dans l’espoir d’être un peu présentable. J’ouvre et tombe, comme prévu, nez à nez avec mon petit ami. Il ne prononce pas le moindre mot, glisse sa main dans ma nuque et m’embrasse.
- Salut ma belle. Ça s’est bien passé ton rendez-vous ? T’es prête ?
- Euh… Oui, je veux dire non. Enfin… Je ne suis pas prête.
Ameth me sourit, chaleureux, enthousiaste, avec un amusement tendre dans le regard. Je serre les poings, tente de calmer les battements de mon coeur, de cacher la présence de Zed sur mon canapé avant de pouvoir la lui expliquer.
- Qu’est-ce qu’il fait là, lui ? s’indigne-t-il.
Pas besoin de me retourner pour comprendre que Zed est dans mon dos. Plus question de gagner du temps : il sait.
- Ameth…
- Je le savais…, marmonne-t-il.
Il tourne les talons, dévale les marches devant mon perron et pars.
Non, non, non !
Je l’appelle, le rattrape, tente de sauver ce qui peut l’être :
- Ameth, il ne s’est rien passé. Il faut que tu me fasses confiance.
- Mais c’est toi qui ne me fais pas confiance ! réplique-t-il. Je n’ai jamais mis les pieds chez toi. Tu ne m’as même pas laissé t’aider à emménager ! Et, ce gars est là, comme si de rien n’était, et tu voudrais que je le prenne bien ?
- Je voulais… J’ai appris un truc par rapport au procès qui m’a bouleversée… Et j’avais besoin d’en parler.
Il recule d’un pas, comme si ma remarque l’avait frappé.
- Je… Tu ne vois même pas que c’est encore plus problématique ? C’est moi ton copain. Et c’est vers lui que tu t’es tournée.
Oui. Parce qu’il comprend. Parce que je peux être vulnérable avec lui. Pas avec toi…
Les mots sont là, prêts à sortir, je me mords les lèvres, les retient de toutes mes forces et lâche une demi vérité :
- Ça n’a rien à voir.
Son regard se perd quelque part en direction de mon duplex, foudroie ce qu’il voit de ses yeux chocolat avant de revenir vers moi. Il prend ma main dans la sienne et demande :
- Est-ce que tu m’aimes ?
Je me fige, me ratatine. On en revient toujours à ça, à cette question, à cette “preuve” qu’il attend de moi et que je n’arrive pas à lui donner.
- On en a déjà parlé. Tu sais ce que je pense de ces mots-là.
- Oui ! “Une prison”, “des chaînes” blablabla… Je dirais rien si tu me le montrais au moins.
Je ne l’ai jamais vu comme ça, aussi furieux, aussi… cruel. Je me sens dépassée, perdue face à cette version de lui que je ne connais pas.
- J’ai une brosse à dents chez toi, je plaide. On a parlé de ramener des affaires à moi chez toi…
- Oui. On en a parlé il y a presque trois semaines, me coupe-t-il. Et tu n’as rien ramené depuis.
Je ne suis pas prête à ça, à ce rejet, à cette amertume, même si elle est cent fois méritée. Il lâche un soupir qui me fend le coeur.
- J’ai l’impression que ça n’arrivera jamais, lâche-t-il. Je suis patient, ma belle, mais je ne suis pas non plus un saint. Même moi, j’ai mes limites. Je ne vais pas courir après un mirage.
Il s’approche dans une lenteur trop grave, m’embrasse dans un baiser trop court, trop furtif pour être un de ses baisers.
- On oublie le ciné pour ce soir. J’ai… envie d’être seul. On se voit demain ?
Ce mélange de colère et de tendresse me prend de court. Je reste interdite, scrutant son visage à la recherche d’un signe sur la marche à suivre. Rien en dehors de sa frustration, de la dignité que j’ai froissé et qu’il tente de préserver. Alors j’acquiesce. Il lâche ma main, tourne les talons et disparaît à l’angle de la rue.

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