Chapitre 13

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Populace, soit prudente !

La nouvelle est tombée ce matin : au total, cinq disparitions ont été signalées. La jeune Candice Marrallow, le célèbre escrimeur Xander Hatchett, la météorologiste Terrance Villand, le fermier Sokka Arendo et l’Archiviste Harion Delvirtigh. « Entre la nuit dernière et tôt ce matin, plusieurs habitants de plusieurs zones bien distinctes se sont envolés sans laisser aucune trace » nous reporte l’Investigateur James Peedleton. Les retombées de ces nouvelles ne se sont pas faites attendre. Plusieurs membres de la caste de notre très cher James ont quadrillé les secteurs, en vain. Aucune trace, pas le moindre début de piste. Plusieurs gestes de soutien ont été lancés pour aider les proches des disparus pour faire avancer les recherches. Mais l’affaire semble dans l’impasse.

Cri de stupeur dans nos bureaux. Une impression de déjà-vu a agité la presse ce matin : cette affaire nous rappelle la tristement célèbre enquête Nuit Noire, ainsi nomme-t-on l’investigation « tabou » sur les trois familles dont tous les membres se sont volatilisés à l’ouest du Continent. Cependant, cela n’est pas un cas isolé : ces dernières années, plus d’un demi-millier de disparitions ‒ une personne ou un groupe entier ‒ ont secoué l’actualité. Fait encore plus troublant, plus de 97 % de ces dossiers ont été clos, suite à des recherches infructueuses d’à peine quelques semaines.

Seulement, l’affaire qui nous occupe aujourd’hui est d’un tout autre genre : des personnalités influentes de notre monde ont disparus. Serait-ce un nouveau signe pour rouvrir ce dossier Nuit Noire ? Seul l’avenir nous le dira.

Nous invitons tous nos fidèles lecteurs à aider les autorités dans leur recherche ! La moindre information est cruciale pour l’enquête. Appeler le numéro 117 ou directement à un poste d’Investigateur pour tous renseignements.

Article Alerte disparitions, tiré de la revue ENOXA

de Matrix

– Tout va bien ?

Je relève la tête. Martha me fixe de ses yeux gris perçants. Elle sait, ou du moins, elle devine. Je détourne le regard, pose ma fourchette. Les pâtes dans mon assiette, à force de les retourner, de les triturer avec mes couverts, sont presque réduites en bouillie. La sauce tomate, d’un rouge éclatant, furieusement agressant à mes yeux, s’étale, goutte d’un spaghetti, en une flaque sanguinolente. Je repousse l’assiette. Je n’ai plus faim. Martha et Til’ me regarde faire sans broncher.

Silence.

Les couverts du garçon se remettent en marche. Tintement métallique. Raclement. Il enfourne une plâtrée de pâtes dans sa bouche. Une dépasse d’entre se lèvres, il la gobe sans plus de cérémonie. Je l’observe, sans rien dire. Ce garçon a vraiment un sale caractère. Dans les rues, il se tenait tranquille, suivait docilement Martha. Dès notre arrivée ici, la bride a lâché. Il m’est rapidement apparu que les manières du garçon ne dépassaient pas le stade du bonjour et du merci. Pas que cela me déplaise. Le comportement des enfants des rues m’est familier. Mais le peu de respect qu’il démontre à l’affect des personnes me dépasse. Il lui importe peu de blesser sa protectrice en lui donnant des réponses âcres ou provocatrices.

Le silence s’étire, le manège continue. Martha boit une gorgée de son verre. Elle ne semble pas perturbée par les manières de ses compagnons de tablée. Un ogre à sa droite, une dépressive à sa gauche. Quelle joyeuse compagnie. Toujours la bouche pleine, le petit monstre brise le silence :

– Je ne savais pas que passer un coup de fil pouvait couper l’appétit.

– Til’ !

Martha fait les gros yeux à l’enfant.

– Bah quoi ? C’est vrai, non ? Si je l’avais su, je n’aurais pas crevé la dalle dans une rue miteuse !

– Til’…

Le garçon plisse le nez, mais n’ajoute rien de plus. Le regard appuyé de Martha le dissuade d’aller plus loin. J’avais donc vu juste : elle l’a recueilli. Un peu comme… Je ne pousse pas ma pensée plus loin. C’est insupportable. Je me lève d’un coup.

– Excusez-moi : je n’ai pas très faim. Je pense que je vais prendre congé de vous maintenant.

– Oui. Oui, bien sûr. Ne vous blâmez pas pour ça. Vous pouvez utiliser l’une des chambres à l’étage. La salle de bain se trouve au bout du couloir.

Je pince les lèvres, lâche un merci. Je ne la regarde même pas en face. Je sais déjà ce que je verrais : un peu de pitié et de la compassion mêlées. Je me détourne et avance en direction de l’escalier. À peine la salle à manger quittée, j’entends la voix de la maîtresse de maison sermonner Til’. J’accélère le pas. C’est trop. Les marches en vieux chêne grincent sous mon poids. Je les grimpe rapidement, les fuie presque. Même à l'étage, la voix de Martha me parvient encore.

– Til', tiens-toi mieux la prochaine fois. Ce…

La prochaine fois… La… prochaine fois ?

Mes pas s'arrêtent. La nausée me prend. Une prochaine fois ? Plus de temps avec eux, plus de… Que vais-je faire ? Je leur suis déjà redevable. Ce toit, ce… ce repas, et puis… ! Tout… Tout ce que j'ai fait c'est… rien. Rien en fait. J'ai juste tenu tête à Karibou, mais… C'est un vieux bougre et… son comportement si déplacé que… Oui, c'était normal de réagir. Martha, Til', ils ne me doivent rien. Je suis juste passée par là et ai fait ce qu'il fallait faire. Un doute horrible s'insinue. Avais-je réellement le désir de protéger Til' ? Lui et pas… un souvenir de moi ?

Il faut que je parte. J'ai envie de dévaler ces stupides escaliers et… et m'excuser platement devant eux, leur dire que… et… ! Ma main se pose déjà sur la rambarde en bois. Je vais partir loin. Loin d'eux, comme ça ils m'oublieront et ce souvenir s'effacera. Oui, je vais partir et… Et je pourrais retrouver Harion.

Je me mords la lèvre. Le retrouver ? Oui, le retrouver. Peu importe où il est, peu importe comment je… Un sanglot m'échappe. Le souvenir de la conversation téléphonique me revient. Disparu ? Disparu ?! Comment ? Pourquoi ? Les questions se mélangent dans ma tête. Mon regard se porte sur la volée de marche devant moi. Le vertige. Ma main se serre d'avantage. La forme de la rambarde s'imprime dans ma paume. Je repose mon poids dessus. Le bois gémit, fléchit. Ma peau brûle. Ma mâchoire se serre. Je… Le vide dans ma poitrine se fait plus présent. Mes ongles se plantent dans la matière organique. Une envie terrible secoue, enflamme mon corps. Je dois…

Je passe, tremblante, une main sur mon visage. Électrochoc. Mon adrénaline chute d'un coup. La pression se relâche d'un coup. Je regarde mes mains. Le froid de mes doigts m'a surprise. Mes pensées chaotiques disparaissent. L'air rentre à nouveau dans mes poumons. Je…

J'écarte, fébrile, une mèche de cheveux tombant devant mes yeux. Je ne m'étais même pas rendu compte que je retenais mon souffle. Mais… Inspire, expire. Peu à peu, je retrouve mon calme. La maison est silencieuse autour de moi. Pour peu, je croirais être seule ici. Mais… heureusement, ce n'est pas le cas. Il y a des personnes pour m'aider. Même si nos chemins ne se croisent que temporairement, il ne faut pas que je gâche le temps que j'ai avec eux. Oui, je vais… Mes doigts effleurent mon front, puis descendent lentement. Et s'arrêtent. Au-dessus de mon cœur. Tout est clair. Je souffle un bon coup, l'esquisse d'un sourire au bord de mes lèvres.

Doucement, je me détourne de l'escalier. Sereine.

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