Chapitre 15

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C’est un fait : dans quelques années, la magie aura quitté nos plus beaux paysages. Depuis, la séparation entre nous et les peuples magiques, notamment par le dispositif de la Muraille, nous avons tous pu observé notre environnement se détériorer, perdre en vitalité au fil des mois. C’est un changement minime en soi. Des feuilles ou des branches qui paraissent plus molles, des rivières à l’eau un peu moins claire, des terres un peu moins fertiles. Cette découverte soulève énormément de question telle que cela aura-t-il des conséquence sur notre santé, notamment via l’alimentation ? Qu’est-ce qui provoque ce phénomène ? Tant d’inconnus et si peu de réponses. Encore aujourd’hui, l’avenir est incertain.

Extrait de L’Histoire de Faïchar et sa société

de Mila Ondromél


– Bonjour les enfants ! Je suis votre nouvelle Enseignante. Je m'appelle Solfiana Dorlémon et j'espère que l'on va tous bien s'entendre.

Ma voix sonne faux dans l'air matinal. Dans le silence épais. J'avale difficilement ma salive. Les clés tintent entre mes doigts nerveux.

Cling ! Cling !

Je tente d'afficher un sourire un peu moins tendu. Mes lèvres s'étirent et… et… Peine perdue. La tension ne veut pas me quitter. Pas plus que le sentiment d'inconfort. Je me balance sur un pied puis sur l'autre. Légèrement à droite, légèrement à gauche. Ils me scrutent. Les enfants me scrutent. Sept paires d'yeux fixées sur moi. Suivant le moindre de mes mouvements. Mais, en silence. Pas un mot. Leurs lèvres sont closes. Scellées. Un soupir m'échappe. Je me retiens de cacher mon visage entre mes mains. Ça va être une longue journée.

Lentement, je me tourne face à la fameuse école. Une bâtisse de pierres et de bois un peu branlante. Un étage supérieur et un clocher selon les informations qui m'ont été données. Mon œil dérive de nouveau le long de sa surface. Poutres de vieux chêne qui se fondent au milieu de briques de toutes les couleurs. Du vert, du rose, du bleu, manifestement peints pardessus les matériaux. Quelques dessins épars. Des bonshommes bâtonnets. Des fleurs. Et des soleils. Partout. Le long des murs. La pluie et les bourrasques ne les ont pas encore tous effacés. Le tout est… chaotique. Et terriblement laissé à l'abandon. J'entends le vent siffler en traversant la bâtisse de part en part. Et puis il y a… Mon regard se dirige vers le haut. Il y a cet énorme glycine. Son tronc pourfend le toit pour laisser s'épanouir ses énormes grappes de fleurs violet pâle. À la fin de l'automne… c'est tout à fait normal.

Je souffle un bon coup – il faut bien se lancer à un moment ou à un autre – avant de tourner les clés dans la serrure. La porte s'ouvre… dans un grincement terrible.

Crrr !

Je me fige sur le porche. Q-quoi… ? L'espace d'un instant, ma vision devient floue. L'impression d'être en apnée. L'air commence à manquer. Respire. Calmement. Respire. Alors… L-la première chose que je vois c'est… ? Inspire. Une poutre au milieu de la pièce et… Et un trou au plafond. L'étage supérieur est visible d'ici à travers les restes du plancher. Expire. Qu'est-ce… Inspire. Expire. Inspire expire. Qu'est-ce que je vais… ?

– Madame ? On peut rentrer ?

Je sursaute. Les mots s'emmêlent sur ma langue. Trois secondes. Le rouge me monte aux joues. Les enfants me scrutent sans rien dire. Sept secondes. Ils attendent simplement que je finisse ma phrase. Je manque de me mordre la lèvre. Cette journée… Inspire, expire. Treize secondes. Cette journée commence décidément bien. Quinze secondes. Avec un peu de peine, j'arrive tout de même à sortir un semblant de phrase.

– Euh… O-ou… O-oui. Oui, bien sûr.

L'espace d'un instant, l'hésitation me prend. Et si… Mais je m'efface pour les laisser passer. Oublié le sourire. Que vais-je leur dire ? Qu'ils retournent chez eux le temps que je trouve une solution pour réparer ce… cette catastrophe ? Non, je ne peux pas. Il n'y a sans doute personne chez eux pour les garder. Ils n'ont plus cinq ans, mais quand même… Non, il faut que je répare ce… Mes doigts se crispent. De pareils travaux doivent valoir une petite fortune. Non, je ne peux pas ! Solliciter encore l'aide de Martha ce serait… Non, je ne peux pas ; je lui suis déjà tant redevable. Mais… Je me mordille la lèvre. Laisser la pièce dans cet état… ? Comment vais-je faire pour pouvoir donner des cours dans ce désordre ? Et est-ce seulement arrivé récemment ? Un sabotage ? De l'usure ? À qui dois-je m'adresser ?! À une autorité, non ? Je chancelle. Non. Mon dos trouve appui contre le battant. Trop de… Je ferme les yeux… Trop de questions. La tête me tourne. Un tambour à l'arrière de mon crâne.

Boum boum !

Les enfants… Je me fige. Retiens mon souffle. Les enfants. Ils n'ont rien dit. Je rouvre les yeux et… La sensation de vertige disparaît. Les enfants jouent. De leur sac ouvert, ils sortent divers jeux. Ils investissent la pièce de bruits de dés, de cartes, de corde à sauter. Je les regarde se déplacer sans se préoccuper plus que ça de l'état désastreux des lieux. Oh oui, l'état désastreux.

Je ne l'avais pas remarqué en ouvrant la porte mais, non seulement il y a une poutre effondrée au milieu de la pièce, mais il y a aussi toute cette… végétation. Un tapis de mousse, des herbes diverses poussent entre les lattes vieillies du plancher. Un plancher à moitié démonté. Certains trous béants laissent apparaître les racines de l'énorme glycine. L'arbre, lui, prend place au fond de l'espace. Quelques unes de ses branches s'agrippent le long des murs. Elles embaument l'air de leurs fleurs, recouvrent partiellement les quelques fenêtres qui illuminent la « classe » d'une lumière cramoisie.

– Mais qu'est-ce qui s'est passé ici ?

Ce n'est qu'un murmure. Il est rapidement avalé. Par les autres sons. L'agitation. Les enfants jouent. Mon cerveau a encore un peu de peine à… à se faire à cette scène. Une école vous dîtes ? Vous en êtes sûrs ? Je les regarde faire, les bras ballants. Super l'Enseignante. Je… Je passe une main dans mes mèches folles. Mon prédécesseur, a-t-il seulement pris sa retraite ou était-ce plutôt une démission par dépit ? Je crois que… je préfère ne pas savoir. Nerveusement, j'imprime à mes doigts un mouvement circulaire sur mes tempes. Tout va bien se passer, Sol'. C'est juste un petit… contre-temps. Contre-temps ? Je secoue ma tête. Soupir. Ça va être une longue journée. D'un mouvement décidé, je referme la porte derrière moi.

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