Chapitre 45 - Partie 1
Le SMS de mon avocate est arrivé un peu avant midi. Depuis, j’alterne entre les moments où je parviens à l’oublier et ceux où il revient se planter au milieu de mes pensées avec l’obstination d’une écharde.
Ton oncle a appelé le cabinet. Il souhaite toujours te rencontrer. Je voudrais savoir si tu acceptes afin d’organiser les modalités.
J'essaie de me concentrer sur autre chose, sur le cliquetis des rails du métro, sur les annonces des arrêts… mais mes pensées continuent de revenir à ce message comme une langue qui retourne sans cesse toucher une dent sensible.
C’est mon oncle qui m’a offert mon premier livre, qui a alimenté mes collections à chaque anniversaire, chaque Noël, qui écoutait mes analyses des personnages, des intrigues et des styles. Et puis il a disparu, sans aucune explication au moment où ma vie tournait au cauchemar. A l’époque, je n’y ai vu que la confirmation des mensonges d’Alyx.
Aujourd’hui, je sais qu’il n’en est rien. Il est redevenu une personne réelle, une personne qui souhaite me voir. Une personne qui me croit.
Le métro ralentit dans un grincement métallique et je relève les yeux vers le plan au-dessus des portes.
Encore deux stations.
J’essaie de ramener mon attention vers quelque chose de plus simple, quelque chose qui devrait être agréable. Dans quelques minutes je vais retrouver Zed, pour la première fois depuis notre conversation dans mon appartement.
Le simple fait de penser à lui suffit à réveiller cette sensation étrange qui m’accompagne depuis la sortie de chez ma psy, un mélange d’impatience et d’appréhension que je n’arrive pas à démêler complètement. Je n’ai pas osé lui écrire, trop effrayée à l’idée de bousculer les choses.
Quand je sors finalement de la station, l’air est tiède et chargé de cette odeur de béton chauffé et de terre. La salle d’escalade apparaît au bout de la rue, coincée entre un magasin de vélos et un entrepôt réhabilité.
À travers les grandes baies vitrées, j’aperçois déjà des dizaines de grimpeurs accrochés aux murs colorés. Je les observe quelques secondes, envieuse de cette capacité à savoir d’instinct où aller.
Je pousse la porte de la salle avec une hésitation que j’essaie de camoufler sous un geste trop lent, presque naturel. L’air change immédiatement, plus sec, plus chaud, saturé de magnésie et de voix qui rebondissent contre les murs hauts.
Le bruit me frappe d’un coup, sans transition, comme si je passais d’un monde étouffé à un endroit où tout circule trop vite : les chocs sourds des chutes sur les tapis, les encouragements lancés depuis le sol, le frottement des chaussons sur les prises colorées.
- Je peux t’aider ?
Derrière le comptoir, un jeune homme que je n’avais pas remarqué m’observe avec un sourire poli.
- Oui. Je viens grimper, j’attends… quelqu’un. Il ne devrait plus tarder.
- Ok. Installe-toi et venez me voir quand il arrive. Je vous expliquerai les bases du bloc.
- Ok.
Je m’éloigne en direction d’un fauteuil près de l’entrée, m’installe et regarde mon téléphone : quatorze heures quarante cinq. Quinze minutes durant lesquelles je vais devoir trouver quoi faire de mes mains et de mes pensées.
Je verrouille l’écran, le déverrouille, encore et encore. Une dizaine de minutes passent comme ça, étirées, découpées par des micro-mouvements inutiles — ajuster mon sac, croiser les jambes, les décroiser, regarder mon téléphone. La notification de Caroline me nargue.
Ton oncle a appelé le cabinet. Il souhaite toujours te rencontrer. Je voudrais savoir si tu acceptes afin d’organiser les modalités.
Le bruit de la salle continue autour de moi, mais il devient plus lointain, comme filtré. Je ne veux pas passer mon après-midi avec Zed avec ce poids sur la poitrine. Mes doigts hésitent au-dessus du clavier.
Ok pour le rendez-vous. Mais si possible, j’aimerais que tu sois là.
J’appuie sur envoyer avant de trop réfléchir. Le téléphone vibre.
Bien sûr ma belle. On fera ça au cabinet. J’en profiterai pour aborder son témoignage pour le procès.
Je souffle d’un coup. Et puis la porte s’ouvre.
Zed entre sans se presser, son regard accroche directement le mien. Le reste de la salle s’efface. Je me lève et franchis les quelques mètres qui nous séparent.
A peine arrivée à sa hauteur, mon élan se brise. J’ignore quelle attitude adopter. Ma respiration se bloque face aux possibilités – trop évidentes pour être confortables, ou trop absurdes pour être naturelles –, comme si mon corps attendait une consigne pour reprendre son rythme.
Zed reste immobile lui aussi, son regard glissant autour de nous, évaluant la salle autant que la situation. Je reconnais ce micro-inconfort chez lui, cette façon de se tenir juste un peu plus droit quand il est mal à l’aise.
Il hésite une fraction de seconde supplémentaire avant de prendre ma main. Il la retourne, puis pose ses lèvres dessus, les yeux dans les miens. La pression qui me suivait depuis le métro s'allège d'un coup et je me mordille la lèvre pour cacher mon sourire.
- On va s’enregistrer ? propose-t-il en me relâchant.
J’acquiesce et le suis jusqu'au comptoir. Ni lui ni moi ne semblons savoir quoi dire, alors nous nous réfugions dans les formalités : payer les entrées, écouter les consignes de sécurité, récupérer les chaussons.
Quelques minutes plus tard, nous disparaissons chacun dans notre vestiaire. Quand je ressors, Zed m’attend assis sur un bord du tapis en short et t-shirt de sport. Mon regard s'attarde malgré moi sur ses avant-bras lorsqu'il serre les lacets de ses chaussons.
Arrête de le fixer comme ça. C'est idiot. Tu sais très bien à quoi il ressemble.
Il m’aperçoit et me rejoint en deux enjambées.
- Prête ?
- Prête. Par quoi on commence ?
- Le gars a dit que le jaune était le plus facile. On n’a qu’à essayer celle-là.
Le premier essai ressemble davantage à un échauffement qu'à une véritable ascension. Nous enchaînons plusieurs voies faciles, suffisamment simples pour que même moi je parvienne à atteindre le sommet sans difficulté. Zed, lui, joue dans une autre catégorie et atteint le sommet à la seule force de ses bras. Le t-shirt sombre qu'il porte a la mauvaise idée d'épouser la largeur de ses épaules à la perfection. Je me concentre alors sur les prises vertes avec une rigueur proche du ridicule.
La conversation se construit par petites touches entre deux essais.
- Alors ? Quoi de neuf depuis la dernière fois ?
- Je me suis inscrit à une formation. Hygiène alimentaire et cuisine.
- Sérieux ?
- Oui. Ça pourrait être une alternative. Pour que je fasse autre chose que barman. Pour éviter d’être entouré d’alcool. Stéphane dit que c’est une situation à risque et il n’a pas tort.
- Wow. C’est super. Pas le côté “situation à risque” mais que tu aies une autre piste.
Il passe une main sur sa nuque.
- Ouais… Et toi ? ajoute-t-il en se lançant sur une nouvelle voie. Avec ton copain… Ça va ?
- Il… n’est plus là. Enfin, on n’est plus ensemble.
Zed ne répond pas tout de suite. Il s’est arrêté à mi-hauteur, une main crispée sur une prise, l’autre suspendue dans le vide comme s’il hésitait entre deux trajectoires possibles. Il se râcle la gorge.
- Ah. Est-ce que ça va ? C’est… parce que j’étais chez toi ?
“Parce que j’étais chez toi.”, bel euphémisme.
Je hausse les épaules, plus pour moi que pour lui.
- Oui et non. On ne voit pas la vie de la même manière, on voulait des choses différentes… Bref, ça n’a pas marché.
Il hoche la tête, validant l’information, puis il reprend sa montée. Je ne sais pas si c’est la voie qui devient plus compliquée ou lui qui n’est plus tout à fait dedans, mais il a l’air plus lent.
Quand il redescend, il se laisse tomber sur le tapis avec une fluidité tranquille. Ses yeux accrochent les miens, puis repartent vers le mur, reviennent, repartent encore, et ainsi de suite pendant quelques secondes. De mon côté, je croise et décroise mes doigts sans réussir à m’arrêter .
- Tu veux tester une couleur plus difficile ? lâche-t-il tout à coup.
- Pourquoi pas. Je crois que le niveau du dessus, c’est vert. Il y en a une là-bas qui a l’air faisable.
On continue à grimper, et la discussion dérive vers des choses sans importance – la rentrée de Thomas et ses nouveaux élèves, les méfaits de Jona pendant l’été. Tout est prétexte à éviter d’aborder ce qui compte vraiment.
Mes avant-bras commencent à brûler bien avant que je ne m’en rende compte vraiment, et quand, après une heure d’effort, je redescends du mur, je m’étale sur le tapis dans une longue plainte :
- J’ai les bras en feu !
- Moi aussi, renchérit Zed en massant les siens. On va se poser, boire un truc ?
J’approuve et me dirige d’instinct vers une table basse, près de la sortie de secours, entourée de poufs multicolores. Il me tend une carte, que j’ai à peine le temps de parcourir avant qu’une serveuse ne vienne prendre notre commande. Lorsque nous sommes à nouveau seuls, la tension entre nous refait surface.
- Tu pourrais mettre ça dans ton salon ! ironise Zed en avisant une caisse de vin transformée en porte-revues. C’est tout à fait dans ton style cubisme non assumé.
- Je pourrais. Mais ça implique de vider mes cartons. Je crois que le monde n’est pas prêt à me voir massacrer mon art.
La serveuse revient avec nos boissons et disparaît tout aussi vite. Zed fait tourner son verre entre ses doigts sur la table.
- Tu sais… J’ai pensé à un truc l’autre jour. Ton appart, tu as dit que c’était “le chez soi de quelqu’un d’autre, que tu occupes”, non ?
Je baisse les yeux sur la condensation qui glisse le long de mon verre.
- Oui.
- Et si tu achetais ? Ce serait ta maison, ce serait ton chez toi.
L’intention est adorable, mais…
- Je pense que ça serait le même problème, je soupire. Je ne saurais pas quoi chercher.
- Quelque chose qui te ressemble.
Je le fixe, attendant la suite, curieuse de découvrir où il veut m’emmener. Il appuie ses coudes sur ses genoux, les yeux rivés sur la table basse et souffle :
- Un truc pas trop grand, parce que tu culpabiliserais d’avoir des pièces inutilisées. Une chambre bibliothèque avec des étagères sur tous les murs et où tu pourrais lire toute la journée. Une autre pièce assez grande pour servir de bureau et de salle de sport. Peut-être un jardin pour profiter du soleil ou faire pousser des fleurs, pourquoi pas…
Il ne parle pas d’une maison. Il énumère mes habitudes, mes manies, mes besoins, puis il les transforme en murs, en fenêtres, en pièces concrètes.
- Quelque chose de lumineux mais qui peut être plongé dans le noir total. Si possible, une maison, avec des chambres qui communiquent, sans cul de sac. Comme ça, tu pourras te promener comme tu veux quand tu téléphones. Et tu ne te sentiras jamais prise au piège dans une pièce.
Non. C’est plus que ça. Il me voit.
Le brouhaha de la salle continue autour de nous, les rires, les chocs sourds des grimpeurs qui retombent sur les tapis, le tintement des verres derrière le comptoir. Pourtant, pendant quelques secondes, je n’entends plus rien.
Zed reporte son attention sur moi, puis hausse les épaules, l'air de regretter d’en avoir trop dit.
- Enfin… C’était une idée, comme ça.
Une étrange chaleur me remonte dans la poitrine, lente et douloureuse à la fois, comme lorsqu’un membre engourdi retrouve enfin sa sensibilité. J’ouvre la bouche pour répondre quelque chose – le remercier, peut-être, faire une plaisanterie, n’importe quoi qui me permettrait d’échapper à cette sensation vertigineuse d’être comprise –, et la question m'échappe avant que je puisse la retenir :
- Pourquoi tu as reculé l'autre jour ?

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