Chapitre 17

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Petit enfant des bois,

Ne t’en va pas trop loin.

Les loups te mangeront,

S’ils te voient.

Ton père, le chasseur,

A abattu leurs louveteaux.

Prends garde,

Petit enfant des bois,

Les loups ne sont pas loin.

Ils sont forts, ils sont enragés,

Ils n’abandonneront pas.

Cache-toi, petit enfant des bois.

Cache-toi sous tes couvertures,

Et prie pour qu’ils ne te trouvent pas.

Tiré de Comptines de magie

de Harlène Norlangarth

– À demain !

Ma main retombe mollement. La force qui l’a animé le temps d’un au revoir s’est envolée. Loin. Disparue. Les enfants sont sorties de l’école. Ils rentrent chez eux ; je reste ici. Tout devient étrangement silencieux. Je devrais peut-être rentrer. Je n’ai pas encore eu le courage de monter à l’étage, voir un peu ce qui m’attend pour la nuit. Le trou entre les deux niveaux du bâtiment est assez éloquent à mon sens. Mon dos s’appuie contre le cadre de la porte. Je soupire. Le Soleil est moins haut dans le ciel. Cette boule de feu auréolée de nuages entame lentement sa descente. L’hiver arrive. Accompagné de ses nuits noires. Longues et voraces de lumière. De son vent hurlant. De ses flocons et de son givre. Je frissonne.

16h13. J’ai encore un peu de temps devant moi avant que la nuit ne tombe. Devrais-je retourner voir la Marchande ? Martha m’avait parlé de vieilles affaires à donner. Coup d’œil à l’intérieur du bâtiment. Je crois que j’en aurais bien besoin. Remeubler cette « école » va être un long processus. Sans parler de toutes les réparations à côté. Soupir.

– Déjà lassée après un seul jour de travail ?

Sursaut. Clochette. Il se tient. Nonchalant. Le dos contre la façade du bâtiment. Sourire moqueur. Il est si grand que le haut de sa tête arrive au niveau des plus basses tuiles du toit. En le voyant, je souffle, légèrement exaspérée. Je ne l’ai pas entendu arriver. Même pas vu en fait. Il m’a donc suivi ce crétin : il ne veut vraiment pas me lâcher. Mes sourcils se froncent. Attends… Comment a-t-il fait pour parvenir jusqu’ici sans emprunter le même chemin que les enfants ? Par l’arrière ? De souvenir, l’école se trouve à l’extrémité sud de Tarn. À la lisière de la forêt et de la Muraille sans pour autant être trop éloignée de tout. Positionnée en hauteur, sur la bosse d’une modeste colline, d’ici, on peut voir tout le bourg. Si Clochette est passé par l’arrière, il a forcément dû faire un détour. Tant d’effort pour m’embêter après la fin des « cours », je devrais être flattée. Ah. Évidemment. Après que les enfants soient rentrés, j’aurais dû y penser. Il a donc prévu de me voir depuis le début. Je me pince l’arrête du nez. Souffle encore une fois. Ma journée est encore loin d’être terminée j’ai l’impression.

– Pourquoi es-tu venu jusqu’ici ?

– Hum ?

Ses sourcils se soulèvent d’un air interrogateur.

– Ne joue pas à ce jeu avec moi.

Ma voix est sèche. Il m’irrite. Profondément. Clochette se moque éperdument, il se moque de moi, de ma situation. Du fait que je suis ignorante de leur projet. Son petit air supérieur. Il me cherche. Qu’il me suive comme un stalker peut éventuellement passé, qu’il vienne me provoquer de face est déjà moins évident. Beaucoup moins évident. J’ai tellement envie de… Mes poings se serrent.

Vas-y...

Je fronce les sourcils, pose une main sur ma poitrine. Encore… J’expire un bon coup. Encore ces émotions violentes. Cette antipathie soudaine, c’est juste une réaction bizarre de ma part. Non, je ne devrais pas. Il faut… il faut que je me calme. Ne pas trop y penser. N’y prête pas trop d’attention. Fais comme si… Ne perds pas la face.

– Quel jeu ? Je ne joue pas.

– Sans blague.

– Non, vraiment. Je suis juste venu t’inviter prendre un café.

Méfiance. Ma respiration est tremblante. Je croise mes bras.

– Sérieusement ?

– Sérieusement. Il n’y a aucun piège.

Comme preuve de sa bonne foi, il lève ses mains en l’air, bien en visuel. Montre patte blanche. Mes yeux se plissent. Piètre démonstration. Il le comprend, me lance un sourire gêné, ses mains trouvent finalement place au fond de ses poches.

– Si tu ne veux pas, je ne vais pas te forcer.

– C’est ce que tout bon psychopathe sous couverture dirait.

Surprise. Ses yeux s’écarquillent. Suivi par un rire. Un rire franc. Venant du cœur. Incontrôlable. Quelle honnêteté pour une fois.

– Si je m’attendais à ça !

Un sourire presque enfantin illumine son visage. D’un air auparavant légèrement morose-provocateur, il affiche maintenant une expression joyeuse. Une étincelle au fond du regard. Je le regarde se tordre de rire sans savoir trop quoi faire. Qu’y avait-il de si drôle ? Les secondes, puis les minutes passent. Je suis toujours là, il rigole toujours autant. Devrais-je rester ? Filer en douce ? Lui jeter un seau d’eau à la figure ? Je me balance d’un pied à l’autre, indécise. Je ne sais pas. Est-ce que…

Cling ! Cling !

Mon cœur trébuche. Qu’est-ce que… ?

Cling !

Je retiens mon souffle. Ma respiration s’accélère.

Cling !

Le son… d’une cloche. Non. D’une clochette. Ma lèvre tremble. D’où provient ce bruit ? Regard à droite. Regard à gauche. Personne.

Cling cling !

Juste Clochette, moi et une poignée d’herbes folles. Son rire continue de se déployer dans l’air. Il ne semble pas l’avoir remarqué, lui, ce tintement. Il est toujours plié en deux. Le son se répète. Encore. Je me tourne, me retourne. Je ne vois personne qui agite une clochette. Et d’ailleurs, si ça avait été le cas, ça aurait été bizarre. Que faire ? Je laisse tomber, mes bras le long du corps. Je ne peux que regarder ce géant être terrassé par son euphorie. Comme réagissant à ma pensée, Clochette commence à se calmer. Le souffle court. Son rire s’éteint. Avec lui le son de cette… clochette surnaturelle. Un frisson me parcoure. Non. Je frissonne de tout mon corps. Ce n’était pas normal. Vraiment pas normal. Mes nerfs sont à vif, mes muscles tendus. J’ai beau me frotter les bras, gigoter, la sensation de danger ne me quitte pas. Qu’est-ce qui vient de se passer ?

Clochette essuie une larme au coin de son œil. Celui qui est du même côté que son tatouage. La clochette qui lui vaut ce surnom. Ses joues rouges sont traversées par une traînée humide de larmes. Il ne prend même pas la peine de les essuyer. Toujours plié en deux.

– Ouf… euh… alors…

Il lâche encore quelques mots pêle-mêle. Des barbouillis de mots incompréhensibles. Sa langue semble s’emmêler à chaque début de phrase. Mixe les onomatopées et la respiration hachée. Il fait pitié à voir. Son dos se soulève au rythme de ses inspirations trop rapides. En haut, en bas. Et moi je l’observe. La chair de poule toujours présente. Guettant le moindre de ses mouvements. Je tressaille. Il se relève, son dos à nouveau appuyé contre la façade du bâtiment. Ses yeux se ferment, le visage tourné vers le ciel. Sa bouche est grande ouverte, peinant encore à aspirer assez d’air et à parler en même temps. Encore quelques minutes s’écoulent en silence. Seul le vent anime les environs. Il caresse mon visage. Ma frayeur irrationnelle s’éloigne en même temps que la voix de Clochette se stabilise, se détend. Il n’est plus pantelant.

–… J’imagine que c’est un non ?

Réflexe. Je m’apprête à lui répondre oui, mais je me ravise à la dernière seconde. Une idée vient de me traverser l’esprit. Lentement, j’articule ma phrase.

– Je ne l’ai pas dit ainsi.

Nouvel air interrogateur. Clochette me regarde à nouveau. Curieux.

– Si j’ai des réponses à mes questions, je veux bien accepter l’offre.

Moment de réflexion. Son regard fait le tour du paysage, effleure le ciel avant de revenir sur moi. Il se décolle du mur, place casuellement ses mains derrière sa tête.

– Ça me va.

Il se tourne, s’apprête à partir quand il remarque que je n’ai pas esquissé le moindre mouvement pour le suivre.

– Un problème ?

– Pas de promesse, pas de café.

Je campe sur ma position, croise les bras. Il est clair qu’il veut me parler, ou du moins, il a une idée précise de ce qu’il veut tirer de ce petit tête-à-tête. Je ne suis pas assez sotte pour accepter sans avoir la moindre contrepartie. Il lève les yeux au ciel, un sourire contrit aux lèvres.

– Écoute, je ne veux pas te faire de promesse que je ne pourrai pas tenir. J’ai déjà des engagements auprès d’autres personnes. Je… je vais faire de mon mieux pour jongler entre tes attentes et… ça, j’imagine…

Je cligne plusieurs fois des cils, serre les dents pour ne rien laisser voir. Ça ? Le mot m’interpelle. Ça ? Sans le vouloir, Clochette vient de se dévoiler un peu plus à mes yeux. Un faux pas. Un pan de son masque est tombé. L’espion négligent vient de trouver une nouvelle nuance. Il ne veut clairement pas s’étendre sur ce sujet. Comme si « ça » était un nœud de problèmes qu’il voulait à tout prix cacher sous le tapis. Je l’observe sous un jour nouveau. À notre première rencontre, il semblait parfaitement à l’aise avec sa « mission », mais, maintenant… Je me demande s’il a vraiment eu son mot à dire dans cette histoire.

Je le fixe toujours. Il lâche un soupir.

– Promis. Ça te va comme ça ?

– J’imagine que oui.

– Alors, allons-y.

Clochette fait craquer sa nuque, me lance un coup d’œil avant d’entamer la descente de la colline. Mon œil tressaille. Quel gentleman : il ne m’attend même pas. Je rentre rapidement dans la classe, vérifie qu’aucune fenêtre n’est ouverte, avant de me précipiter dehors à nouveau. La clé manque de s’échapper de mes mains dans ma précipitation.

Clic !

La porte fermée, je lui emboîte le pas. Sa silhouette est déjà bien loin en bas. Je grogne, le rattrape. Il ne s’excuse même pas. Au contraire, il me lance un sourire insolent, me toisant presque. Ses cheveux en bataille battu par le vent. Je le fusille du regard. S’il ne possédait pas les réponses à mes questions, je lui aurais déjà refait le portrait. Aller, c’est presque fini Sol’. Toute cette histoire va peut-être finir dans quelques minutes.

Rapidement, la pente disparaît sous nos pieds, s’aplatit, se transforme en pavés. Et les bruits, ils reviennent. L’eau qui coule. Qui éclabousse. Qui se déverse des fontaines. Le vent qui fait tourner les petits moulins en papier. Qui fait craquer le bois. Le bois des moulins plus grands. Ceux qui tournent en haut des bâtiments en pierres, en briques, faits de planches ou de tôle. La toile colorée de leurs hélices se gonflent. Et puis il y a les odeurs. Les épices qui chatouillent le nez. Les pâtisseries dorées tout juste sorties du four. Et les voix. Celles qui crient, qui haranguent les foules. Celles qui échangent joyeusement. Celles qui chuchotent à mi-voix. La vie à Tarn me revient en pleine face après le calme de ma petite colline. La mienne ?

Clochette me devance de quelques pas. Il mène la barre. Sa grande silhouette évolue avec aisance au milieu de ces mille petites ruelles, ces escaliers en colimaçon, aux croisements aux panneaux illisibles. Comme s’il avait toujours vécu ici. Ses mouvement naturels, la manière dont il a de se baisser pour passer certaines arches de pierres un peu basses, je ne sais pas. Il y a une sorte de familiarité derrière ces mouvements. Comme si c’était l’habitude qui dictait ses mouvements plus qu’une vraie réaction consciente de sa part. Toujours bon à noter.

Après avoir dépassé quelques enseignes, Clochette finit par jeter son dévolu sur un charmant café. Le même que le jour de notre rencontre. Les poutres de bois, les bacs à fleurs remplis de pensées. Je m’apprêtais à prendre place à une table à l’extérieur, quand je me rends compte qu’il ne s’est pas arrêté : ce crétin a continué jusqu’à la porte d’entrée sans rien me dire. Je le rattrape vite-fait. Il me tient la porte. Quel geste ! Je ne lui fais pas la faveur d’un regard. J’entre.

Il y a peu de clients dans le café. À peine deux-trois têtes par-ci, par-là. Un serveur en pause feuillette le journal dans un coin. Il ne semble pas enclin à prendre notre commande de sitôt. Sa tête dodeline légèrement, ses paupières se soulèvent pas intermittence, luttant contre le sommeil. Son tablier sale pend lamentablement autour de son cou. Le journal reste dans sa main uniquement à cause de la moiteur qui l’a imprégné et le garde collée contre la chair. Il ne réagit même pas quand on passe devant lui. Soudain, Clochette attrape mon poignet et m’entraîne vers le fond de la salle, à une table inondée de lumière. Je me laisse faire. Une désagréable sensation de déjà-vu. Il me lâche, me laisse un peu admirer notre nouvel environnement. La fenêtre, quoiqu’un peu teintée, laisse entrer à flot les rayons du Soleils. De charmants petits rideaux de dentelle saupoudre le tout, ne cachant absolument rien de ce qui passe à l’intérieur. Pas très discret en somme. Étrange choix.

Clochette se laisse lourdement tomber sur la banquette en bois, grimace en se rendant compte que le mince coussin n’a nullement amorti sa chute. Je m’assieds à mon tour, mais sur une chaise et plus calmement. En face de lui.

– Alors, de quoi voulais-tu me parler ?

– Hum ? De rien, pourquoi ?

Je souffle. Une nouvelle fois. Excédée.

– Sérieusement ?

– Oui. J’en suis sûr. Je n’ai absolument, mais absolument rien de spécial à te dire.

L’accentuation du dernier mot. Ma curiosité est piquée. Mon corps se tend. Je le vois plonger sa main à l’intérieur de sa veste. Fouiller. Elle en ressort avec… Je me recule violemment. Ma chaise racle le parquet, laisse une marque de quelques centimètres.

Une théière.

Fumante.

D’où… ? Respiration hachée. D’où sort-elle !? Clochette me lance un regard interrogateur, un sourcil arqué. Pas d’inquiétude. Ni de peur. Juste… Il m’observe. Guette ma réaction. C’est… Peu à peu, je me calme. Je ne m’y attendais pas. C’est juste que je ne m’y attendais pas. Mon cerveau a encore un peu de peine a intégrer cette information. Une théière. Une théière qui sort de sous une veste. La raison me vient claire et nette. Mon expérience de Trappeuse me permet de rester à flot, me donne une prise solide à laquelle me raccrocher. Calme-toi, souffle, souffle un bon coup. Inspire, expire. Inspire. Des souvenirs remontent. Certaines lignes de certains manuels. Certains termes et théories. Un professionnalisme soudain me submerge. Un instinct vaguement familier me guide. Mon regard parcourt une nouvelle fois cette figure, cet… homme. Les mêmes cheveux poivre sel, la même barbe éparse, rien n’a changé. J’ai beau l’inspecter. Sous toutes les coutures. Mais rien. Pas de peau bleue, d’iris fluo, de griffes ou de crocs, pas de faiblesse dans le camouflage… juste un homme. Pas un CM. Pas un simple CM. Un homme. Juste un homme… avec de la magie. De la magie ! Comment… comment est-ce possible ?

– Un problème, mademoiselle Dorlémon ?

Silence. Les deux derniers mots, ceux sur lesquels il a insisté, résonne dans ma tête. Dor… Dorlémon. Ma frénésie se calme. Mes pensées ralentissent. Ma gorge est sèche, mais je force ma voix à être claire.

– Non.

Libération. Ma poitrine se libère d’un poids. C’est presque… Je le savais, c’est tout. Entendre ce mot à haute voix, c’est… Les pièces du casse-tête s’emboîtent et tout devient clair. Ou presque. Clochette a de la magie. Cet homme a de la magie.Un… magien ? Magie… Mag… mage ? Clochette… mage… ? Oui, je… un mage sonne bien. Clochette, un mage, ces deux idées s’associent. Sans problème. Naturellement. J’ai devant moi, moi l’ex-Trappeuse, celle qui a étudié la moindre page parlant de CM, celle qui a passé des années à se cultiver sur ce sujet, sur la magie, moi, je me trouve face à quelque chose qui n’aurait jamais dû exister. Un CM qui a pris forme humaine. Qui use de la métarph – la substance secrétée pour ce type d’illusion – pour prendre l’apparence de quelque chose de vivant. Pas d’un objet. J’en reste… J’en resterai presque sans voix si… Si cela ne me paraissait pas si… normal. C’est… C’est juste fou. Son apparition soudaine à la gare, tout s’explique ! De la magie, évidemment. Si Harion était là… Mon cœur plonge au fond de mon estomac. Mon excitation redescend d’un coup. Harion n’est pas là. Il a disparu. Envolé. Sans laisser aucune trace. Harion…

Soudain, un doute. Et si… nouveau regard pour Clochette. Et si c’était eux ? Eux qui l’avait enlevé ? Cela ferait sens : être capable de se camoufler ainsi, de se dissimuler, la couverture parfaite ! Et si… Et si Clochette me tenait à l’œil pour m’empêcher de remonter une quelconque piste jusqu’à lui ? Non, non cela n’est pas plausible. S’ils avaient voulu me faire disparaître, ils l’auraient déjà fait. Je suis persuadée qu’ils en ont les moyens. Mais… Un autre frisson. Cela n’exclue pas la prise d’otage. L’évidence se dévoile à moi. Ils attendent quelque chose de moi. Peut-être – ou peut-être pas – ont-ils voulu s’assurer de mon entière coopération en enlevant une personne qui m’est chère. Je me raidis sur ma chaise.

S’ils lui ont fait le moindre mal, je les tuerai.

Raclement de gorge. Clochette me dévisage. Je reviens dans le moment présent. Cligne plusieurs fois des yeux. Ou peut-être est-ce moi qui le dévisageait ? Et c’est pour ça qu’il me retourne mon expression avec cette tête un peu bizarre ? Il me scrute encore. Il ne faut pas qu’il se doute de quoi que ce soit. Il ne faut pas qu’il flaire mes soupçons. Je détourne le regard. Pense à autre chose, Sol’. Autre chose. Soupir. Coup d’œil dehors. Le Soleil décline lentement. Le ciel rougit au fur et à mesure que la nuit approche. Un pas en avant, deux en arrière. Le temps file. Déjà, quoi, trois jours à Tarn ? Loin de Mer’u, de ma maison. Je devrais y retourner. Je devrais mais… oserai-je demander une telle somme à Martha ? Nouveau soupir. Je n’ai vraiment pas changé. Je suis toujours aussi compliquée. Mes pensées éclatent dans tous les sens. C’est incroyable que j’arrive à en suivre le cours. Même que…

Du mouvement. Mon attention revient sur l’homme, non, le mage de l’autre côté de la table. Sous mon regard scrutateur, achevant son geste, ne me quittant pas une seule seconde du regard, Clochette dépose sur la table la théière. Je l’avais presque oublié celle-là.

Ting !

Rapidement suivi par deux tasses et leur soucoupes respectives. Porcelaine blanche. Et fine. Aux fleurs délicatement peintes. Clochette les dispose sur la table avec des gestes délicats. Pendant un instant, ses doigts en font tourner une sur elle-même, me dévoilant son élégant ornement. Mon attention se détourne sur elles. Je ne peux m’en empêcher. Comme sous l’effet d’une attraction irrésistible. D’un murmure silencieux. D’un encouragement qui me pousse dans cette direction. Une connexion étrange et en même temps familière. Quelque chose de chaleureux. Avec des tasses. Oui, tout à fait normal. Je secoue ma tête. Ne pense pas comme ça. C’est une distraction bienvenue. Je me laisse porter par mon instinct.

Elles flamboient. Les fleurs flamboient. Leurs pétales s’épanouissent, étalent leurs couleurs saturées. Elles semblent si vivantes. Si délicates. Leurs silhouettes aux traits si fins. Elles pourraient presque… bouger.

Une feuille s’est détachée.

Une feuille de la belle camélia peinte sur la tasse s’est détachée. Je l’observe, posée sur la table. Frêle. Touchée par les rayons de lumière. D’un vert éclatant. Les fines veinures à sa surface. Gorgée de chlorophylle. Réelle. Son ombre s’étale sur le bois vernis de la table.

Bam !

Clochette s’en empare. Disparue. Sans pitié, son poing l’enferme entre ses doigts avant de disparaître sous un pan de sa veste. Je le regarde, surprise. Mon cœur bat à la chamade. Tout s’est passé si rapidement, est-ce que… Une sensation de manque m’assaille. La feuille était là, juste là et maintenant… Il me sourit d’un air légèrement contrit. Comme si cela n’était jamais arrivé. Enfin presque. Sur la tasse, maintenant un vide se fait sentir dans le dessin. Je ne peux que regarder ça. Que se passerait-il si je touchais… Mon doigt se tend.

– Désolé, elle est un peu capricieuse.

Ma main retombe sur la table. Mouvement avorté. Mon regard est à nouveau sur Clochette. Une tasse… capricieuse ? Ces mots tournent un moment dans ma tête. J’aimerais bien dire que plus rien ne me surprend, mais… Je souffle. Ferme les yeux un instant, puis les rouvre. C’est un mage. Je me raccroche à cette pensée pour ne pas chanceler. C’est un mage. Ça explique tout. Ce n’est pas le moment de le laisser te déstabiliser. Il t’observe. Tu dois faire bonne figure. Pour Harion. Pour le retrouver.

Pour te venger.

Prudemment, presque comme pour ne pas m’effrayer d’avantage – ce que je ne suis pas du tout –Clochette empoigne la anse de la théière, remplit les tasses. Liquide fumant. Embaume l’air. Sa main pousse vers moi un des deux sets. Je le regarde encore un instant. Mes yeux rencontrent les siens – il ne flanche pas – , avant d’inspecter d’un peu plus près la boisson. Dans un fumet familier, l’odeur me parvient.

– De la tisane à la lavande dans une théière ?

Sourire.

– Les conventions sont faites pour être brisées.

Clochette porte la boisson à ses lèvres, ferme les yeux. Un bref moment. Les traits de son visage se détendent. Sa respiration plus profonde.

– Pourquoi Tarn ?

Ses paupières se soulèvent. Le calme est brisé.

– Pardon ?

– Tu as dit que tu répondrais à mes questions alors je les pose. Pourquoi Tarn ? Pourquoi m’avoir amené ici ?

Je ne sais pas si j’ai bien tourné ma phrase. Après tout, c’est moi qui suis descendu de ce train, ils n’auraient jamais pu deviner que… Soupir. Il soupire. S’avachit sur sa banquette, l’arrière de sa tête appuyée contre le mur. Sa voix est soudainement lasse.

– Je ne peux pas te répondre.

Mes dents grincent. Mes doigts tressaillent. Bon.

– D’accord… Alors, pourquoi cette sacoche ? Et ce livre ?

– C’est vraiment ça que tu veux savoir ?

Froncement de sourcils.

– Quoi d’autres ?

– Je ne sais pas… Par exemple, hum… Qui je suis ? Comment je fais pour être aussi beau… ?

La boutade tombe à l’eau. Un sourire forcé. Un petit rire gêné. Il ne me regarde plus dans les yeux.

– N’essaie pas de détourner la conversation.

Clochette se renfrogne. Une légère moue. Son regard rencontre à nouveau le mien.

– Je n’essaie pas.

– Si, tu le fais.

Je le défie du regard. Sa bouche s’ouvre, mais les mots ne sortent pas. Ils restent comme pendus, indécis entre rester au fond de sa gorge ou sortir à l’air libre. Léger vacillement Il flanche, sa tête se détourne. Ses yeux sont fixés à la fenêtre, observant les rares passants. Moment de flottement.

– Tu me l’as dit. Plus tôt, tu m’a dit que tu essaierais de répondre à mes attentes, à mes questionnements. Alors, dis-moi, pourquoi avoir déposé cette sacoche avec ce contenu en particulier ?

Soupir. Il passe une main dans ses cheveux, en fait un affreux fouillis avant de la laisser retomber mollement. Son visage est défait. Plus d’air moqueur. Juste une expression fatiguée. Aurais-je fissuré son masque ?

– Très bien. Tu as gagné, j’abandonne.

Silence. Gorgée de tisane.

– Prends ça comme un cadeau de notre part. N’y accorde pas trop d’importance.

Ma gorge est soudainement sèche. À mon tour, j’entame ma tisane. Le liquide coule au fond de ma gorge. La fumée remonte jusqu’à mon cerveau. « N’y accorde pas trop d’importance »… Sérieusement ? Un simple cadeau. Ils sont allés cherché un livre à Mer’u, livre que je n’ai jamais mentionné une seule fois à l’oral, même pas à… Ma gorge se serre. Un nœud se forme. À Aldena. Non. Ne t’égare pas. Je secoue ma tête. De légers mouvements de gauche à droite. Chasser les sombres pensées. C’est mieux. Les nuages gris ont quitté ma tête. Où en étais-je déjà ? Ah oui, ils sont allés cherché ce livre spécifique juste pour me faire plaisir ? Nouvelle gorgée de tisane. Je me fige. Attends…

Mon regard tombe sur le fond de boisson dans ma tasse. Transparent. Teinté de jaune verdâtre. Et un doux fumet de… Lavande. Harion… La préféré de… La veste. Dans la sacoche. Pareille à… Flash. Mes mains qui tiennent un bout de tissu noir sale, effiloché, rigidifié par de la boue sèche… Ma veste. Qui me tenait tant à cœur. Je repose ma tasse d’un geste sec. Clochette sursaute légèrement.

– Tout va bien ?

Comme réponse, je le fusille du regard.

– Vous voulez me recruter.

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