Chapitre 16

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L'enseignement est quelque peu laxiste de nos jours. Le personnel qualifié manque, certes, mais cela n'est pas le plus gros problème. Les branches. Pendant cette décennie, notre quotidien a été inondé par les nouvelles inventions. Le téléphone, le four, le réfrigérateur… Toutes ces merveilles demeurent inexpliquées au peuple. Quelle est donc l'origine de cette « huile » miraculeuse, cette Brume dont nous arrosons ces machines ? Gouttes après gouttes, jour après jour, elles remplissent notre quotidien de leur vrombissement et de leur « magie ». Et c'est grâce à cet « élixir de Jouvence » qu'elles continuent de fonctionner, que leur mécanismes continuent de tourner. Bref, je crois que nous nous égarons.

Pour revenir sur l'enseignement, face à cette déferlante, que pouvons-nous encore enseigner aux générations futures ? Quand tous nos problèmes sont régler par une petite fiole de Brume ? Quand la seule chose qui intéresse les enfants est de choisir leur future caste ? À quoi bon les instruire sur des sujets qui ne leur serviront jamais à l'avenir ?

Extrait de Les défis de notre société moderne

de Orléo Dorlémon


Les heures passent. Je masse distraitement ma nuque. À force de me dévisser la tête pour regarder l'heure, quelques douleurs se réveillent. Des flashs de cette fameuse nuit ; la collision entre ma chair et le sol. Des blessures fantômes. Pas de cicatrices ou de bosses. Juste une douleur lancinante qui pulse doucement. Peut-être que je devrais aller consulter un Soigneur.

Tic tac !

13h30. Cette horloge est ma seule compagnie. Un peu vieillie par le temps, elle s'accroche désespérément à son clou. Il suffit d'un petit courant d'air pour qu'elle se balance dangereusement. De gauche. À droite. Je me demande bien comment elle fait pour tenir. Non, en fait, ce n'est pas la bonne question à poser. C'est plutôt : comment se fait-il qu'il y en une ici ? Dans cette classe sauvage ? Ah ! C'est ironique, dans un sens : il n'y a ni chaises, ni tables, ni étagères, mais, attention, il y une horloge.

Je soupire. Quelle journée. Les enfants ne me parlent pas et je ne parle pas aux enfants. Leur prénom, je les tire des bribes de conversions qui me parviennent. Assise sur les racines du glycine – qui, fait surprenant, forment un siège pour le moins confortable – j'observe ma classe. Korin échange quelques mains dans un jeu de cartes avec Til'. Ses yeux verts brillent et ses doigts agiles s'emparent rapidement des différents petits sacs qui lui sont tendus en fin de partie. Un vrai enfant des Îles ! Non, je ne devrais pas. Je détourne le regard. Ce genre d'association ne sont que des clichés. Mais… le contenu de ces mises m'intrigue… Non, non, non. Ce ne sont pas mes affaires. Je connais à peine ce garçon et je suis bien loin de jouer le rôle de mère auprès de lui. En fait, ne parlons même pas celui d'une figure d'autorité. Je n'ai donc pas le choix. Oui, ma décision est prise. Je fouillerai discrètement dans ses affaires quand je devrai retourner chez Martha pour la remercier de tout ce qu'elle a fait pour moi. Oui, je vais faire ça.

Mon attention se détourne vers un autre groupe d'enfants. Vamélie se penche, une craie à la main, trace une marelle aux traits maladroits. Les bruits de leur conversation me parviennent étouffés. Des mots aux syllabes explosées. Mais j'imagine que tout va bien. Ils ont l'air de bien s'amuser. Ils rient, se poussent gentiment. Vamélie s'élance sur la piste. Les bretelles de sa salopette trop grande pour elle glissent de ses épaules, s'envolent derrière elle à chaque saut. Des ailes de tissus. Alexandri applaudit joyeusement quand elle fait sa révérence en fin de parcours. Magaline et Casel se font plus réservés.

Et puis, il y a encore… Mon regard se tourne vers un coin de la pièce. Je ne connais pas son prénom. Son visage fin parsemé de taches de rousseur est encadré par une épaisse chevelure noire. Et des mèches bleus. Vibrant. Désaccordés. Désaccordés de ces iris noires et de ses paupières tombantes. Elle semble fatiguée. Elle ne bouge pas. De temps en temps, un sourire étire un peu le coin de ses lèvres. Son regard dans le vide. Disposés autour d'elle, un foulard et une dînette. De ravissantes petites tasses en porcelaine et de délicates assiettes. Elle semble avoir établi domicile sur la poutre déchue. Une habitude à ce que je vois. Nulle trace d'échardes ou de débris de plâtre. Tout est nettoyé. Comme si la poutre faisait partie intégrante des meubles. Une table de fortune pour une partie de thé imaginaire.

L'envie me démange de m'approcher d'elle. Ma fascination prend le dessus. Pourquoi reste-t-elle seule ? Est-ce elle qui évite les autres ou est-ce les autres qui s'éloignent d'elle ? Réagira-t-elle mal si je venais lui tenir compagnie ? Lui parler ? En apprendre d'avantage sur elle ? Je me retiens de me lever. Non. Mes doigts tordent le cuir souple de la besace. Leur besace. La leur, pas la mienne. Ce sac ne m'appartient pas. Je ne sais pas pourquoi je l'ai pris. Martha me l'a tendu ce matin et… je ne sais pas ; l'exemplaire du Le Guide des Apprentis Shasseurs s'y trouvait encore. Je n'y ai pas touché. Pas plus qu'au reste du contenu. Une veste noire, ressemblant de manière troublante à mon ancienne, et une enveloppe. Encore scellée. J'aurai dû tout jeter le moment où j'ai trouvé cette boite de Pandore. Il n'y a aucun doute sur l'identité de l'expéditeur. Martha avait glissé un sandwich à l'intérieur, voilà pour que j'ai ouvert à nouveau ce cadeau empoisonné. Oui, empoisonné. Je ne suis pas assez naïve pour croire que cette délicate attention ne mérite paiement. Mais je n'ai pas le culot de jeter cette besace, encore moins de la détruire. Je ne peux que la serrer contre moi. Encore. Encore un peu plus. Comme si elle finirait par s'évaporer dans l'air si je continuais. Il faut que je bouge.

Mes pieds me mènent auprès de la mystérieuse jeune fille avant même que je me rende compte m'être levée. Elle est là, tout près. Mais je ne crois pas qu'elle ait remarqué mon approche. J'esquisse un mouvement pour m'asseoir.

– Il y a déjà quelqu'un ici.

Je me fige. Elle n'a même pas tourné la tête dans ma direction. Sa voix a grondé comme le tonnerre dans cette bulle de silence qui l'entourait. Mes sourcils se froncent. Je ravale aussi bien la foule de questions qui m'assaille que la surprise qui tente de fissurer le calme de mon visage.

– Je vois… Est-ce que je peux me mettre là alors ?

Je lui désigne l'espace vide, celui sans couverts, juste à côté d'elle. Elle acquiesce, d'un mouvement presque imperceptible de la tête. Lentement, comme pour ne pas l'effrayer, je m'accroupis. Mes yeux rencontrent les siens. Un bref instant. Une étincelle. Elle détourne le regard, plonge à nouveau dans la contemplation du vide en face d'elle, de l'autre côté de la poutre. Je l'imite, mais… Je ne suis pas vraiment sûre d'en comprendre la raison. Pourquoi une telle… fixette sur ce vide ? Mon regard revient sur elle. Elle n'a pas bougé. Pas de tentative d'engager la conversation. Le silence plombe l'atmosphère de notre petit comité. Elle semble s'accommoder à ma présence sans problème. Elle ne tique pas, ne cille pas. C'est comme si je n'existais pas. Je brise le silence.

– Comment t'appelles-tu ?

Battement de cils. À peine plus qu'un chuchotement. Elle me regarde à nouveau. Me fixe. Obstinément. Les secondes s'écoulent. Tic tac. Aucun mouvement. Pas le moindre frémissement. Immobile. Nerveusement, je replace une mèche derrière mon oreille. Me mordille la lèvre. Son regard n'est pas brûlant. Il n'y aucune animosité en elle. Aucun jugement. Juste le regard. Je remue, me repositionne légèrement. Une étrange sensation de gêne flotte. Son regard est… clair. Celui qui naturellement s'affranchit. C'est l'impression imprécise que j'ai. Elle ne se positionne pas plus en élève qu'en juge. Elle est juste… en dehors. De tout. Il y a bien plus de distance entre nous que cette petite poignée de centimètres. Lointaine.

– Les autres m'appelle Tempête.

Je reviens dans le moment présent.

– Tempête ?

Elle acquiesce brièvement à nouveau, s'apprête à s'échapper dans son monde à nouveau, mais je la retiens.

– Les autres, tu dis ? Ce n'est pas vraiment ce que je demandais. Quel est ton vrai nom ?

Surprise. Léger écarquillement des yeux. Tempête est surprise. Mais elle ne répond pas. Ses lèvres sont verrouillées. Sa tête se tourne, se détourne de moi. Encore. Son visage, auparavant pâlot, s'est saupoudré de rouge. Elle est tendue. Tempête est nerveuse. Sa lèvre tremble. Ses doigts jouent une partition inconnue sur la poutre. Son regard ne croise plus le mien. Toujours aucune réponse. Ma bouche s'ouvre pour dire quelque chose, mais je réalise une chose. Je me rends compte de ma position : penchée vers elle, le corps tendu par l'attente. Immédiatement, je me recule, lui donne plus d'espace. Un pincement au cœur. Je n'aurais pas dû la gêner.

– Ce n'est pas grave. Tempête ira très bien. Dorénavant, c'est ainsi que je t'appellerai. On fait comme ça ?

Ses lèvres s'entrouvrent l'espace d'un instant. Avant de se refermer. Bref acquiescement. Tout est revenu à la normale sur son visage. Son air distant à nouveau recomposé. Mais… d'une certaine manière, ça me fait plaisir. Ce premier contact. Une sensation de chaleur dans ma poitrine. Je ne peux contenir un sourire. Une petite lumière s'est allumée en moi. Pourquoi ? Je ne sais pas. C'est, vrai : je n'en ai aucune idée. Mais… c'est bien je crois.

– Mademoiselle ? Est-ce que je peux vous parler ?

Frisson. Je me retourne. Derrière moi, Casel se tient. L'air un peu renfrogné. Les yeux plissés, ses iris brunes orageuses.

– Oui, bien sûr.

Je me relève, époussette la poussière imaginaire de mon pantalon.

– C'est à quel sujet ?

Il ne dit rien. Je suis son regard. Tempête. Son nez se fronce. Ses lèvres se pincent. Le message est clair : il n'en dira pas plus en sa présence. Une hostilité franche se dégage du garçon. Mais rien de plus : il ne franchira pas le seuil de la violence. Soupir. Les enfants. Qu'est-ce que cela peut bien changer de parler à un ou à dix mètres d'elle ? Le sujet est à ce point-là sensible ? Nouveau regard vers Tempête. Ou bien est-ce juste sa présence le problème ? Léger froncement de sourcils. C'est… cruel. Il faut que je règle cette mésentente. Enfin bon : premier jour et je commence déjà à me mêler de ce qui ne me regarde pas. En traînant un peu le pas, je me dirige vers mon siège de fortune. Mon derrière est à nouveau sur son nid de racines et je m'en contente bien pour le moment. Casel me suit, silencieux.

– Alors ? Vous êtes qui au juste ?

Je hausse un sourcil.

– C’est à dire ?

Il renifle bruyamment.

– Je ne vous ai jamais vu ici et la Tuile est un solitaire.

Son ton est franc. Droit. Légèrement haché. Un accent.

– Qui est la Tuile ?

Nouveau reniflement.

– Tuì. L’ancien prof.

Échange de regard. Il ne flanche pas.

– Alors ?

Casel me toise, les mains dans les poches. Sa chemise à carreaux est mal fermée : chaque bouton est décalé d’un cran. Ses mèches chocolat s’accordent avec son pantalon taché par la terre et la boue. Son air suspicieux colle mal avec son visage d’enfant. Il a encore les joues rondes d’avant la puberté. Un ange aigri.

– Je suis arrivée ici par hasard. Quant au poste, c’est une amie qui me l’a proposé.

– Et vous faisiez quoi avant ?

– J’étais…

Les souvenirs remontent. Les mots se bloquent dans ma gorge un bref moment. Un bref moment.

– J’étais Trappeuse.

Casel affiche un air surpris.

– C’est quoi ça encore ?

C’est à mon tour d’être étonnée. Il ne sait pas ce qu’est un Trappeur ? C’est… c’est pourtant un… presque un pilier de notre société. D’autant plus que, près de la Muraille, les Trappeurs ne doivent pas être si difficile à trouver. Je suis déboussolée. Mais je me retiens de le montrer. Les muscles de mon visage se tendent face à cet effort. Casel n’est encore qu’un jeune garçon, mais j’ai bien l’impression que lui montrer la moindre faille ce n’est rien faire d’autre que lui tendre une perche.

– Un Trappeur, c’est un chasseur de créatures magiques. Tu ne sais donc vraiment rien à ce propos ?

Casel se renfrogne.

– J’imagine que non. Mais… Peu importe si j’en connais beaucoup ou peu sur cette caste : pourquoi est-ce qu’on a besoin de capturer des êtres magiques ? On est censé être, du genre, en paix ; chacun vit de son côté du mur.

Ses yeux se plissent d’avantage. Un air plus sévère.

– Votre fiabilité morale est remise en doute, mademoiselle Dorlémon.

Son ton professorale m’irrite. Légèrement. Mais le pire est bien le petit air fier qu’il affiche. Il me nargue, le gamin. Je devrais le remettre à sa place. Jouer mon rôle d’Enseignante, d’adulte. Mais ce n’est qu’un enfant. S’emporter contre lui… c’est juste inutile. À vrai dire, maintenant j’y réfléchis, c’est même assez amusant cette confrontation avec lui. Une telle défiance à un tel âge, c’est… sublime. Il ne fait que chercher quelqu’un qui ne reculerait pas face à ses charges.

– Il n’y a rien de mauvais là-dedans : c’est une activité tout à fait honorable. Les peuples magiques et nous avons signé des traités de paix, le Continent a été divisé en deux, mais certains individus doués de pouvoirs surnaturels ont mal vu ce partage du territoire. Voilà ce que font les Trappeurs : ils protègent le peuple face à ces menaces qui traversent la Muraille. Qu’y a-t-il d’immoral là-dedans ?

Casel se tait. Moment de flottement. Il cligne plusieurs fois des yeux, m’examine une nouvelle fois. Désarçonné. Je retiens un sourire. Il faut croire que j'ai marqué un point. Ses mains s'agitent, il ne sait quoi en faire. Finalement, elles s'enfoncent au fond de ses poches. Son aura de défiance s'est affaibli. À mon tour de mener la conversation.

– J’aimerais bien, moi aussi, te poser quelques questions. C’était déjà comme ça (je montre l’ensemble de la pièce avec ma main) avec monsieur Tuì ?

Il suit mon geste du regard. Haussement d’épaules.

– Mouais. Il nous laissait faire ce que l’on voulait. Et pour le reste… la poutre, l’espèce… d’arbre, ça toujours été là.

– N’est-ce pas dangereux de laisser pousser ce glycine ici ? Le bâtiment risque de s’écrouler.

Nouveau haussement d’épaules.

– La Tuile a toujours été là, d’aussi loin que je me souvienne. Il s’occupait déjà de nous quand on venait peine de sortir des couches. Je crois…

Son regard glisse le long des différentes branches et grappes de fleurs.

– … Je crois qu’il tenait beaucoup à ce… glycine. J’imagine qu’il y voyait bien plus que de la simple écorce et sève.

Cela fait sens, mais, tout de même… Une question me taraude.

– Si c’est le cas, alors pourquoi avoir pris sa retraite ? Ou pourquoi ne pas être resté vivre ici, si… tout ça à tant de valeur ?

Casel me regarde à nouveau. Envolée sa confiance à toute épreuve. Une sorte… de douleur se lit dans ses yeux. Un faible éclair dans la tempête. Je le vois déglutir difficilement, mais il ne se dérobe pas à mon interrogation. Il reste droit tandis que, lentement, les mots résonnent dans l’air.

– Prendre sa retraite est un euphémisme, mademoiselle : monsieur Tuì est décédé.

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