Chapitre 14

9 minutes de lecture

De nos jours, les personnes ayant accès aux études scientifiques se comptent sur les doigts d'une main. Les Chercheurs, autant en sciences humaines qu'en naturelles, font partie d'une élite triée sur le volet. Pourquoi cela ? Le savoir est une chose aussi bénéfique que dangereuse. Le Conseil Continentale, ou CC, a jugé bon de ne pas donner l'accès au premier venu. Ainsi, les théories, les calculs, les théorèmes sur lesquels reposent le fonctionnement des objets de tous les jours sont un mystère. On pourrait presque croire à de la magie.

Mais il n'en est rien. La physique, la chimie, les mathématiques, tous ces domaines sont bien réels et tangibles. Il est à la portée de tous de comprendre que de telles connaissances sont un danger si elles sont mises entre de mauvaises mains. Pensez donc aux reliques des guerres d'antan. Ces objets de destruction massive. Certes, seules des photos et des témoignage sont exposés dans les vitrines des Musées – pour des raisons évidentes de sécurité –, mais cela reste tout de même un héritage marquant.

Petite anecdote amusante sur les Chercheurs : on les surnomme aussi des têtes pleines ! Ce petit nom fait référence à la quantité d'informations contenue dans leur boîte crânienne.

Extrait de Les sciences et le peuple

de Orléo Dorlémon

La nuit s'étale au pied du lit. Je suis des yeux les formes sombres que créent les nuages. Zones d'ombre. Zones de lumière. Et la Voie Lactée en son milieu. Éblouissante. Rayonnante. De mille étoiles, elle se reflète sur le parquet. Mon avant-bras recouvre mes yeux. Un soupir m'échappe. Difficile de me divertir. Mon esprit est troublé par le souvenir des émotions violentes que j'ai ressenties ces dernières heures.

Pourquoi ?

Je me sens aseptisée maintenant. De tout. Ou presque. Pourquoi alors ? Pourquoi une aussi grande différence en si peu de temps ? Que s'est-il passé cette nuit-là ?

Le souvenir de l'attaque me revient en tête. La femme masquée, ma mort imminente. Mais non, rien. Toujours rien. Je me relève d'un coup sur mon lit. Mon dos droit, je suis assise. Mon regard se fixe à nouveau sur les étoiles. L'immensité du ciel et son bleu de toutes les nuances. Les étoiles éphémères. Enfermées derrière une vitre. On contemple leur fin, leur agonie dans le silence de l'espace. Et pourtant, malgré le miroir qu'elles renvoient de notre propre condition, on les trouve belles. Belles dans leur derniers instants. Ce serait si bon que tout le monde puisse penser comme ça… Les êtres vivants ne sont-ils pas tous effrayés par leur fin prochaine ? N'est-ce pas naturel ? Un instinct primal ? Je me pose la question.

Et moi dans tout ça ? Serais-je passée de l'Autre côté ?

Je secoue ma tête, retombe lourdement sur mon dos. Le matelas et le lit protestent vivement. Il y a de drôles d'idées qui gambadent dans ma tête ce soir. La psychologie et la philosophie ne sont pas des sciences faites pour être explorées par une tête vide comme la mienne. Je me tourne sur le flanc pour faire face à nouveau à la pièce.

La chambre est meublée d'un lit, d'une commode et d'une étagère. Elle serait charmante avec toutes ces pièces en bois ouvragées, avec leurs douces courbures et spirales sculptées, avec ces rideaux en dentelle si elle n'était pas aussi impersonnelle. Tout respire le vide. Les rayons remplis d'air de l'étagère, les murs vierges de décorations, l'absence de grains de poussière… Un sourire s'étire sur mes lèvres. Étrangement, je me sens comme chez moi ici. Je ne sais même pas pourquoi. À peine le temps d'investir cette pièce, de laisser mon corps s'effondrer sur ce matelas, que déjà la douce sensation d'être la bienvenue et… à ma place me réchauffe le cœur. Je ferme les yeux.

Alors pourquoi cette agréable mélancolie ?

Un rire m'échappe. Me revoilà déjà en train de replonger vers mes délires psychanalytiques. Je suis irrécupérable parfois. Mes paupières se soulèvent, je fais face à nouveau à la vitre, mon regard se plantant à nouveau dans la voûte étoilée. Les minutes passent. Quelle douce nuit en perspective. Dans un lit. Dans une maison. Dans une maison vivante. Le calme investit à nouveau mon corps et mon esprit. La sensation de chaleur se répand dans chacun de mes membres. J'expire profondément, m'enfonce d'avantage dans le matelas. Je sens la doublure en laine de mes vêtements d'emprunt frotter contre ma peau. Si généreuse cette Martha. Je trouverai un moyen de rembourser toutes mes dettes auprès d'elle.

Mes pensées dérivent. Une personne avec le cœur sur la main comme elle, ne devrait-elle pas vivre dans un château ? Être entourée de tout ce qui peut se faire de mieux à la Capitale ? Pourquoi est-ce ici que je rencontre une si belle personne ? Je me retourne, me couchant à nouveau sur le dos. Je me le demande bien. Elle ne devrait pas avoir une vie aussi simple. La vie aurait dû plus la gâter. Car, même pleine aux as, j'en suis sûre, elle continuerait à aider son prochain.

Mon esprit s'assombrit. Ou bien, ai-je tort ? Finirait-elle par pourrir comme tous les autres ? N'est-elle pas Marchande après tout ? L'appât du gain, on finit tous par y céder un jour ou l'autre, non ? Et puis, la présence de Til', ce garçon venant manifestement des Îles… Je secoue ma tête. Non, elle n'est pas comme ça. Martha ne ferait jamais… Je me renfrogne. Je n'ai plus si chaud d'un coup ; le froid s'insinue à nouveau entre mes vêtements. Frisson. Je ne sais rien d'elle après tout. Rien de ses valeurs, rien de ses motivations. N'est-ce pas déjà trop de sa part de m'accueillir sous son toit pour un « service » si anodin de ma part ? Serait-elle… ?

Je me pince méchamment le dos de ma main. Je ne devrais pas penser ainsi de ma bienfaitrice. Je n'ai aucune preuve en main, pas le moindre soupçons. Juste des machinations de mon esprit. Mon délire obscure de psychologie s'est insidieusement introduit à nouveau dans mes pensées. Je joue à un jeu dangereux auquel je n'ai aucune chance de gagner. Pensons à autre chose.

Demain… Oui, demain. Pensons à demain. Rien qu'à ça. Demain sera différent.

Nouvelle maison, nouveau travail.

La proposition de mon hôtesse me revient en tête.

– Une place d'enseignante à l'école du bourg…

Les mots flottent dans la pièce silencieuse. Moi ? Partager mes connaissances avec des enfants ?


Ce n'est qu'une proposition évidemment. L'école est facile d'accès et l'enseignant a droit à un logement à l'étage supérieur du bâtiment. Enfin, enseignant… À vrai dire, cela est plus un poste de garderie.

Les yeux gris de Martha se posent sur Til' qui nous devance. Un demi-sourire soulevant le coin de sa bouche.

Mais je ne doute pas de vos capacités à maîtriser une horde de petits garnements ? Si au passage vous arriviez à leur mettre un peu de plomb dans la tête, je pense que le reste des habitants vous seront gré. Plutôt deux fois qu'une d'ailleurs : Tuì n'avait pas les qualifications nécessaires pour aller dans ce sens.

Pendant quelques mètres nous marchons en silence. L'offre d'emploi a encore un peu de peine à pénétrer mon esprit. Quelques mètres de plus passent. Je me décide à poser une question.

Qu'est-il arrivé à mon prédécesseur ?

Hum ? Ah ! Rien de bien fâcheux, il a juste pris sa retraite.

Oh… Je vois.

Je garde le silence. Moi comme enseignante ? Que pourrais-je bien apprendre à des enfants ? Un coup d’œil à Til'. Il marche devant notre petit cortège en silence. La tête haute. Pour peu, je croirais qu'il est en train de défier du regard les passants. Pour peu… Mais il se contente juste de son déhanchement vaguement fier. J'ai l'impression que derrière cette apparence de petit garçon sage il y a bien plus d'effronterie que je ne peux voir pour le moment. S'ils sont tous comme ça… Vont-ils seulement m'écouter.

Un rire me sort de mes pensées. Je me tourne vers une Martha rieuse.

Ne vous faîtes pas tant de bile, ma chère ! Vous m'aviez dit que vous étiez une Trappeuse, non ? Très bien alors ! Vous n'avez qu'à parler des créatures magiques ! Je suis sûre qu'ils seront pendus à vos lèvres.


Parler des CM ? À des enfants ? Un sourire idiot s'affiche sur mes lèvres. Un délicat souvenir me revient en tête. L'odeur d'une tisane au thym envahit la pièce. Le bruit d'un feu crépitant. Une enfant blonde. Ses yeux pleins d'étoiles. Agrippant une encyclopédie sur les CM. Le Guide des Apprentis Shasseurs. Son oncle la regardait, amusé. Oui. Que de doux souvenirs. Mes yeux se ferment. Je me laisse emportée par le flot.

Pendant des heures elle feuilletait ces pages. Des créatures aux milles pouvoirs. Un monde inconnu. Tant de mystères à résoudre. Toutes ces idées flottaient dans sa tête, tourbillonnaient à l'infini. Elle ne s'en lassait jamais. Encore et encore elle le parcourait. Les pages écornées, pliées, soigneusement annotées. Tantôt illuminées par les rayons du Soleil, tantôt par la lueur d'une bougie. La couverture de cuir vieillissait chaque jour un peu plus. Et, quand la nuit tombait, elle le cachait sous son oreiller, le gardait dissimulé aux yeux de sa sœur. Oui, cela devait être ainsi. Un secret que seul elle et son cœur pouvaient comprendre. Un monde clos rien qu'à elle. Elle se sentait en sécurité. Je réfléchis un instant. Ce n'est pas une si mauvaise idée finalement. Même si… J'écarte cette pensée.

J'ai laissé ce livre dans la maison d'oncle Orléo. Je le vois, rangé sur l'étagère du salon. Fermé depuis les funérailles d'Aldena. Qu'est-ce que je donnerai pour l'avoir là, ici, maintenant. Redevenir une petite fille et le serrer tout contre mon cœur. Croire encore à ce monde où la souffrance et la perte ne sont que vagues chimères lointaines. Mes lèvres tremblent. Je ne suis pas triste, du moins, je ne le crois pas. C'est juste que… Je me frotte les yeux. J'imagine qu'il faut que je me raccroche à quelque chose. Tout s'effrite si vite… Je trace le contour du médaillon d'Aldena distraitement à travers le tissu. Les vivants ne durent que rarement. De même que les rêves…

Un soupir. J'en avais tant. Mais même le métier de Trappeur ne m'a pas permis de les réaliser. Oui c'est vrai… Il est étrange de dire ça, mais, comme Trappeuse, je n'ai pas eu l'occasion de voir clairement à quoi ressemblait un CM. À travers les lunettes M.E.C.A., seul leur contour était visible et, par mesure de précaution, nous ne devions pas retirer cet équipement tant que l'équipe de Transfert ne s'était pas occupée d'évacuer la cible. Lutins, Gnomes, Mandragores, sont-ils vraiment comme les livres les décrivent ? Je me le demande bien…

Je souffle un bon coup avant de sortir de mon lit. Mes pieds se posent, hésitants, sur le parquet froid. Ils baignent dans la lumière de la Voie Lactée. Ils sont bleus étoilés. Je m'étire langoureusement. Quelques os tressautent en se remettant en place. Les collations de nuit ne sont pas vraiment recommandées, mais… Je tends l'oreille. La maisonnée est silencieuse. Plus personne ne s'agite dans les pièces voisines. Une exception ne fait de mal à personne. Déjà, mes mains anticipent la sensation de chaleur se dégageant d'une tasse de lait chaud. Oui, un verre et après j'irai dormir.

Le plus discrètement possible, j'entrouvre la porte de ma chambre. Le couloir est sombre, vaguement éclairé par le flot de lumière provenant de ma fenêtre. Je me glisse hors de la pièce. Le bois craquant résonne. Un bruit tonitruant entre ces murs. Les cadres photo s'alignent le long du mur de l'escalier. Mon regard s'attarde dessus, mais il fait trop sombre pour y discerner quoique ce soit. Peut-être demain, quand le jour se lèvera, je rattraperai cet oubli de ma part ? Je descend à l'étage inférieur. Marche après marche, pas après pas. La plante nue de mon pied rencontre le carrelage froid du rez-de-chaussée.

Alors que je m'apprêtais à entrer dans la cuisine…

Toc toc !

Je me fige. Quelque chose vient de frapper à la porte.

Ma main est prise d'un tremblement soudain. Mais aucune peur n'est en moi. Ma mâchoire est serrée. Je sens l'adrénaline parcourir mes veines.

Vas-y…

Silencieusement, je m'approche de la porte. Le carrelage glisse sous mes pieds. Mes mains devant moi pour éviter toute collision avec un meuble. Quelque chose s'agite derrière le battant. Un grattement. Un objet qui tombe. Mes doigts se referment sur la poignée. D'un coup, je déverrouille la porte et l'ouvre en grand.

Rien. Juste le noir de la nuit.

Et une besace.

Mon regard tombe dessus avant de refaire un tour des environs, mais aucun mouvement. Les maisons voisines sont plongées dans l'obscurité. Quelques lanternes éclairent vaguement les coins de rue. Le vent souffle. Pas assez fort pour avoir froid. Juste assez pour couvrir le bruit d'une retraite discrète. Mon corps est tendu. Je tente encore d'apercevoir quelque chose. En vain. La présence que j'avais perçue s'est envolée. Je fronce les sourcils. Qu'est-ce que cela veut dire ? Regard suspicieux sur la besace. Je m'accroupis, inspecte sous tous les angles l'étrange livraison. Rien ne semble sortir de l'ordinaire. Mes doigts se tendent vers les lanières ; j'ouvre le mystérieux sac. Une enveloppe et… Mon cœur rate quelques battements.

Le Guide des Apprentis Shasseurs.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire AliceMerveilles ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0