Chapitre 11

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Les Marchands sont une caste très particulière de la société. Ils ne servent pas la CCM directement comme le ferait la Garde ou les Archivistes. Les Marchands se distinguent principalement par leur « service à la société ». Entendons par là que ces derniers effectuent de multiples tâches pour la CCM. Tout ce que nous en savons c'est qu'il s'agit principalement de transport de grosses marchandises. Disposant du matériel nécessaire à ce genre de tâches, les commerçants sont tout désignés pour ce rôle.

Oui, mais transporter quoi ? me diriez-vous. Si les contenus de toutes ces missions ne sont pas connus à ce jour, nous pouvons facilement les déduire. L'imposante statue de Rosabella Delgrive, cadeau surprise au comté Lilka, acheminée à bon port dans le plus grand des secret, n'est sans doute qu'un exemple parmi tant d'autres !

Article Organes de la CCM, tiré de la revue ENOXA

de Matrix


Un homme est debout face à moi. Grand. Cheveux blanc. Bandana saumon sur le front. Barbe tressée jusqu'aux hanches. Les mots se bloquent dans ma gorge.

– Lâche-moi sale trogne !

Un enfant se débat en l'air.

– Quel ingrat ce garnement ! Attends que je remette la main sur ma vieille ceinture en cuir.

L'homme lui crache ses paroles au visage. Sa face est devenue rouge à force de crier. L'enfant grimace de douleur, se débat de plus belle, tente de s'arracher à la poigne qui le retient par le col. Ses poings s'agitent, frappent le bras geôlier. L'homme rit devant cette vaine tentative. Un rire gutturale venant du fond du ventre. Quelque chose de bien trop caverneux pour un si maigre gabarit.

Les passants continuent d'affluer autour d'eux. Ils discutent, rient trop fort pour dissimuler leur malaise. Mais ils ne lèvent pas le petit doigt, n'esquissent aucun mouvement pour aider le garçon. L'atmosphère électrique se ressert autour de moi. Je vois ces visages, si lisses, se tordre en un masque. Je vois les regards fuyants. Je vois leur aura faiblarde vaciller comme une braise dans le vent. Ils sont effrayés, mais, en bon villageois, ils mènent leur vie avec des œillères, ignorant la goutte de sueur qui perle sur leur tempe. Le monde continue de marcher. Et moi ? Toujours à terre, je le regarde tourner. Sans jamais s'arrêter. Les images défilent. Mes poings se serrent.

– Laissez-le partir.

– Quoi ?!

L'homme se tourne vers moi, me toise. La surprise me tenaille. Moi ? Je… Mes doigts effleurent mes lèvres. Mes sourcils se froncent. Est-ce vraiment moi qui ai prononcé ces mots ? J'articule ces paroles. Les sons silencieux roulent sur ma langue sans que je les trouve familiers. Je… Je suis confuse. Pas une once de peur en moi. La chair de poule ne remonte pas le long de mes bras. Mon rythme cardiaque n'accélère pas. Figé. Comme ce matin – l'était-ce vraiment ? – je regarde mes mains. Des mains qui ne semblent pas m'appartenir. Mon corps, puis mes émotions… Cette impression me tombe dessus. J'ai… changé ?

Tout ralentit autour de moi. Tout se distord. En taches. En sons lointains. Ma propre respiration retentit dans ma tête. Je regarde autour de moi, déboussolée. Je distingue des mouvements, peut-être des gens. Du blanc surtout. Partout. Quelques rouges, bleus et verts. Rien de substantiel. Le vide absolu. Une absence de matière presque effrayante. Presque. Comme si quelqu'un avait pris le contenu du monde et l'avait dilué avec une trop grande quantité d'eau. Tout autour de moi est noyé. Je suis intouchable. Je suis sortie du monde. Pourquoi ? Je ne sais pas. Je ne me connais pourtant pas un côté voyageur.

Qu'est-ce que c'est ? Ce picotement… Je me retourne, m'attendant presque à voir quelqu'un. Mais non. Personne. Je me frotte les bras. Je la sens dans ma chair. Rampante. Une sensation désagréable, mais familière. De la peur ? Non… Il s'agit d'autre chose. Suivant mon instinct, mes yeux se ferment. Je me laisse guider. J'attrape le fil d'Ariane. Je m'enfonce toujours plus loin. Il fait toujours plus sombre. Puis je lui fais face. Des ténèbres, elle apparaît. Un mouchoir. D'un blanc immaculé.

Un mouchoir ? En moi ? Non. Un mouchoir qui la dissimule. Plus je la regarde, plus je… Un calme froid la recouvre soudain. Quelque chose de rassurant et en même temps… une envie. Ma main hésite. Je soulève le coin du mouchoir. Pressante. Je jette un coup d’œil dessous. Je me fige. Foudroyée. Pas de doute dans mes pensées. Ce vide… Mes doigts se placent au-dessus de mon cœur. Une absence. Je sens l'écharde de glace dans mon cœur. Mais pas le frisson. Mes doigts se referment sur le mouchoir. Plus jamais.

Plus jamais, je ne reculerai.

Mes yeux se rouvrent.

L'homme me fixe du regard. Une grimace se sculpte sur son visage. Il lève le menton. Hautain. Dégoulinant de confiance en soi. Mon regard dérive et s'accroche. Une broche. Une tête de renard. Le symbole des Marchands.

– Une étrangère, huh ? Tu ne dois pas être très au courant des pratiques du coin.

Les mots sortent lentement de sa bouche, ses lèvres se déforment de manière grotesque. Il me prend… pour une demeurée ? Je plisse les yeux. Quelle place peut-il bien occuper pour oser se montrer aussi condescendant ? Haute, sûrement. Comme tous mes ennemis. Une seconde. Le terme me frappe. Mais ce n'est pas de l'agressivité que je ressens. Non. Une douce mélancolie y est assortie, comme si je retrouvais une vieille amie. Je la sens, juste là. Ancrée dans mon cœur. Mon regard se pose à nouveau sur le Marchand. L'ennemi à abattre.

Je libère mes mots.

– Battre un enfant n'est pas normal, que ce soit ici ou ailleurs.

Son sourire s'agrandit.

– Tu te prends pour qui au juste pour me répondre sur ce ton ? Une justicière ?

Je me relève et lui fait face.

– Peu importe pour qui je me prends : je fais ce qui me semble juste.

Le rire du Marchand claque dans l'air. Un son saccadé, désagréable. Le son se répercute dans la rue. L'espace d'une seconde le vernis se craquelle. Puis, tout revient à la normale.

– Vous l'entendez ? Cette gamine me tient tête.

Tout le monde s'est figé à cette injonction.

– Vous l'entendez ! Cette étrangère vient me faire la morale sur mon territoire. N'es-tu pas au courant qu'à Tarn, ce sont les Marchands les rois ?

J'ancre solidement mes pieds dans le sol.

– Cette couronne ne vous donne pas tous les droits. Seuls les barbares se croient tout permis.

– Répète ça…

Dans sa voix résonne l'écho d'une menace. J'ai franchi la limite. Il me fusille du regard. J'en fais de même. Ses doigts se crispent. Sa mâchoire se contracte et ses sourcils se froncent. Il ne semble pas habitué à ce qu'on le défie de manière aussi ouverte et cela l'agace. L'enfant a cessé de s'agiter. Ses yeux jonglent entre moi et le Marchand. Sa fragile stature tressaute au rythme de sa respiration étranglée. Mais il n'esquisse aucun autre mouvement. Lui aussi le sait. L'homme va passer à l'attaque.

Tout va très vite. Le coup de poing, le pied qui fauche. À peine le temps d'un clin d’œil. Le Marchand grogne, le visage plaqué sur les pavés. Mon genou est appuyé contre son dos et ses mains sont immobilisées.

Un silence de mort dans la rue. Pas un mouvement. À peine l'écho, le pépiement de quelques oiseaux. Tout les yeux dévorent la scène. Goulûment. Mais je les vois du coin de l’œil qu'ils ne savent pas sur quel pied danser. Ils hésitent à appeler la Garde. Mais en même temps, je devine l'étincelle de plaisir qui brillent dans leur regard en voyant cet homme maîtrisé. Pas si modèles que ça les villageois. Alors ils n'agissent pas. Les ennemis de mes ennemis sont mes amis, n'est-ce pas ?

L'enfant est à côté de moi, ses grands yeux verts légèrement écarquillés. Sa respiration un peu saccadée.

– Tout va bien ?

Son regard accroche le mien. Une lueur de surprise, peut-être aussi un peu d'effroi, y brille. Mais il se reprend rapidement. Un peu fébrile, il hoche de la tête. Ses boucles noires retombent sur son front mollement. Son visage fermé cache décidément bien la peur qu'il ressent encore en ce moment. Il ne sait pas pourquoi je l'ai aidé et cela l'angoisse. Un gamin des rue sans doute. Un gamin qui se débrouille seul et qui n'accorde sa confiance à pratiquement personne. Ses doigts s'activent nerveusement sur l'ourlet de sa manche. Écorchées. Sales. Ses yeux zigzagant continuellement autour de lui. L'instinct de survie. Il n'est pas serein alors il guette le moindre signe d'hostilité. Des autres. De moi. L'espace d'un instant, je me revois enfant dans son regard.

Soudain, une ombre me surplombe.

– Mais qu'est-ce qui se passe ici sapristi !?

Je me retourne. Une dame. Bien en chair. Une frange droite et de volumineuses boucles brunes retenues sous un foulard à carreau. Sa longue jupe bariolée de milliers de fleurs tranche avec sa chemise blanche toute simple. Une broche en forme de tête de renard. Elle s'adresse à moi. Son regard perçant, d'un gris limpide, m'épingle sur place. Je le lui retourne. Elle renifle ostensiblement. Indignée ? Peut-être bien. Comme la bonne bourgeoise qu'elle se doit d'être. Mais elle n'est pas fragile. Je l'examine une nouvelle fois de la tête aux pieds. Ce n'est pas une femme précieuse comme on en trouve souvent chez les Marchands. Elle en impose de corps et d'esprit. Cela se voit sur son visage, dans ses gestes. Des gestes libres et fous, pleins de cette attention maternelle et en même temps qui sont pensés et puissants. Les griffes rétractables d'une mère chatte.

La dame se détourne de moi. Son attention se reporte sur le Marchand, se tortillant sur le pavé. Ses lèvres se pincent. Des ridules se forment sur son front. Mais elle ne dit rien ni ne fait un geste dans son sens. Un reniflement bien placé pour montrer son mépris. Puis elle avise le garçon, un peu plus loin. Crispation cette fois. Ses yeux se ferment. Elle souffle, expulse un peu de sa fumée intérieure en secouant la tête. Frustrée. Je la vois qui se mordille la lèvre l'espace d'un instant. Mais elle remet rapidement son masque de matrone. Quand ses paupières se soulèvent à nouveau, son regard se pose à nouveau sur moi. On dit souvent que les yeux sont la fenêtre de l'âme. En cet instant, je lis en cette femme une volonté inébranlable de protéger le garçon. Des autres. De lui-même. Je frissonne face à tant de volonté. Je me relève et m'écarte de l'homme. Il ne perd pas une seconde. Dès que le poids à disparu de son dos, il se remet sur pieds. Il déplie sa colonne vertébrale. Il tente de s'imposer à nouveau, non sans me fusiller du regard. À peine a-t-il esquissé un début de phrase, qu'une voix le coupe dans son élan :

– Encore toi, Karibou. Vilain bougre, n'es-tu pas capable de te promener sans faire du grabuge ?

Le Marchand se fige subrepticement, puis repart. Il s'époussette, mine de rien, et croise les bras.

– Tu parles, tu parles. Et toi, Martha, tu devrais t'occuper de tes affaires. Une vieille chouette comme toi n'a rien à faire ici.

La face de la dame rougit.

– Vieille chouette ?! Un peu de respect, charlatan. Violenter un enfant, quelle honte ! Je te savais bas, mais pas à ce point-là. Le marché noir semble te monter à la tête.

Ladite Martha plisse ses yeux.

– À ce propos, tu ne voudrais tout de même pas que je te signale à la Garde ?

La menace fait son effet. Karibou tressaille. Ses doigts tressautent. Ses lèvres tremblent, hésitent à lâcher des mots. Quelques secondes de battement. Elles finissent scellée. Son corps se ramollit, se recroqueville. Il se sait battu. Et il déteste ça. Le Marchand recule d'un pas, puis bat finalement en retraite. Les passants le scrutent. Certains neutres. Certains avec un demi-sourire flottant sur les lèvres. Un grognement. Martha lance un regard à la ronde, sévère. Quelques passants tressaillent en sentant son attention tournée vers eux.

– Et bien ? Qu'attendez-vous ainsi ? Aller, aller ! Reprenez vos activités !

La rue reprend vie. Tapages et tintamarre. Les échanges recommencent. On vend des fleurs, des pâtisseries et de la vaisselles. Avec le ton enjoué de mise s'il-vous-plaît. Mais l'électricité dans l'air ne disparaît pas. Les gorges sont serrées. Les poings fermés. Les regards acérés. Si ce n'est pas Martha qu'on épie, c'est les autres. Quelques œillades, par-ci, par-là. S'attendent-ils à un autre débordement ? Cette femme attire-t-elle elle aussi l'animosité des autres habitants ? Non. Certains villageois hochent la tête en arrivant à sa hauteur. Un remerciement silencieux.

– Et bien, mon petit Til', dans quel bourbier tu t'es encore fourré ?

Martha s'adresse au garçon. Ce dernier se fige. Il hésite, mais finalement se relève. Péniblement. Une bonne impulsion sur ses jambes fines suffit. Mais son regard reste fixé au sol. Sa tête est baissée, honteux. Ses mains se plongent dans les poches de son pantalon. Se referment. Il se mord la lèvre et se décide enfin. Dans sa main, une petite mandarine un peu mal en point. Un voile de tristesse ombrage le regard de la dame. Sa mâchoire se crispe. Mais elle ne dit rien. Encore une fois. Une tension s'installe entre les deux. Les corps sont tendus, en attente. De quoi ? D'un signe, peut-être d'un pardon. Mais Martha brise rapidement cette impression, ébouriffant les cheveux du garçon. Ce dernier relève la tête vers elle, surpris. Avec des gestes doux, s'agenouillant devant lui, Martha lui prend délicatement l'objet du délit avant de le poser par terre. Cela suffit pour le toucher. Til' lui lance un regard mouillé. Il se martyrise la lèvre pour ne pas lâcher une larme, mais il ne résiste pas à la tentation de venir se blottir contre elle. Un petit rire le reçoit. Tendrement, elle passe une main dans ses boucles corbeau. Les secondes, peut-être les minutes, s'écoulent.

Et moi ? Je les regarde. Indiscrètement. J'assiste à une scène intime dans laquelle je suis l'intruse. Mais je ne peux détacher mon regard. Cette aura qui se dégage d'eux, je la trouve si réconfortante. C'est comme baigner dans les rayons du Soleil. Mais je me réprimande mentalement. Le voyeurisme est mal vu. Non. Je ne devrais pas. Je rassemble le peu de motivation qui me reste. J'allais m'en aller quand Martha m'interpelle, se tourne vers moi.

– Merci pour ce que vous avez fait pour le petiot. Je ne sais pas ce qui lui serait arrivé si vous n'étiez pas intervenue. Merci. Je… je ne sais pas quoi dire d'autre.

J'acquiesce.

Silence.

Nous nous toisons. Martha m'examine des pieds à la tête. Ses yeux s'arrêtent, s'accrochent aux moindres détails. Je tressaille. Je dois lui renvoyer une piètre image de moi. Du moins, selon les propos de Clochette. Tiens, ce dernier avait quitté mes pensées. Je regarde autour de moi. A-t-il assisté à la scène ? Je ne le vois nul part. Pas de grand brun au allure de touriste. Je soupire. Dans tous les cas, son rôle de garde du corps ne lui sied pas. Une reconversion devrait être envisagée à mon avis. Peu importe en fait.

– Un dîner en notre compagnie, cela vous plairait-il ?

Mon attention revient sur la dame. Je suis étonnée de sa proposition. M'inviter, moi ? Cela me semble inconcevable. Trop facile. Mais l'attrait d'un bon repas pèse aussi dans la balance. Non. Je veux refuser : je ne les connais. Mais mon estomac a déjà décidé à ma place.

– Avec plaisir.

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