Chapitre 12

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On dit souvent que notre monde est sans violence. Et c'est tout à fait vrai. Grâce à la CCM, grâce à la Garde qui patrouille dans nos rues vaillamment, grâce aux Trappeurs qui mettent un terme aux agissements des êtres doués de magie animés par de sombres desseins. Au signal d'alarme – celle qui annonce une menace proche de lieux fréquentés – tous les citoyens se réfugient dans les bunkers construits à cet effet pendant que les autorités compétentes se chargent de régler le problème. Tout se fait de manière bien huilé. Tout très proprement. Si dommages occasionnés, les citoyens sont dédommagés en bonne et due forme.

Ce fonctionnement est unique et a très rapidement été adopté par la population. Incroyablement rapidement même. Lors d'enquête, les citoyens se plient volontiers aux questionnaires et transmettent les informations nécessaires. Il arrive même que certains habitants transmettent des renseignements sur des événements bizarre auxquels ils ont assistés et que, grâce à cela, de graves accidents ont pu être évité. Main dans la main, nous contribuons tous à améliorer la société. C'est l'idée que la CCM veut nous transmettre. Alors, rassemblons-nous et soyons les partisans d'un monde meilleur !

Article Notre société en paix, tiré de la revue ENOXA

de Matrix

[Texte original]

[Note : problème de mise en page détecté]

La Martha me lance un sourire chaleureux que je peine à lui renvoyer.

– Allons-y alors !

Elle m'invite à la suivre d'un geste avant de s'engager avec le garçon dans une allée parallèle. Une fois disparue, les petits bruits de la rue reprennent place. Rumeurs, commérages. Certains villageois m'observent, chuchotent même, mais se détournent rapidement quand je croise leur regard. Rester discrète huh ? C'est raté. Je m'engage à la suite du duo.

Les rues s'entremêlent. Encore. Toujours. Un peu désorientée, je ne lâche pas d'une semelle mes guides. J'ai pris trop mes marques à Mer'u. Ici, l'architecture est totalement différente. Je n'y ai pas vraiment prêté attention avant, mais maintenant que je n'ai rien à d'autre à faire les détails me sautent aux yeux. Des tournants, toujours plus de demi-cercle et d'arches. Des ruelles étroites en escalier, des marches en colimaçon. Quelques fontaines à l'eau claire. Et la couleur s'ajoutent partout. Des pots de fleurs peinturlurés. Des fanions. De petites éoliennes en papier. Le tout sur fond de briques couleur argile, nuancé par des touches de bois. Des colonnes, des cabanes et quelques arbrisseaux éparses. Des vignes rampantes, du lierre. Étrangement, les constructions de bois et celles de briques se complètent parfaitement.

Mais il ne faut pas se déconcentrer. Mon attention se reporte sur mes guides. Martha semble s'accommoder à ma présence sans plus de difficultés. Aucune question personnelle. Aucune question tout court en fait. Elle ne semble pas plus inquiétée que ça. J'observe alors le garçon à ses côtés. Il ne sont clairement pas de la même famille. Til' ? Quel peut bien être son nom complet ? Qui sait ? Une peau caramel et des yeux verts. Origines plutôt exotiques à priori. Il est plutôt étonnant de le retrouver en si bon état dans les parages. Enfin bon. J'imagine que c'est la raison pour laquelle Martha l'a pris sous son aile. Le doute s'immisce, ombrage ma réflexion. Y a-t-il autre chose ?

Au détour d'une maison, une cabine téléphonique surgit. Le choc. Tout de rouge pimpant, elle attire l'attention sans vergogne. Ses carreaux sont jaunis et détonnent avec la peinture impeccable de l'habitacle. La plaque TÉLÉPHONE y trône fièrement. Ce n'est qu'une cabine téléphonique, elle ne devrait pas provoquer de telles émotions en moi. Et pourtant…

Harion. Son nom surgit dans mes pensées. La panique s'empare de moi. Mon cœur se serre douloureusement. Je ne lui ai pas donné de mes nouvelles. Il doit être mort de peur à l'heure qu'il est. Il s'inquiète pour un rien, alors là… Notre dernière conversation me revient en mémoire. Le regret me cisaille le cœur plus fort. Comment ai-je pu l'oublier ? Me promener sans plus penser à lui ? Mon plus cher ami ? La dernière personne qui se tient encore à mes côtés ? Je ne suis pas… Je… Je ne suis pas une bonne amie. Je ne me suis pas préoccupé de ce qu'il pouvait ressentir en mon absence. Et dire que… Et dire que j'ai pensé qu'il ne la remarquerait même pas ! Je le vois, pâle, maladif, à se ronger les ongles au milieu de ces piles de papier. Non, je…

– Vous pouvez téléphoner, on vous attendra.

La voix de Martha coupe court à mes pensées. Respire. Je ne m'étais pas rendue compte que je retenais mon souffle. Martha et Til' sont quelques mètres devant, à l'arrêt. Ils me regardent. J'ai cessé de marcher à leur suite. Mes sourcils se froncent. Je… Les paroles de Martha se rappelle à moi. Je lorgne la cabine rouge. Je voudrais… J'avale difficilement ma salive. Ma bouche est pâteuse. Terriblement sèche. Aller. J'articule difficilement :

– Puis-je ?

Martha acquiesce. Elle revient sur ses pas et glisse une pièce dans ma main. Les mots se bloquent dans ma gorge. Pourquoi ? Je scrute, incrédule la pièce, puis relève la tête. Je croise son regard. Un clin d’œil. Bienveillance, c'est le mot qui me vient. Une marraine la bonne fée. Dans un conte, je serais allée au bal et, dans ma belle robe, j'aurais rencontré mon prince charmant. Mais nous ne sommes pas dans un conte. Il n'y a personne pour m'attendre. Mon regard tombe sur Til'. Lui m'observe avec de grand yeux, il épie le moindre de mes gestes, soigneusement retranché derrière Martha. Je remercie cette dernière d'un hochement de tête. Je ne dis rien. Les mots refusent de sortir. Je pince mes lèvres. Je m'en veux de ne pouvoir rien ajouter. Tant pis. Je me détourne, frustrée.

Mes genoux faiblissent à mesure que je m'approche de la cabine téléphonique. Il n'y a pas de quoi être nerveuse pourtant. Harion me fera un reproche et puis… Non. Harion n'a pas accès à un téléphone aux Archives. Si je veux le contacter, il faut obligatoirement passer par… J'entre dans la cabine. Un tintement métallique résonne peu après avoir inséré la pièce. Mes doigts hésitent au-dessus du clavier. Le dois-je vraiment ? Je pourrais contacter les Archives et demander de transmettre mon message, mais… Je secoue ma tête, chasse mes doutes. Je compose un numéro. La ligne sonne.

– Allô ?

– Madame Delvirtight ? C'est Solfiana.

– Ah, Solfiana ! Je suis ravie de t'entendre, ma fille.

La voix de la mère d'Harion manque de percer mon tympan.

– Moi aussi, madame. Moi aussi…

Je frotte mon oreille douloureuse. Elle n'a toujours pas perdu cette sale manie de hausser la voix pour un rien. Mais ce ton enjouée… Il me met un peu de baume au cœur. Cette voix pleine de joie de vivre qui me manque. Depuis combien de temps ne l'ai-je pas entendue ? Cela doit bien faire… Cinq ans. Harion insistait beaucoup pour qu'on profite des nouvelles opportunités qui s'ouvrait à nous avec l'âge plutôt que de rester enfermer chez lui. Ce souvenir me donne le courage de me lancer.

– Pourrais-je… Pourrais-je parler à Harion ? Il devrait être rentrer à cette heure.

Un silence.

Ma main se crispe sur le combiné.

– N'es-tu pas au courant, ma fille ? Il a disparu.

Je me fige. Disparu ? Comment ? Pourquoi ? Mais comment !? Ce n'est pas possible… Il doit y avoir une erreur… Non, ce n'est pas possible. Il ne peut pas… C'est un ange, il… Il m'a appelé ce soir-là alors. La réalisation me foudroie. La femme… Elle n'était pas seule. Harion, il…

– Ma fille ? Tout va bien ?

La voix de sa mère me sort de mes pensées.

– Je… Madame, je suis désolée. Je… C'est plutôt à vous que je devrais poser cette question. Est-ce que vous allez bien ?

– Bien ? Oui, pourquoi ? Tout va très bien.

– Mais… mais vous n'êtes pas inquiète pour votre fils ?

– Oh, je vois. Ne t'inquiète pas, ma fille. La CCM me le ramènera vite.

– J-je le sais, mais…

Un rire à l'autre bout de la ligne.

– Tu te fait trop de bile, ma fille ! Il est sûrement parti dans une aventure rocambolesque !

– Ce n'est pas vraiment son genre…

– Allons, mon fils s'est enfin décoincé, voilà tout. Il n'y a pas eu de kidnapping ou une autre sombre affaire : cela n'existe que dans les romans ! Merci à la CCM pour cela ! D'ailleurs, j'en a bien rie avec les agents qui sont venus me trouver à mon domicile. Cela faisait longtemps que je ne m'étais pas autant amuser. Tu imagines, toi, que je me fasse assassiner en pleine rue et de jour ?

Le rire se fait plus fort.

– Cela n'existe pas, voilà la vérité ma fille. Les guerres ne sont que des histoires pour effrayer les petits enfants, il est inutile d'assombrir nos pensées pour si peu. Nous vivons dans un monde où la violence n'existe que pour punir les criminels et ce n'est pas prêt de changer. Alors, profite ! Tu verras : notre petit Harion nous reviendra vite et bien grandi en plus de cela. J'en suis persuadée !

Un dring en fond sonore.

– Oh, je dois te laisser, ma fille : j'ai mis un gratin au four. Bisou.

Bip.

La ligne est coupée.

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