Chapitre 44 - Partie 3
Je ne sais pas combien de temps s’écoule avant que la voix de Zed ne me trouve sur le trottoir :
- Ça va ?
- Je sais pas encore.
- Je n’ai pas osé intervenir.
- Tu as bien fait. Ça aurait été pire.
Je n’ose pas croire qu’ils en seraient venus aux mains, sans tout à fait pouvoir écarter cette possibilité.
- Qu’est-ce que tu veux faire maintenant ? demande-t-il.
- Rentrer, je soupire. Je crois. Réfléchir… Seule.
A ce que je veux, à ce que je dois faire. Comment arranger les choses… Ou les laisser mourir.
Il acquiesce, mais reste malgré tout. Il prend ma joue dans sa main, comme il le faisait en Grèce et je me laisse aller contre lui. Avant que je ne comprenne, il m’attire dans ses bras.
- Repose-toi, souffle-t-il. Et si tu as besoin, ou envie… de quoi que ce soit, je suis là.
- Merci.
Je me colle encore plus contre lui. Son odeur m’enveloppe, chaude, familière, solaire, et l’idée surgit sans prévenir, sans que je puisse la retenir ni même la formuler correctement.
C’est là… c’est ça qui ressemble le plus à “chez moi”.
Je m’écarte, à peine, laissant mes mains posées contre son torse et relève les yeux vers lui. Il me regarde avec révérence, tendresse. Mes doigts remontent d'eux-mêmes jusqu’à sa joue, l’effleurent dans un crissement doux.
J’ai la certitude étrange, vertigineuse, que tout va enfin s’aligner. Il n’y a aucune décision à prendre, juste une suite logique, comme si j’avais retrouvé mon chemin. Je me hisse sur la pointe des pieds, comme portée par l’élan, déjà engagée dans ce dernier pas, dans cette évidence entre nous.
Il s’empare de mon poignet, dévie ma main sans la lâcher et pose ses lèvres au creux de ma paume. Il ferme les yeux, inspire à fond. Le geste est sans équivoque. Une frontière, une limite ferme, tracée dans la douceur – il ne me repousse pas, mais il ne m’accueille pas non plus.
Quand il rouvre les yeux, j’y lis du dévouement et de la culpabilité. Les mêmes sentiments qu’en Grèce.
Il me lâche, recule de deux pas et bredouille :
- Je t’appelle plus tard. Pour… vérifier comment ça va ?
J’acquiesce, incapable de faire autre chose, de trouver les mots après ce retour à quelque chose de plus… raisonnable, plus sûr. Plus faux, aussi. Ses épaules se tendent, sa mâchoire se serre.
Il prend le temps de poser un baiser rituel sur le dos de ma main et s’enfuit. Je n’essaie même pas de l’appeler ou de le retenir.
Pourquoi ?
La question ne se pose pas vraiment. Elle reste coincée quelque part, sans voix, sans forme claire. Juste une tension qui refuse de retomber.
Ce faux départ se heurte aux souvenirs de l’été dernier, à cette même distance qu’il avait déjà mise entre nous, à cette façon qu’il a de reculer au moment précis où tout pourrait basculer. Pourquoi faut-il qu’entre nous ça semble à la fois certain et impossible. Il agit encore comme si j’étais, d’une manière ou d’une autre, hors de portée.
Ça ne peut pas être juste Ameth...
C’est une partie du problème, bien sûr, mais il y a autre chose. Je sais, avec une clarté presque cruelle, que rester avec Ameth comme je le fais, à moitié, en retenant des choses que je ne lui donnerai jamais vraiment, n’a rien d’honnête — ni pour lui, ni pour moi — et que cette fin-là existe déjà, quelque part, en attente, prête à se refermer dès que j’aurai le courage de la regarder en face.
Mais est-ce que ce serait suffisant… ? Ou est-ce que Zed trouverait encore une raison de se retenir, de déplacer la ligne, de transformer ce qui pourrait être simple en quelque chose de plus compliqué, de plus… inaccessible.
C’est comme si… quoi que je fasse, il y aura toujours, entre nous, cette hésitation-là, comme si me vouloir impliquait déjà de s’en vouloir.
L’air paraît tout à coup plus froid. Je rentre, m’installe sur mon canapé, emmitouflée dans un plaid. Je ne sais pas exactement quand je commence à pleurer. Ça arrive sans point de départ clair, sans décision, comme si c’était déjà en cours avant même que je m’en rende compte.
Je reste comme ça un moment, sans essayer de comprendre, sans essayer d’arrêter. Quand ça redescend un peu, je choisis de m’occuper en faisant du sport. Je sais déjà que ça ne suffira pas pour aller mieux, mais au moins, pendant un moment, ça occupera le bruit. Ça lui donnera une forme.
Je sors mon tapis, me mets en tenue, lance une playlist qui pulse, enchaîne les exercices. Mes muscles tirent, brûlent, protestent presque, et je m’y accroche. À ça, au moins. À quelque chose de simple, de tangible. L’effort prend toute la place, grignote les pensées une à une, jusqu’à ne laisser qu’un rythme — le souffle, le cœur, la répétition.
J’accueille la douche post-session comme une bénédiction. L’eau chaude s’abat contre ma peau, régulière, insistante. Je m’appuie contre le mur, les yeux fermés, et j’autorise à nouveau mon esprit à dériver sur ma relation avec Ameth et celle avec Zed. Cette fois, mes pensées s’organisent dans une forme de lucidité froide et ce qu’elles dessinent n’a rien de confortable.
Avec Ameth, sur le papier, ça devrait coller. Il est “sain”, sans accroc, sans zone d’ombre. Et pourtant… être avec lui, ça a toujours eu quelque chose d’un peu à côté. Comme enfiler un vêtement à la bonne taille, mais qui ne tombe jamais vraiment bien, peu importe comment on le replace.
Un malaise diffus remonte le long de mon dos, la même sensation qui revient à chacune de nos interactions depuis quelques jours. Aujourd’hui, je ne la repousse pas, je ne cherche pas à la corriger. Je l’embrasse.
Je tiens à lui. Mais, si je regarde la réalité, sans essayer de l’arranger… je ne suis pas sûre d’avoir choisi d’être avec lui. Je me suis installée dans cette relation, je me suis laissée convaincre que je la voulais. Comme avec Nate.
Le constat me tombe dessus comme un coup, douloureux, dérangeant : j’avais raison de l’éconduire. Pire, j’ai refait les mêmes erreurs qu’avant la thérapie, en laissant quelqu’un d’autre que moi décider de ce qui est bon pour moi.
Je ne peux pas continuer. Pas parce que je n’ai rien ressenti, pas parce que c’était faux depuis le début, mais justement parce que ça a existé sans jamais vraiment tomber juste.
C’est là que ça se complique : Ameth a compté, il compte encore. Pas assez pour fonctionner comme il l’espère. Juste assez pour que la rupture nous blesse tous les deux.

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